Conte de l’identité du lieu « Martinique » une terre de paradoxe…

#3 L'Atelier-lieu de la matière transformée

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Un regard de Valérie John, plasticienne, sur la Martinique, son espace de vie et de création. Elle nous propose de tirer le fil de ce qu’elle nomme les « hors lieux », qui seraient définies par trois parties : La mémoire, l’échouage, l’histoire de l’art du lieu, L’Atelier-mémoire-plastique et L’Atelier de l’artiste le lieu de la matière transformée. Ci-joint le troisième et dernier épisode.

« Je suis né dans une île amoureuse du vent
où l’air à des odeurs de sucre et de vanille… » Daniel Thaly

« Adieu Foulards »
« Nous ne chanterons plus ces défuntes romances
que soupiraient jadis les doudous de miel…. » Guy Tirolien

 » Toutes cultures humaines ont connu un classicisme, une aire de certitude dogmatique, qu’elles devront désormais dépasser ensemble. Et toutes les cultures, à un moment ou à un autre de leur développement, ont ménagé contre cette certitude des dérèglements baroques par lesquels, à chaque fois, ce dépassement fut prophétisé en même temps que rendu possible » Edouard Glissant

Un espace rectangulaire, au milieu une grande table très haute coupe l’espace en deux entre le sol et le plafond, elle s’impose. Elle est l’espace de l’émergence, elle est en attente d’un geste, de ce geste qui déterminera tous les autres.

On s’engage.
L’atelier devient le cœur, cet organe indispensable à la vie. L’entassement est de rigueur. Le territoire exigu de l’atelier fait qu’il devient un outil didactique, soulignant le rôle que jouent tous ces espaces…
Espace historique.
Espace mythique.
Espace énergétique, dans l’œuvre.
En silence l’atelier reçoit les papiers de provenances diverses. Ils s’entassent. Ils sont enfermés pendant un temps long dans de grands sacs poubelles. Leur usage est jusque là indéterminé. L’outil de l’atelier est l’atelier lui-même. Il œuvre à l’absorption de tout ce qui vient du dehors…
L’atelier fait écho au Cahier d’un retour au pays natal, « et le toit aminci, rapiécé de morceaux de bidon de pétrole et ça fait des marais de rouillure dans la pâte grise empuantie de la paille  » des morceaux distincts sont associés, papiers divers, usagés, chargés de résidus du présent, de signes non préalablement définis mais qui surgissent, dans ce qui appartient à l’œuvre.
Je veux être un éternel expérimentateur pour maintenir l’errance. Ces papiers tissés les uns aux autres partiellement recouverts ou couverts se font palimpseste. L’œuvre se lit dans son épaisseur. Il s’agit d’élaborer des superpositions où les structures se perdent. L’étape indispensable, le noir, papier noircis. Il envahi les pièces, ce noir cuit éjecté des entrailles de la photocopieuse. Un noir qui s’élabore curieusement par la réunion de l’alchimie et la technologie, un noir qui n’est pas sombre. Paradoxe, il est éruption de lumières, chargé de cette multitude de couleurs lumière réfugiées en lui. C’est lui qui masque, dévoile, s’architecture des chevauchements… des croisements, des tressages. La lumière est au-dessus du noir ou des noirs, elle est au-dessous du noir ou des noirs.
Tout devient tour à tour révélé et enfoui. La couleur issue des papiers pratique la traversée aussi. Traversée qui interpelle l’artiste. L’artiste en errance appréhende le monde par le chemin chaotique entre strates et épaisseurs.
Je découvre là des images puissantes qui me parlent du passé.

Il y à l’instant où je grave sur le vif dans un mélange de pigments naturels empruntés aux teinturières traditionnelles, un signe qui n’est plus l’origine. Il agit comme une signature, il tatoue, il confère à l’œuvre une territorialité. Ces signes sont inscrits dans l’urgence, pour que ne reste que le geste et permettre au signe d’évoluer à la surface de l’œuvre.

Me revient l’Afrique.

Ce signe griffe « l’objet » et il y a le retournement.
Le temps tel qu’il s’égrène habituellement n’existe plus. Les temps se choquent, se touchent car seul compte l’œuvre. C’est le temps du séchage. « L’objet » peut nous dévoiler son autre face.
Instant où tout est déplacé, il n’y a plus de limites seul l’œuvre décide. Le début pouvant devenir devant et dos. Ce moment inscrit une temporalité particulière. Le temps de maturation.
Le temps d’exécution présent dans l’œuvre est le lieu de mise en tension de signes. Tout se joue dans ces quelques minutes.

C’est le temps de l’attente.

« L’objet » élaboré horizontalement, dans l’étendue, se dresse. Dans l’atelier les pièces se télescopent, s’entrechoquent. On y découvre l’hétérogène. Il s’agit de procéder à un dépaysement complet (1). Les murs ne sont plus le purgatoire mais la jouissance d’être exhibé. Les pièces ne sont plus contre les murs, elles viennent réactiver, rencontrer d’autres éléments et assurer une homogénéité à travers l’hétérogénéité des morceaux qui la constituent et la continuent. L’ancien et le nouveau se côtoient dans une promiscuité désirée. Les murs semblent se feuilleter en dizaines de couches. Là, il y a inspiration et expiration de l’être, action et passion, ce peu discernable. On se pose toujours dans l’attente. Chacun de ces morceaux détient ses «  différences individuantes s’exerçant en intensités comme degrés de puissance…distribution nomade ou anarchies couronnées (…) l’état d’excès, c’est-à-dire la différence qui les déplace et les déguise, et les fait revenir en tournant sur la pointe mobile (2) « . Une influence mystérieuse semble émaner de cet ensemble, composé des premiers et des derniers fragments. C’est un corps sans limite.

Il se crée un réel, un autre point de vue, pour qu’inlassablement, à cause ou grâce aux empiètements, l’œuvre porte en elle le mouvement. L’œuvre fonctionne de façon adventive, ne venant pas par filiation directe mais par rencontres imprévues.

C’est le pays où elle vit l’échouage.

Elle devient forêt vierge, cette communauté composée d’éléments remarquablement diversifiés. La forêt n’est pas immuable, elle évolue. La structure de la forêt équatoriale interpelle. Dans son exubérance, les strates apparaissent moins lisibles mais chacune présente une grande complexité.
Elle est strate arborescente
Elle est strate arbustive
Elle est strate herbacée
Elle est strate cryptogamique
Elle est enracinement.

Comme la forêt, l’œuvre s’étale. Elle se repose sur le sol, s’accroche au vide, puis au plafond. Elle s’étage, prend place.
On déambule. Le corps s’ajoute.
Le corps pénètre et l’œuvre devient vivante, on est pris au piège.
La mémoire est tactile, auditive, olfactive. On est à l’écoute du chuintement des pièces qui se touchent et que l’on frôle. On prend conscience du territoire de l’œuvre. Les pièces prolifèrent. Elles sont imprévisibles. Le rôle de l’artiste est alors ambigu et paradoxal.
Il est corps-errant.
Ce corps à corps avec soi-même est loin d’être facile.
Résolument hors du lieu en arpenteur, le corps tisse pour permette à l’atelier-œuvre de se déplacer.

Les éléments changent d’ordre. Le génie du lieu intervient. Alors le choix du lieu à toute son importance. Là se fait la rencontre de l’artiste et de l’anthropologue. La mémoire et l’antimémoire (3) se conjuguent. Tous deux voyageurs, ils sont à la recherche d’un ailleurs, d’un lointain territoire à explorer. Cependant ils voyagent différemment. Si l’anthropologue ne veut rien laisser au hasard, l’artiste ce corps-errant laisse lui toutes les chances au hasard de se produire. L’un cherche l’exactitude, l’autre découvre en tout l’inexactitude. Mais le but avoué de ces voyageurs est surtout la découverte de sa propre altérité. Le voyage s’effectue pour que l’altérité soit maintenue. Elle se pose en obstacle infranchissable, perte des repères, bouleversement des normes. Une dynamique s’établit. Là se dévoile l’importance du trajet. On est, du décrochage à l’accrochage, dans cet acte qui fait que chaque immersion d’un ensemble de pièces à l’intérieur d’un autre est toujours de l’ordre de l’unique. L’unique ne signifie pas l’unicité mais le divers, l’hétérogène. Grâce à la traversée il y a pollinisation donc fécondation.
L’œuvre va à l’aventure.
Elle se perd.
Elle se développe.
Elle erre.
« L’homme habite en poète ».
Le ressourcement… pour la construction de notre mémoire contemporaine pour combler les trous de l’histoire, du passé, et revivifier le présent par une nouvelle liberté acquise quand l’étrangement du soi s’effectue dans la rencontre et l’échange (4).

(1)André Breton, œuvres complètes, t. II, Gallimard, 1992, p. 1261.
(2) Gilles Deleuze, Différence et répétition, Paris, PUF, 1968, p. 388-389.
(3)Françoise Le Gris, Mémoire et antimémoire, collection. Excentriq, éd. D’art Le Sabord, Canada, 2000.
(4) F. Le Gris, Mémoire et antimémoire, collection. Excentriq, éd. D’art Le Sabord, Canada, 2000 p.91-92.
///Article N° : 13554

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