Dan Bomboko : Profession : éditeur de BD en RDC

Entretien de Christophe Cassiau-Haurie avec Dan Bomboko

Par MSN entre Maurice et Kinshasa, le 28 février 2008.
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Le Congolais Dan Bomboko représente une espèce rarissime en Afrique noire : il est éditeur de bande dessinée. Fils d’un homme politique local (1), il est aujourd’hui l’un des très rares en Afrique francophone à exercer cette activité qui relève du sacerdoce. Ce pari peut sembler fou au vu des conditions régnant en RDC. Pourtant, quatre années après le démarrage de sa maison d’édition Elondja, le bilan est loin d’être négatif.

Comment avez-vous commencé dans la profession ?
J’ai débuté le métier d’éditeur, il y a six ans avec le magazine Bulles et Plumes. Alors que je terminais une licence en Édition et Science du Livre à l’Institut facultaire des sciences de l’information et de la communication (IFASIC) en 2001, j’ai eu l’idée de créer en collaboration avec des amis journalistes et des bédéistes, une revue mêlant la presse écrite et la bande dessinée. Parmi les bédéistes, il y avait des noms connus comme Al’mata (2), Pat Mombili (3), Éric Salla (4), Hissa Nsolli (5) et Alain Kojele (6).
Combien de numéros avez-vous publié ?
Nous avons publié six numéros entre 2001 et 2005 grâce respectivement à l’appui du Centre Wallonie-Bruxelles de Kinshasa, de l’Ambassade de France, de la Banque Internationale pour l’Afrique au Congo (BIAC) et de l’ONG RCN justice et démocratie. Depuis 2007, par manque de partenaire pour soutenir la revue, j’ai pris la résolution de faire de Bulles et Plumes, un magazine d’information qui sera vendu au lieu d’être gratuit.
C’est donc la création de cette revue qui a motivé votre envie d’investir dans l’édition ?
Oui, cette revue a été en 2004, à la base du déclic qui m’a conduit à mettre en place les éditions Elondja et à lancer le projet Mamisha : le garçon qui revenait du Nord. Soutenu par l’Ambassade de France et plus particulièrement par le projet de coopération que vous pilotiez à l’époque, Christophe, l’album a été publié en 2005. Peu après, grâce à un parrainage de la BIAC, nous avons publié les tomes 1 et 2 de la collection Elikya, un monde hostile ainsi que Mamisha : le prof d’anglais. Alain Kojele a réalisé les dessins pour Elikya, un monde hostile 1 et Mamisha, le garçon qui revenait du Nord. Après son départ en Europe, Dick Esale (7) a pris la relève pour Elikya, un monde hostile 2 et Mamisha : le prof d’anglais.
Quel bilan personnel tirez-vous de ces quatre années ?
Aujourd’hui l’édition est devenue plus qu’une passion pour moi car j’ai fait beaucoup de sacrifices allant jusqu’à abandonner le journalisme. À travers ces BD dont j’écris les scénarios – l’écriture étant aussi une de mes passions – se concrétise peut-être un rêve perdu. Si on m’avait prédit que je finirais par devenir éditeur de publication pour jeunes, je ne l’aurais pas cru ! Je découvre au fil du temps les rouages de ce métier qui n’est pas facile dans un continent comme l’Afrique.
Avez-vous fait un premier bilan chiffré des ventes actuelles ?
La BD pour la collection Elikya, un monde hostile a été éditée en octobre 2005 à 2000 exemplaires. 500 exemplaires sont destinés à la BIAC qui les distribue à travers ses différents services, à savoir : Western Union, Ekonzo, Ezo Futa (8), etc. Les 1500 restants sont pour les éditions Elondja. À ce jour, nous en avons vendu 370 exemplaires. Un monde hostile 2 a été, comme la précédente, éditée à 2000 exemplaires au mois de mai 2006. La BIAC a gardé 500 exemplaires. Sur les 1500 destinés à la maison Elondja, nous avons pu en vendre 286 exemplaires. Quant à Mamisha, le prof d’anglais, elle a été imprimée à 2000 exemplaires au mois de mars 2007. Comme pour les précédentes, la BIAC en a conservé 500 exemplaires, pour ses clients. Les 1500 que nous avons reçus se sont à ce jour écoulés à 210 exemplaires. Un important lot de toutes ces BD est encore en vente à travers le réseau des librairies Saint Paul et Afrique Éditions. Nous faisons les comptes tous les 6 mois, ces chiffres datent donc de septembre mais ont dû peu évoluer depuis. La distribution est lente…
Qu’est-ce que cela représente sur un plan financier ?
Actuellement, nos BD sont vendues à 2 $ US à Kinshasa par le canal de nos deux diffuseurs. Ils retiennent 20 à 25 % sur chaque exemplaire vendu. En Belgique, grâce à l’ONG Entre deux mondes, elles sont vendues à 3 euros. L’ONG perçoit 1 euro sur chaque exemplaire vendu. Comme vous pouvez le remarquer, l’engrenage prend petit à petit. Je sais que j’ai encore un long chemin à parcourir et jusque-là, rien n’a été facile. Mais, au moins, les BD que j’édite se vendent malgré tout. J’ai l’espoir que très bientôt elles s’écouleront plus rapidement. Mes diffuseurs sont optimistes et ne se plaignent pas. Bien au contraire, ils m’encouragent sans cesse et attendent chacune de nos publications. Nous avons pu fidéliser un groupe de lecteurs à nos BD. Il y a maintenant une demande et certaines associations culturelles viennent acheter à la source pour bénéficier d’une réduction.
Pourquoi n’avez-vous pas essayé d’élargir les modes de diffusion ?
La première BD, Mamisha, le garçon qui revenait du Nord, a été vendue hors du réseau classique de diffusion. 120 exemplaires seulement ont pu être vendu normalement. Le reste a posé beaucoup de problèmes. Les papeteries et autres boutiques où j’avais déposé des exemplaires (plus de 500) ne m’ont jamais payé. Les autres exemplaires que je garde dans mes archives me servent à titre promotionnel pour la maison d’édition. C’est suite à cette mauvaise expérience que j’ai décidé de travailler uniquement avec les diffuseurs professionnels comme Afrique Éditions et Mediaspaul (9).
Comment travaillez-vous avec vos sponsors ?
Côté subventions, je m’arrange avec la BIAC. J’accorde à cette banque partenaire deux espaces sur la deuxième de la couverture et la quatrième. Elle passe ainsi ses messages et me paie les frais d’impressions chez Graphic System (10). De plus, je mentionne le soutien de la BIAC sur la deuxième page intérieure et son logo est placé à droite de celui des éditions Elondja sur la première page de la couverture. Dans l’ensemble, cela coûte environ 2500 $ US.
Parvenez-vous à vivre de votre travail d’éditeur ?

Je travaille depuis quelques mois comme conseiller au sein de l’Assemblée provinciale de Kinshasa pour gagner de quoi financer la maison d’édition. Je n’ai pas le choix si je veux continuer !
Quels sont vos projets éditoriaux ?
Tout d’abord, publier la troisième partie des aventures dElikya, dont les dessins ont été réalisés par Dick Esale, qui sera la suite des aventures dElikya dans un centre d’encadrement pour jeunes. La BIAC a déjà donné son accord pour le soutien financier. Il sera suivi par la publication des aventures de Paya et Dinanga, dessinés par Alain Piazza (11) qui traiteront de l’immigration clandestine des jeunes diplômés vers l’Europe.
Je négocie avec la Bralima (12) car je souhaite élargir la liste des partenaires. Je prépare également une BD promotionnelle pour les cartes de crédit que la BIAC vient de lancer.
Avez-vous l’intention d’éditer d’autres ouvrages en dehors de la bande dessinée ?
Oui. Je me lance bientôt dans l’édition de romans avec la publication d’un livre biographique sur Franco, le grand artiste musicien congolais. Le livre, pour lequel j’ai déjà reçu le manuscrit, est écrit par un de ses anciens chroniqueurs et collaborateurs.

(1) Justin Marie Bomboko a été ministre des affaires étrangères de Patrice Lumumba (1960), de Clément Adoula puis de Joseph Mobutu (1965 – 1969), plusieurs fois ambassadeur. Il était vice – président du Sénat sous la transition (2003 – 2006).
(2) Al’ Mata vit en France.
(3) Pat Mombili participe aux albums collectifs Blagues coquines chez Joker.
(4) Éric Salla vit maintenant aux Pays Bas.
(5) Hissa Nsoli a édité L’île aux oiseaux (Africa e mediterraneo) avec Patrick De Meersmam, en 2004.
(6) Émigré en Belgique en 2004. Il a publié au cours du dernier trimestre 2007 la première cyberBD congolaise sur ananzie.net : Kamuké Sukali VS Papa Mopao »
(7) Dick Esale a publié Wembo, édité par l’ASBL Entre deux mondes.
(8) Ekonzo et Ezo Futa sont des produits d’épargnes à long et à court terme qu’offre la BIAC.
(9) Saint Paul Afrique s’est divisé au milieu des années 90 entre Mediaspaul et Paulines qui ont, chacun, une politique éditoriale et de diffusion qui leur est propre.
(10) L’une des principales imprimeries de Kinshasa et l’une des rares à pouvoir imprimer un livre.
(11)Quelques planches de Alain Piazza sont visibles sur [http://www.talatala.cd/spip.php?article64]
(12) Une des principales brasseries du pays, avec la Bracongo.
Depuis février 2008 :
Dan Bomboko continue son travail d’éditeur. Il a publié en 2009 le tome 3 de la série Elikya.
Trois nouveaux albums sont en préparation chez Elondja : Justice pour Elikya (tome 1), Les 4 écoliers: panique en classe (tome 1) et Les aventures de Dinanga et Paya : La vie est ailleurs.///Article N° : 10194

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