De Bollywood à Orientissime

Entretien de Soro Solo avec Thione Seck

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Adolescent, Thione Seck se gavait de films bollywoodiens et de leur musique. Plus de trois décennies plus tard, il traduit ses influences d’enfance en une œuvre musicale haute en couleurs. Enregistré à Dakar, Paris, Madras et le Caire, Orientissime tisse des liens entre l’Afrique et l’Orient.

Thione Seck, vous êtes gueweul, c’est-à-dire griot de l’ethnie wolof. Dans votre lignée, on est chanteur de père en fils. À quel âge avez-vous commencé à chanter ?
J’étais encore à l’école primaire. Je devais avoir 11 ans quand j’ai commencé à chanter dans la troupe théâtrale de l’établissement. C’est moi qui composais les mélodies, le rythme et les paroles des chansons dans les pièces que nous jouions.
Avant vous, que chantaient votre père et votre grand-père ?
Mon grand-père, comme tous les gueweuls, était généalogiste et chanteur à la cour de Lat Dior le damel (le roi, NDR) de Cayor. Mon père, quant à lui, chantait les khasaïts tous les vendredi soir, pour son association de musulmans. Ce sont des extraits des écrits de Cheick Amadou Bamba, fondateur et père spirituel du mouridisme. Mais il n’a jamais été chanteur professionnel, il était adjudant de police.
À 16 ans, vous décidez de vous consacrer entièrement à la chanson. Avec qui avez-vous démarré votre apprentissage de chanteur moderne ?
Mon père ne voulait pas du tout que je devienne chanteur. Je ne vous dis pas les raclées dont j’ai écopé à cause de la chanson (rires). C’est son frère aîné, dont je porte le nom, qui m’a soutenu pour que mon père me laisse exercer ce métier.
Pour revenir à votre question, je dois préciser que personne ne m’a appris à chanter. Nous les gueweuls, on l’a dans le sang. C’est feu Abdoulaye M’Boup qui m’a d’abord placé dans le Star Band d’Ibra Kassé ou je suis resté six mois. Ensuite, il m’a recasé dans le Baobab Orchestra de Dakar.
Le Baobab Orchestra jouait essentiellement de la musique d’inspiration cubaine. Vous avez connu un grand succès au sein de cet orchestre. Après cette expérience, vous fondez votre propre formation avec des membres de votre famille. Quelles innovations avez-vous introduites dans votre musique ?
J’ai surtout introduit toute la panoplie d’instruments traditionnels sénégalais dans notre musique moderne. Avant moi, très peu d’orchestres avaient adopté la guitare xalam, les tambours comme les sabars ou le m’balax. J’ai aussi intégré des chœurs en langue wolof.
Notre formule a connu un tel succès que nous étions invités partout à travers le pays. On jouait même en semaine. Ma démarche sera suivie par plusieurs autres musiciens. Fort de ce succès, au début des années 80, j’ai eu envie d’aller voir ailleurs et de me frayer un chemin sur la scène internationale. À l’époque, le styliste Paco Rabane investissait dans la musique. Je suis donc venu à Paris pour une audition chez Paco Rabane Musique. Mon audition a été applaudie par toute son équipe mais la réalisation de mon album a traîné. Et comme je ne supportais pas le froid parisien, cinq mois après, je me suis découragé et je suis retourné au Sénégal. En retournant au bercail, j’ai acheté du matériel et, une fois chez moi, j’ai monté un nouveau groupe en 1984, le Raam Daan. Raam veut dire ramper et daan, vaincre. Autrement dit, ramper pour vaincre.
Comment l’idée de Orientissime, votre nouvel album, est-elle née ?
J’étais venu en tournée en France. Un soir, j’ai vu à la télé une charmante chanteuse du nom de Natacha Atlas. Elle chantait une très belle chanson titrée  » La Rose « . J’avais énormément aimé ce morceau qui me rappelait les musiques des films hindous dont je raffolais quand j’étais gosse. J’ai tout de suite téléphoné à mon producteur Sylla pour lui dire que je voulais faire un disque dans l’esprit de cette chanson. Il a d’abord pensé que je plaisantais. Quand il a vu que j’étais très au sérieux et que j’en avais la capacité, il m’a suivi dans mon idée. Je suis tout de suite rentré en studio pour effectuer la première mise à plat à Dakar. Puis, Sylla a fait appel au grand arrangeur qu’est François Bréant (1). Nous sommes ensuite allés au Caire, à Paris puis à Madras en Inde pour d’autres enregistrements.
Pourquoi votre nouvel album s’appelle-t-il Orientissime ?
C’est tout simplement à cause de sa tonalité fortement orientale. Mais le choix de ce nom a été fait d’un commun accord avec le producteur Ibrahim Sylla, l’arrangeur François Bréant et le directeur de label Henri De Bodinant.
Votre musique a toujours été marquée par les percussions sénégalaises telles que les sabars. Mais sur Orientissime, ces tambours sont en retrait, pratiquement absents.
Il y a une présence discrète du xalam. Mais pour élargir les frontières musicales de cet album résolument oriental, Bréant a mis l’accent sur les percussions arabes et accorde une place prépondérante au sitar, à l’oud et au violon hindis.
Les textes d’Orientissime s’attachent à des sujets de société, chantent des personnalités ou évoquent des questions qui semblent vous fâcher.
Dans le sixième titre, je parle de la beauté de la femme noire. Je questionne les femmes qui éclaircissent leur peau :  » Pourquoi abîmez-vous votre beauté avec des produits chimiques ? Dès que vous arrêtez leur usage, vous redevenez aussi noires qu’avant. Il ne sert à rien de gaspiller votre argent pour des produits ingrats.  »
J’aborde aussi un problème scandaleux qui se propage partout en Afrique et dans mon pays : des femmes qui jettent leur bébé dans un caniveau après l’accouchement. Je dis à ces mères infanticides que les caméras du bon Dieu sont braquées sur elles.
Je rends également hommage à Cheick Amadou Bamba, fondateur et père spirituel de la confrérie des mourides dont ma famille et moi-même sommes adeptes.
Qu’est-ce que vous attendez de ce nouvel album ?
Je souhaite conforter ma place d’artiste musicien dans mon pays et acquérir mon droit de cité sur la scène internationale.

1. C’est aussi Bréant qui arrangea Soro de Salif Keïta.///Article N° : 3922

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