Dans l’air du temps

Retour sur deux collaborations artistiques novatrices qui abordent la notion de temps

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Comment appréhender une notion aussi complexe que le temps dans le cadre d’une exposition d’art contemporain ? C’est la gageure de deux expositions d’un genre inédit qui ont ouvert leurs portes ce printemps à Montréal et Paris, avec pour maîtres mots liberté et réciprocité.

« Vous avez l’heure, nous avons le temps » : cet aphorisme, souvent utilisé pour contrer les reproches occidentaux faits à la gestion du temps en Afrique, résume assez bien l’impuissance des sociétés occidentales à composer avec la nature insaisissable du temps. Il nous introduit également à merveille à la thématique centrale de deux expositions récentes qui engagent de manière novatrice la vision d’artistes africains sur la notion de temps. En effet, ce concept clé de notre époque n’est pas l’apanage des seules sociétés dites « modernes », celles qui ont tout misé sur la technologie pour dompter le temps, sans y parvenir, et se retrouvent souvent démunies face à son irréversibilité. Outre l’originalité de la thématique, ces deux projets proposent de nouvelles formes de collaborations basées sur le dialogue au sens fort du terme entre artistes et commissaire (dans le cas de Temps – Dialogue sur l’art contemporain du Sénégal), entre artistes et scientifique (dans le cas de La Négation du Temps – Prologue). Dans un premier temps, je vais m’attarder sur les visions du temps mises en avant dans ces deux expositions, pour revenir ensuite sur le processus qui a permis à ces deux projets de prendre forme, favorisant la réciprocité et la liberté de création.
Des œuvres qui se jouent du temps… jusqu’à le nier
En avril dernier, trois générations d’artistes dakarois, deux femmes et quatre hommes, traversaient l’Atlantique pour venir présenter au public montréalais le fruit d’un travail au long cours sur la thématique du temps. L’exposition Temps – Dialogue sur l’art contemporain du Sénégal(1)n’aurait pu aboutir sans un véritable dialogue entamé quelques années auparavant entre l’initiateur du projet, le Montréalais Pierre Beaudoin, lui-même artiste et travailleur culturel, et les plasticiens Aïcha Aïdara, Serigne Mbaye Camara, Samba Fall, Fatou Kandé Senghor, Piniang et Pape Seydi. Voyons de plus près comment chacun d’entre eux a répondu à la proposition de Pierre Beaudoin : « Chaque artiste a été invité à réaliser une œuvre selon la thématique et plus particulièrement en fonction d’une équation inversée du temps et de l’argent. En effet, en Occident, nous avons facilement accès à l’argent, mais nous sommes toujours à court de temps. En Afrique, par contre, le temps est tout aussi disponible que l’argent est inexistant. Cet énoncé, qui s’apparente à une hypothèse, suggère un décalage dans la gestion, la perception, voire la conception du temps. Il a permis de mettre en pratique une certaine équivalence entre le temps africain et la qualité des rapports humains ». Stimulés par le défi et l’enthousiasme du commissaire, les artistes se sont appropriés cet énoncé pour y apporter leurs réponses nuancées et graves, parfois même en prendre le contrepied.
Au fil du temps d’Aïcha Aïdara nous accueille dans la pièce principale de la galerie SBC : le visiteur découvre douze œuvres hybrides, moitié sculptures, moitié peintures, riches en textures faites de tissage et de peinture. Vue depuis l’entrée de la galerie, l’installation dévoile un versant aux tonalités chaudes puis, une fois traversée, en se retournant, l’autre versant affiche des tonalités froides proches du bleu. L’artiste qui s’essaie pour la première fois à ce type d’installation nous révèlera que ces sculptures peintes représentent des figures humaines tiraillées entre deux mondes, l’un aux couleurs chaudes, celles de la terre et du soleil, ancré dans le quotidien familier, et l’autre tourné vers l’ailleurs, symbolisé par la couleur bleue, bleu comme l’océan ou l’air qui séparent de cet ailleurs où tout semble meilleur. Et d’ajouter que les jeunes de son quartier, qui pourraient bien ressembler à ces figures statiques et porteuses de dualité, attendent l’ouverture de Diass, le nouvel aéroport de Dakar, ou plutôt qu’ils attendent que le temps passe et que vienne leur heure…
Dans le même esprit (de jeu sur les oppositions), le plus ancien du groupe, Serigne Mbaye Camara, propose une lecture plutôt critique de cette équation temps-argent dans une œuvre intitulée Nous avons le temps nous tue. Protégée par un espace cloisonné, auquel on accède par une seule entrée, l’installation se présente comme une paroi faite de douze planches en bois représentant les douze heures du cadran, paroi qui oppose physiquement deux espaces. Sur le côté de la paroi qui fait face à l’entrée, l’artiste a introduit une horloge, et collé pêle-mêle, sur le reste de la surface disponible, des cubes de bois sensés représenter des personnes en mouvement. De l’autre côté, caché au visiteur qui ne fait pas l’effort d’aller voir l’envers du décor et de… l’horloge, le scénario n’est pas le même : les douze planches sont vides, couvertes d’un graphisme qui symbolise la palabre, et à même le sol, des rebuts de montres, ainsi qu’un téléphone, suggèrent que rien ne fonctionne de ce côté-ci ou peut-être si, la parole. Le tic-tac en fond sonore représente le temps mondial qui englobe toutes les temporalités, qu’elles soient multiples comme au Sénégal, ou linéaires comme en Occident. « On n’arrête pas la mer avec ses bras », rappelle l’artiste, et la mondialisation a vite fait d’uniformiser les mentalités, de plus en plus tournées vers des valeurs uniquement matérielles, ce qui n’est pas sans poser de problème dans un pays en quête de développement comme le Sénégal.
Le temps, c’est de l’argent. Cette assertion est une fois de plus au cœur d’une autre installation, celle de Pape Seydi qui, dans Les icônes de la ville, met en scène un vendeur ambulant, ce vendeur ambulant, icône de la précarité, qui sillonne les rues affairées de Dakar, sans relâche du matin jusqu’au soir. Autrement dit, le temps est une notion relative à chaque individu et pour un travailleur issu du secteur informel, il ne pèse pas grand-chose sur la balance. Là encore, le dispositif repose sur la dualité entre deux mondes. D’un côté, le monde réel est représenté par la photographie de dos d’un vendeur ambulant, reproduite à l’identique sur vingt panneaux (et plus encore avec le jeu de miroirs), qui se singularise uniquement par les inscriptions en haut à droite sur chaque panneau, renvoyant à la comptabilité de chacun des vendeurs. De l’autre côté, le monde fictif est représenté par les miroirs (en nombre égal et de même format que les panneaux) dans lesquels se découpe une silhouette de dos, toujours la même et probablement aussi celle d’un vendeur ambulant, quoique différente de celle présentée sur les panneaux. Ces deux accrochages se faisant face dans une parfaite symétrie, se renvoient littéralement dos à dos le tragique de la situation, sans trouver d’issue à cette précarité. Grâce à un grand miroir placé au fond de la pièce, le visiteur, devient le témoin participatif de cette mascarade du temps et de la misère, et peut performer dans l’installation où le jeu de miroirs suggère l’illusion et la répétition, mais aussi la coexistence de différentes temporalités.
Autre mise en garde contre la précarisation de nos sociétés, un film d’animation de Samba Fall vient compléter la partie présentée à la galerie SBC, où sont également exposés Aïcha Aïdara et Pape Seydi. « Les hommes se détestent parce qu’ils aiment l’argent. Ils ne se connaissent pas parce qu’ils croient tout ce qu’ils voient à la télévision. Ils regardent la télévision parce qu’ils sont si souvent séparés les uns des autres. » Samba Fall détourne une citation de Martin Luther King, pour aborder, dans Yesterday I had a dream, l’esclavage des temps modernes, celui de la consommation à crédit. Un personnage à tête d’ampoule se réveille ruisselant dans sa baignoire, il a fait un cauchemar. Un cauchemar qui sans cesse se répète… Partout, des hommes déshumanisés à tête d’ampoule, des avions-seringues portant l’inscription H1N1, des tours en cartes visa… Des milliards de cartes de crédit, des millions de télévisions… Artiste le plus jeune de la sélection et le seul basé à l’extérieur (Oslo), Samba Fall aborde dans ce film d’animation expérimental à l’esthétique légère mais au contenu sombre, l’opulence toute virtuelle des Occidentaux, pris dans un engrenage sans issue. Son travail renvoie au cauchemar d’un système bancaire écrasant sur fond de pression sociale. Il questionne également les valeurs mises en avant par les sociétés occidentales, où prônent rentabilité et individualisme.
Autre lieu d’exposition, autre support, au MAI (Montréal, arts interculturels), Ibrahima Niang, dit Piniang, s’interroge, par l’entremise d’une série de toiles grand format, intitulée Dakar Banlieue, sur le désordre architectural érigé en système, qui fait que le temps est géré d’une certaine manière, en accord avec cet espace chaotique. Piniang a grandi dans un quartier de la banlieue dakaroise qui, en l’espace de quarante ans, d’éphémère au départ, est devenu durable. Depuis la terrasse de son atelier, il observe l’anarchie des constructions qui représentent une menace quotidienne pour les familles qui, au fur et à mesure qu’elles s’agrandissent, cherchent encore plus à optimiser l’occupation de l’espace, au mépris de toute sécurité. Ce sont ces comportements humains motivés par l’urgence face à la gestion de l’espace et du temps que traduisent les toiles abstraites de Piniang, où s’immiscent quelques éléments du réel, comme ces dessins de figures animales (chat, mouton, oiseau), ces onomatopées (tic tac tic tac…) ou d’autres mots échappés du monde virtuel (Facebook) pour évoquer la superposition de plusieurs temporalités dans ce désordre. En utilisant une palette sombre, l’artiste fait également référence aux délestages qui plongent régulièrement son quartier dans la pénombre. S’il y a une logique dans ce système de gestion de l’espace (et du temps), où règne l’anarchie, c’est bien celle de la survie.
Nous finissons notre tour d’exposition avec Fatou Kandé Senghor, artiste touche-à-tout de l’ère numérique. Dans Amon Nafi (Il fut un temps), elle met en scène la temporalité sénégalaise, une temporalité qui repose entièrement sur l’humain, enviée par un Occident individualiste prisonnier du progrès. Amon Nafi est une œuvre qui invite à prendre le temps, offrant plusieurs espaces de pause et de visionnement qui permettent de découvrir des films, ceux de l’artiste, mais aussi des films d’archives (sur l’indépendance du Ghana), clin d’œil au temps historique dans lequel est bien entré l’homme africain ! Ces différents espaces de visionnement sont aménagés à l’aide de cloisons mouvantes et accueillantes faites de pagnes colorés, de perles, de calebasses, recréant un univers entièrement féminin sensé englober tous les autres temps. Élément central dans l’œuvre de Fatou Kandé Senghor, le pagne, en revêtant un rôle précis à chaque moment de l’existence, de la naissance jusqu’à la mort, devient un langage qui traduit le temps africain par des signes et des symboles. E tous ces temps, du baptême jusqu’aux funérailles, sont pris en charge par la société dont le socle est la famille élargie. Par son approche féministe, l’artiste applique à la lettre sa philosophie : « Je suis à la recherche de l’Afrique moderne… l’Afrique moderne qui se manifeste et se construit à travers ses femmes qui donnent la vie, possèdent la sagesse et transmettent l’éducation. Je cherche l’expression première de la modernité, éloignée de LA NORME, la norme du village global. C’est maintenant le temps de penser notre modernité. »(2)
Pour ce faire, Fatou Kandé Senghor a fondé à Dakar une plateforme de recherche artistique nommée Waru Studio(3)qui fonctionne comme un laboratoire d’expérimentation au service des Sénégalais et des Africains.
Sous d’autres cieux, avec d’autres moyens, mais dans le même état d’esprit, un lieu parisien, Le Laboratoire, invite chercheurs scientifiques et créateurs contemporains à dialoguer sur des « expériences » inédites. Affilié au réseau ArtScience Labs, fondé par David Edwards, professeur à Harvard, Le Laboratoire est, comme son nom l’indique, un lieu d’exposition expérimental où se croisent le monde des arts et celui des sciences. Depuis ce printemps, La Négation du Temps – Prologue présente les résultats de la douzième expérience du Laboratoire, celle de deux artistes sud-africains, William Kentridge et Philip Miller, au contact des travaux du physicien Peter L. Galison(4)sur la simultanéité du temps. L’exposition, visible jusqu’au 26 juin, offre une première esquisse, le « prologue » de cette collaboration originale qui sera visible dans sa forme finale à la prochaine Documenta de Kassel en juin 2012.
À la croisée des arts et des sciences, cette œuvre protéiforme est le résultat d’un atelier qui s’est tenu à Johannesburg en décembre 2010, durant lequel, entouré de son équipe habituelle (chanteurs, danseurs, musiciens, chorégraphe, photographe…), William Kentridge a tenté de traduire en langage artistique l’essai de Peter Galison, L’empire du temps : Les horloges d’Einstein et les cartes de Poincaré (2004). Cet atelier, auquel a pris part également le compositeur Philip Miller, a débouché sur une expérimentation qui s’articule sur trois notions du temps : le temps absolu selon Newton, le temps relatif selon Einstein et le trou noir.
Connu pour ses films d’animation composés de dessins au fusain et ses mises en scène de spectacles vivants, William Kentridge est l’un des rares artistes d’Afrique du Sud à jouir d’une notoriété mondiale incontestée(5). Au cœur des luttes anti-apartheid pendant les années 1980(6), l’artiste explore depuis des domaines aussi variés que la gravure, la sculpture, la performance, le théâtre ou encore l’opéra(7). Lors de l’atelier organisé en décembre 2010, sa rencontre avec le professeur Peter Galison l’a porté encore plus loin vers le terrain de l’expérimentation. Selon lui, « le travail de Peter Galison offre des possibilités esthétiques et métaphoriques extrêmement riches. (…) Les thèmes de la simultanéité, du temps qui ralentit et accélère, de la synchronie et de son absence, sont tous passionnants et suggèrent de nombreuses pistes. J’imagine pour l’instant quelque chose qui se situerait entre performance et installation, entre opéra et conférence, qui mêle le côté éphémère de la prestation et une certaine permanence. » De leur rencontre émerge un univers plein de poésie où machines, dessins, photos et vidéos, mis en musique par Philip Miller, plongent le visiteur dans un voyage à travers le temps, un temps avant tout subjectif et propice à la rêverie(8).
La première salle de l’exposition est tapissée de grands fusains de Kentridge présentant quelques séquences clés du film d’animation projeté en boucle dans la salle du fond, où apparaissent certains personnages inspirés du Spectre de la Rose, poème de Théophile Gautier mis en musique par Hector Berlioz. Clou de l’exposition, La Négation du Temps, Prologue – Anti Mercator résume en une dizaine de minutes le processus mis en place lors de l’atelier à Johannesburg. Dans ce petit bijou plein de poésie qui se présente comme un carnet de croquis dont les pages sont tournées une à une, l’artiste se met en scène, tournant les pages de son carnet, où se mêlent images fixes et animées de personnages et d’objets qui feraient presque penser à l’univers d’un Lewis Carroll. L’artiste y dévoile ainsi les recoins intimes de son expérience à la recherche du temps, ce temps tour à tour distance, géographie, souffle… Ce temps qui traîne, qui accélère, disparaît dans le trou noir, pour en venir à la conclusion que « l’homme est une horloge parlante », qui détient sa propre temporalité. Le spectateur, comme hypnotisé par le tic-tac du métronome, se fraye un chemin dans cette rêverie les yeux ouverts, porté par la musique de Philip Miller, sans chercher à tout comprendre, privilège de l’art.
Mais revenons au centre de la première salle où sont présentées plusieurs sculptures cinétiques, inspirées des écrits de Peter Galison : d’étranges machines, comme le sémaphore, que William Kentridge est allé tirer des décombres du 19e siècle, reconstituées et mises en mouvement dans le film par la troupe de Kentridge. Des pièces empruntées au Musée des Arts et Métiers de Paris complètent l’installation, comme ces horloges mère et filles à air propulsé qui ont, semble-t-il, beaucoup stimulé l’imaginaire de l’artiste. Pour compléter le tout, dans une petite salle adjacente, un second film présente ces sculptures en action.
La beauté de cette œuvre multidimensionnelle réside aussi dans sa forme en devenir, portée par un mouvement collectif, celui de Kentridge à l’origine des images, des mots, des paroles qui ont jailli à la lecture des travaux de Galison, associé au génie musical de Philip Miller qui, parti de fragments du Spectre de la rose de Berlioz, les a brillamment métissés aux sonorités sud-africaines(9), mais également à celui de la troupe de Kentridge qui interprète les danses, les voix, crée et actionne les machines sorties tout droit de ce processus créatif. Les artistes comme les chercheurs sont des visionnaires : ils découvrent, décryptent le monde pour nous, nous donnent des clés d’accès pour le lire.
Des expositions en mode ouverture
Ces deux expositions qui réinventent le temps sont le fruit de collaborations inédites, caractérisées par des efforts de réciprocité sur lesquels revient Pierre Beaudoin dans son introduction à Temps – Dialogue sur l’art contemporain du Sénégal : « lorsque j’ai commencé à réfléchir à ce projet, je tenais à travailler directement avec les artistes et souhaitais que l’exposition présente des œuvres originales réalisées spécifiquement pour ce contexte. J’aurais pu facilement fonctionner à l’inverse et sélectionner des œuvres sans réelle discussion avec les artistes, mais ce procédé ne répondait pas au processus établi. J’ai tenu à éviter aussi bien le sens unique que la présentation d’objets démunis de tout discours artistique, social, politique ou autre. Ce dialogue visait à faire surgir des éléments communs entre chaque artiste, à renforcer les liens qui unissent l’ensemble du projet et à créer une cohésion entre les œuvres ». Au terme d’échanges assidus, Pierre Beaudoin est parvenu à tisser des liens avec les six artistes suffisamment solides pour que le projet prenne forme. Le temps de l’œuvre, souligne Pierre Beaudoin, c’est celui où il a maintenu le fil par tous les moyens de communication, même quand il ne pouvait lui-même faire le déplacement jusqu’à Dakar.
Outre la ténacité, c’est la prise de risque qui doit être également saluée ici : les œuvres présentées dans Temps – Dialogue… sont des commandes réalisées spécialement pour l’exposition : une façon de procéder, à ma connaissance, plutôt rare lorsqu’il s’agit d’art contemporain africain, hormis dans le cadre d’une résidence artistique. Temps – Dialogue… est bien la preuve que le jeu en vaut la chandelle, pour peu qu’on veuille bien s’en donner la peine.
Les efforts engagés dans cette aventure humaine sont d’autant plus exceptionnels que le Canada, contrairement aux États-Unis ou à l’Europe, ne possède pas réellement d’institutions qui valorisent les arts visuels contemporains du continent africain. Hormis cette initiative montréalaise(10) et les projets curatoriaux de Wedge à Toronto(11),le public canadien n’a eu droit ces derniers mois qu’à la rétrospective du Ghanéen El Anatsui(12),en réalité une exposition itinérante produite par le Museum for African Arts de New-York et accueillie en première mondiale au Royal Ontario Museum de Toronto. En d’autres termes, il fallait bien la détermination d’un Pierre Beaudouin et un certain goût du défi pour que les choses bougent au pays de l’érable.
Un autre point très important dans la réussite de ce projet a été l’organisation de plusieurs rencontres autour de l’exposition. Pierre Beaudoin qui n’est pas travailleur culturel pour rien, a produit un formidable effort de médiation pour que le courant passe entre les artistes et leur public québécois, en organisant toute une série de tables rondes, de rencontres dans différents contextes (universitaires, artistiques et communautaires) qui ont permis aux artistes de dialoguer seuls ou en groupe avec le public, dans une totale liberté de ton. Cette ouverture est aussi caractéristique des projets du Laboratoire qui ont pour principal objectif de décloisonner les sciences en les faisant côtoyer le monde de la création contemporaine, sans barrière aucune, dans un esprit de dialogue qui abolit toute hiérarchie et favorise la dimension humaine, forcément imparfaite, de l’expérience.
Ce qui distingue enfin ces deux initiatives novatrices, c’est peut-être le fait qu’elles aient germé dans des esprits nord-américains, ouverts à la réciprocité des échanges. Plusieurs témoignages glanés chez les plasticiens sénégalais, mais aussi auprès de réalisateurs africains pendant le festival Vues d’Afrique qui se tient à Montréal chaque printemps, abondent dans ce sens : dans les collaborations artistiques Nord-Sud entre pays membres de la Francophonie, le Canada, et plus précisément ici le Québec, fait figure de « bon élève » en matière d’ouverture au dialogue et à la vision d’autrui, sur une base égalitaire. Et Fatou Kandé Senghor, lors d’une table ronde, de rappeler le poids de l’histoire coloniale, que ni le Sénégal, ni la France ne sont encore parvenus à alléger. Ce qui se traduit par une manière française par trop directive de promouvoir les arts : « Il y a des Christophe Colomb » à chaque coin de rue… « On n’arrive pas à écrire une histoire de l’art à nous ». Peut-être qu’avec le temps…

1. L’exposition était répartie sur deux lieux montréalais dédiés à l’art contemporain : le MAI (Montréal, arts interculturels [http://www.m-a-i.qc.ca/] ) et la SBC Galerie d’art contemporain [http://www.sbcgallery.ca/] .
2. Citation issue de la présentation de l’artiste faite sur le site
d’Africultures : [ici]
3. Lien vers le site de Waru Studio : [http://www.warustudio.net/]
4. Diplômé en physique et histoire des sciences à l’Université d’Harvard, le professeur Peter L. Galison est l’auteur de plusieurs ouvrages et documentaires engagés dont The Ultimate Weapon: The H-Bomb Dilemma qui révèle les décisions politiques et scientifiques qui ont conduit à l’élaboration de la première bombe à hydrogène aux Etats-Unis.
5. Voir Anything Is Possible, l’excellent documentaire de Charles Atlas sur le travail de William Kentridge, en compétition au dernier Festival International du Film sur l’Art de Montréal (FIFA, mars 2011). On peut d’ailleurs le visionner en permanence sur le site d’Art21 [ici].
6. Nous reviendrons prochainement sur la très belle exposition Impressions from South Africa, 1965 to Now consacrée aux arts imprimés sud-africains combattant l’apartheid (livres, affiches, stencils, etc.), qui réunit actuellement au MOMA de New-York plusieurs pointures de l’art contemporain sud-africain.
7. Sa mise-en-scène de l’opéra de Dimitri Chostakovitch, Le Nez, sera très prochainement présentée au festival d’Aix-en-Provence :
[http://www.festival-aix.com/fr/node/54]
8. Voir le film d’Anne-Sophie Vergne sur l’exposition : [ici]
9. En 2007, Philip Miller a conçu et composé Rewind, a Cantata for voice, tape and testimony, une œuvre chorale fondée sur les témoignages de la Commission Vérité et Réconciliation en Afrique du Sud : [ici]
10. On peut également citer cette petite exposition de peinture congolaise dans une galerie du Vieux-Montréal au tout début de l’année : « Kinshasa Pop », à la galerie Pangée, du 28 décembre 2010 au 31 janvier 2011.
11Voir le site [http://www.wedgecuratorialprojects.org/]
12 « El Anatsui: When I Last Wrote to You about Africa », au Royal Ontario Museum, du 2 octobre 2010 au 2 janvier 2011 : [ici]
Temps – Dialogue sur l’art contemporain du Sénégal
Aïcha Aïdara, Serigne Mbaye Camara, Samba Fall, Piniang, Fatou Kandé Senghor, Pape Seydi
Commissaire : Pierre Beaudouin
2 avril-7 mai 2011, Montréal
SBC Galerie d’art contemporain
MAI (Montréal, arts interculturels)
Cette exposition sera présentée à Dakar durant la prochaine biennale en 2012.

La Négation du Temps – Prologue
William Kentridge + Peter Galison & Philip Miller
Expérience 12
25 mars-26 juin 2011
Le Laboratoire, Paris
[www.lelaboratoire.org]
Cette exposition est le prologue d’une création qui sera présentée à la prochaine Documenta de Kassel en 2012.///Article N° : 10266

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Les images de l'article
Serigne Mbaye Camara - Nous avons le temps nous tue, 2010 - Vue de l'installation (MAI) © Paul Litherland
Dessin de William Kentridge, 2011 - La Négation du Temps, Prologue - Le Laboratoire, Paris © John Hodgkiss
Samba Fall - Yesterday I Had a Dream, 2010 - Détail de la projection vidéo (Galerie SBC) © Ronald S. Diamond
Pape Seydi - Les icônes de la ville, 2010 - Vue de l'installation (Galerie SBC) © Ronald S. Diamond
Piniang - Dakar Banlieue, 2010 - Vue de l'installation (MAI) © Paul Litherland
La Négation du Temps, Prologue - Vue de l'exposition - Le Laboratoire, Paris © DR
Serigne Mbaye Camara - Nous avons le temps nous tue, 2010 - Vue de l'installation (MAI) © Paul Litherland
Fatou Kandé Senghor - Amon Nafi (Il fut un temps), 2010 - Vue de l'installation (MAI) © Paul Litherland




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