Nouveautés du disque

Juin 2005 : Pierre Akendengue, Salif Keita & Kanté Manfila, Ballaké Sissoko, Gabon : Chants Atege, Myamba, Cheick Tidiane Seck, Fonseca, Golden Afrique volume 1, Issa Bagayogo, Idrissa Soumahoro, Ahmad Jamal

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Pierre Akendengue, Ekunda-Sah, (Taxi Records / Codaex)
Trente ans après ses débuts discographiques (Nandipo, Saravah 1974), le vétéran gabonais poursuit sa quête ambitieuse et atypique de troubadour et de maître à danser, loin de tous les sentiers battus du show-business africain. Chacun de ses albums est longuement ouvragé, ce qui explique leur relative rareté – une quinzaine tout au plus.
Dédié à l' » ekunda, musique profane de danse et de réjouissance « , ce nouvel opus enregistré entre le Gabon et la France est l’un des plus allègres de Pierre Akendengue. Il fait une large place aux  » obakas  » (deux tambours jumeaux, l’un mâle qui improvise, l’autre femelle qui l’accompagne). Les parties de guitare empruntent aux styles les plus délurés d’Afrique centrale, de l’assiko au soukouss. Les chœurs sont comme toujours omniprésents et très savamment harmonisés. On y retrouve l’influence des chorales chrétiennes qui ont marqué l’enfance du chanteur, mais aussi celle des chants extatiques de la religion syncrétiste bwiti…
Ekunda-Sah ! vient nous rappeler par ailleurs la beauté irrésistible de cette voix de ténor d’une justesse et d’une précision rythmique parfaites, au vibrato à la fois fragile et viril, qui n’a jamais faibli le moins du monde depuis trente ans. À cet égard, Akendengue, qui reste hélas la seule  » star internationale  » de son pays, n’a rien à envier à aucun autre chanteur de la sous-région.
Salif Keita & Kanté Manfila, The Lost Album (Cantos / PIAS)
À tous ceux qui comme moi considèrent Moffou (le dernier Salif Keita) comme son chef-d’œuvre absolu, je dis simplement : ne perdez pas une seconde. Quel que soit le moment où vous lisez ces lignes, quittez votre boulot, votre chéri(e), votre lit, votre télé, et même si c’est l’heure de la prière, oubliez Dieu. Il vous pardonnera si vous vous précipitez chez le disquaire le plus proche… Car ce disque est sans doute celui que Dieu écoute en ce moment ! En 1977, à Bamako, une crise politique aboutit à l’arrestation de Tiekoro Bagayogo, le chef de la police qui était le protecteur des Ambassadeurs, le fabuleux orchestre dont Salif était le chanteur vedette, et son ami guinéen Kanté Manfila, le guitariste soliste. Les deux compères préfèrent se chercher, et se retrouvent à Abidjan qui est alors la capitale musicale de l’Afrique de l’Ouest.
Ils y reforment un orchestre qu’ils baptisent  » Ambassadeurs Internationaux  » et y réenregistrent l’extraordinaire Mandjou, déjà gravé à Radio-Mali, mais encore inédit. Cet hommage à Sekou Touré leur vaudra d’être décorés par la Guinée, et surtout de devenir des superstars dans la sous-région et dans la diaspora africaine. Le monde s’ouvre à eux. Juste avant de partir aux États-Unis puis en France, ils sont contactés à Abidjan par un producteur nigérian nommé Badmos qui leur propose d’enregistrer un album plus  » traditionnel « .
Et voilà le résultat : ce trésor retrouvé qui n’avait été que partiellement édité en vinyle (dans l’album Authenticité) et qui désormais figurera parmi les chefs-d’œuvre absolus de la musique mandingue  » tradi-moderne « .
Jamais la voix de Salif Keita n’a été aussi gracieuse, aussi princière, aussi sereine, et surtout aussi délicatement insérée entre les cordes mandingues, ou entre les lames du merveilleux balafon, anonyme comme hélas la plupart des musiciens de ce disque.
La guitare éblouissante de Kanté Manfila, qui se confond souvent avec une kora, est déjà indissociable de la voix de Salif, qu’elle accompagnera toujours dans ses plus belles œuvres : leurs séparations ne seront jamais des ruptures, et la découverte de cet  » album oublié  » nous incite à espérer que leurs récentes retrouvailles seront définitives.
Ballaké Sissoko Tomora, (Indigo-Label Bleu / harmonia mundi)
Ballaké Sissoko est sans doute un génie, mais il a un défaut : il ne chante pas. Hélas, l’Afrique méprise les musiciens, elle ne respecte que les chanteurs. Heureusement, il y a assez de mélomanes dans le monde pour reconnaître le génie méprisé des musiciens africains, et notamment des musiciens mandingues.
On ne dira jamais assez combien la musique mandingue est exemplaire parmi toutes les musiques africaines, par sa faculté exceptionnelle d’évoluer librement, de se  » moderniser  » sans jamais rien sacrifier de son authenticité aux modes superficielles de la  » world music « .
Quoique fils d’un célèbre virtuose membre de l’Ensemble instrumental du Mali, Ballaké est curieusement un autodidacte. Son père ne voulait surtout pas qu’il soit musicien (le pire des métiers, selon la plupart des Africains) et il a appris à jouer de la kora en cachette, sans aucun maître. Le résultat est stupéfiant.
 » Berekolan  » est peut-être le plus beau solo de kora que j’ai jamais entendu. C’est d’ailleurs le nom du village de Guinée-Bissau où selon la légende, la kora aurait été inventée. Le nouveau trio de Ballaké Sissoko l’associe à deux autres musiciens formidables : le délicat Mahamadou Kamissoko au luth ngoni, et au balafon le formidable Fassely Diabaté, qui nous avait déjà tant impressionnés dans le cd précédent de Ballaké, Deli. Parmi les nombreux invités, mention spéciale pour la charmante Rokia Traoré, qui chante ici avec bien plus de flamme que dans ses propres disques.
Mais il faudrait aussi parler de l’excellent chanteur peul Alboukadri Barry, et de l’impressionnant virtuose de la vièle sokou Fanga Diawarra… Ce nouveau CD de Ballaké Sissoko n’est pas un disque de musique mandingue, mais le début d’une exploration inédite et très intelligente du répertoire infini des musiques maliennes. On pourrait comparer sa démarche  » multiethnique  » et  » musicologique  » à celle qui a fait du griot Baba Maal le musicien le plus original du Sénégal.
Gabon : Chants Atege (Ocora / harmonia mundi)
Les noms des  » ethnies  » africaines ne sont souvent que des inventions, des traductions approximatives de l’administration coloniale et des ethnographes plus ou moins compétents qui la servaient. L’exemple le plus fameux est celui des  » Bété  » de Côte d’Ivoire qui n’ont longtemps existé comme peuple que dans l’imagination des colons, avant de revendiquer ce mot comme base d’identité.
C’est aussi le cas des  » Atege  » (singulier :  » Otege « ) du Gabon et de RDC, mieux connus par leur dénomination coloniale  » Bateke « . Occupant la savane des hauts plateaux du Sud-Est, ce peuple de cultivateurs pacifiques a néanmoins inspiré aux Européens bien des fantasmes cruels, suscités par leur confrérie  » ongani « , bien inoffensive mais dont l’accoutrement des initiés leur a valu l’appellation effrayante d' » hommes-panthères « .
Plus justement, les Atege /Bateke sont célèbres pour leur géniale sculpture. Leur musique, moins connue, est tout aussi extraordinaire. Ces enregistrements, qui s’échelonnent de 1946 à 2004, démontrent qu’elle a survécu bien mieux que d’autres au cours de cette période d’urbanisation.
Le livret du CD est assez copieux et passionnant pour me dispenser d’entrer dans le détail. L’énorme et majestueux pluriarc ngwomi (« intercesseur entre les humains et les esprits « ) qui illustre la première page n’est que le plus spectaculaire parmi de nombreux instruments aux sons vraiment inouïs.
Cet album fascinant et monumental est une réponse cinglante aux pessimistes qui prétendent que les musiques traditionnelles de l’Afrique ne sont que des survivances, et que son instrumentarium est en voie de disparition.
Omar Pene, Djadieuf – Kaarapit (Lampe Fall Productions)
Myamba (Faces / Discograph)
Le formidable orchestre dakarois Super Diamono vient de fêter ses trente ans. Ces deux albums mettent en valeur la voix splendide du chanteur-fondateur Omar Pene, accompagné de formations réduites. En écoutant les deux, on peut une fois de plus mesurer l’écart vertigineux qui sépare un enregistrement local d’une production à vocation internationale… Diadieuf-Kaarapit n’ajoute rien à la gloire d’Omar (aussi adulé chez lui qu’un Youssou N’Dour)… mais n’y enlève rien non plus ! Malgré sa présentation misérabiliste et ses synthés au son désuet, il nous ravit en tout cas, nous les amoureux d’un mbalax pur et dur qui demeure la musique favorite des Sénégalais. D’ailleurs Omar Pene remercie le Président Wade, qui a fait l’effort de venir le saluer au studio lors de l’enregistrement ! Dans Myamba, on retrouve les mêmes solistes principaux, inamovibles, de Super Diamono : à la guitare Mamadou Conaré, à la basse Pape Dembel Diop, aux tambours sabar Pape N’Diaye Rose. Le disque est présenté abusivement comme  » le premier album acoustique  » d’Omar Pene. Ce mot  » acoustique « , mis à toutes les sauces, ne signifie plus rien du tout. Les basses et les guitares sont bien sûr électrifiées. Mieux vaut parler d’une production  » aérée « , ou même  » allégée « , sans que ce mot n’ait rien d’ailleurs de péjoratif. La voix sublime, légèrement nasale et rapeuse d’Omar y est magnifiée par un mixage délicat qui met tous les instruments en retrait, quoique chacun soit parfaitement audible.
Cheick Tidiane Seck MandinGroove (Verve / Universal Jazz)
Cheick Tidiane Seck & Hank Jones, Sarala (réédition Verve / Universal Jazz)
Silhouette aussi massive que discrète, Cheick Tidiane Seck s’est longtemps contenté d’être l’un des  » sidemen  » les plus sollicités d’Afrique de l’Ouest. À 50 ans, ce grand musicien publie son premier album personnel, huit ans après le sublime Sarala où il rencontrait le légendaire pianiste de jazz Hank Jones – et qu’Universal réédite à petit prix.
Né en 1953 à Segou (Mali), Cheick a enseigné les arts plastiques à Bamako avant de se tourner vers la musique sous l’influence de l’organiste Jimmy Smith. Il a tenu les claviers dans les deux meilleurs orchestres de la place (Rail Band puis Ambassadeurs). Depuis, on l’a entendu aux côtés de Mory Kanté, Touré Kunda, Thione Seck, Kanté Manfila et surtout Salif Keita, avec qui il a participé à la fameuse trilogie Soro, Amen et Folon. Cheick a aussi collaboré avec deux grands maîtres du jazz contemporain : Ornette Coleman et Joe Zawinul, le géant des synthétiseurs dont il est très proche et qui l’a invité pour sa suite  » My People « .
Comme l’indique son titre, MandinGroove offre avant tout une synthèse de la musique mandingue et de divers styles afro-américains : jazz (avec de célèbres solistes comme les saxophonistes Chico Freeman et Frank Lowe, le tromboniste Craig Harris, les trompettistes Boney Fields et Graham Haynes), mais aussi le funk et le rap – celui du jeune tchatcheur malien Lassi King.
La tradition griotique est superbement représentée : Nahawa Doumbia (chant), Lansiné Kouyaté (balafon), Djeli Moussa Kouyaté et Ousmane Kouyaté (guitares), Moriba Koita (ngoni), Yacouba Cissoko (kamele ngoni). Le flûtiste peul Ali Wagué est omniprésent. Certains morceaux sont construits sur des mélodies pentatoniques des xylophones senoufo, d’autres sur des rythmes bamana ou toucouleur.
MandinGroove est aussi enrichi d’influences latines et orientales, portées par les voix de la Vénézuélienne Elvita Delgado, de la Tunisienne Amina, des Indiens Najma Akhtar et Paban Das Baul. Cet album d’une richesse foisonnante, qui débute par un classique du Rail Band,  » M’Baoudi « , est le condensé rétrospectif (et peut-être un peu trop exhaustif) d’une carrière musicale exceptionnelle.
En 76mn (contenu maximum d’un cd !), Cheick Tidiane Seck semble avoir eu du mal à faire des choix, même si de sobres interludes offrent par instant une indispensable respiration. À ce sujet, signalons une curiosité : suivant un procédé facétieux déjà utilisé par Prince, le dernier titre  » Mandingvibes  » ne dure pas 25 s comme indiqué sur le boîtier, ni 12 s comme écrit sur le livret, mais 7mn40, ponctué par un long silence. Ceux qui ne s’en seront pas aperçu auront manqué l’un des meilleurs morceaux du disque : le seul où, comme dans Sarala, Cheick dégage la splendeur d’une mélodie mandingue jouée sur un vrai piano. On rêve déjà d’un album qui développerait cette démonstration.
Fonseca Roi du Rythme Afro-Cubain & Ses Anges Noirs (Bolibana)
La maison de disques Bolibana, dirigée par l’enthousiaste mélomane Diapy Diawara, est depuis longtemps une mine d’or pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire des musiques urbaines africaines, à cette transition fascinante entre la pure tradition et l’intégration d’innombrables influences extérieures. Hélas, c’est aussi l’un de ces nombreux labels africains un peu trop modestes et négligents, qui se contentent de convaincre les convaincus, qui n’ont pas encore compris que les trésors qu’ils exhument pourraient aussi intéresser un vaste public international à l’ère de la  » world music « .
Cette réédition magnifique en est un exemple parfait. Elle n’est même pas datée, et le texte sibyllin du producteur collectionneur Gilles Sala, repris tel quel, ne nous apprend rien sur Luis Vera da Fonseca (même pas s’il est encore en vie) sauf qu’il est (était ?) de mère sénégalaise et de père cap-verdien.
Même pas la moindre mention au fait que Manu Dibango fut le directeur musical de cet orchestre,  » Les Anges Noirs « , qui portait le nom du club le plus  » branché  » de Bruxelles au moment des indépendances africaines. En tout cas, le mieux que je puisse faire pour vous inviter à écouter ce disque merveilleux est de citer Manu dans ses mémoires :  » 1960, l’instant béni où Fonseca m’offre l’occasion de diriger son orchestre. Quelle aubaine pour moi qui ai toujours été passionné par l’arrangement… Les Anges Noirs diffusent un son à nul autre pareil. Une musique du soleil, dansante, qu’ignore le club de typique voisin, les Enfants Terribles – l’autre antre chic niché dans le haut de la ville. (…) Chaque soir je retrouve les Anges Noirs et c’est la fête permanente.  » (*) La voix de Fonseca est celle d’un  » sonero  » aguerri à la voix très lyrique qui ne déparerait pas aujourd’hui dans le célèbre groupe Africando. Tout cet album est une mixture affriolante de son, de merengue, de highlife et de chant afro-cubain d’inspiration yoruba (« Mambo-Locco « ,  » Babalu « ). Muy sabroso !
(*) Manu Dibango :  » Trois Kilos de Café  » (Éd. Lieu Commun, 1989)
Vintage Palmwine (Otrabanda Records / Socadisc)
On ne dira jamais assez l’importance du Ghana dans la genèse harmonieuse des musiques modernes africaines à partir de l’héritage précolonial. Le  » highlife  » de la  » Gold Coast  » (colonie britannique qui devint le Ghana) a été la matrice de cette évolution, abondamment enregistré dès les années 1920. Bien que récupérant des rythmes sacrés (surtout ceux des cours royales ashanti ou fanti), c’est une musique profane, liée à la consommation très hiérarchisée de l’alcool : gin et kutuku (eau de vie de fruit) pour les chefs et leurs libations en hommage aux ancêtres ; bière et whisky pour la bourgeoisie dans les bars des hôtels ; vin de palme pour tous les autres… À la fois amer et sucré, peu alcoolisé mais nutritif et savoureux, le  » palm wine  » (s’il est bien fait) est une boisson qui éveille tous les sens, mais surtout l’ouïe et le sens musical, comme vous le diront tous les mélomanes africains… Cette formidable anthologie célèbre l’union magique entre le vin de palme et la guitare : un instrument apparu au Ghana dès le XVIe siècle, et dont la tradition régionale n’a donc rien à envier à celle des grands maîtres européens.
De facture locale, les guitares ghanéennes ont toujours eu une sonorité immédiatement reconnaissable, incisive et turbulente, que l’électrification récente n’a guère modifiée. C’est l’un des plus beaux sons de guitare qu’on puisse entendre aujourd’hui, et ce disque émerveillera tout autant les amoureux de guitare  » jazz « ,  » flamenco « ,  » folk « ,  » funk  » ou  » rock « .
On y entendra, à côté de deux célèbres vétérans disparus (Kwaa Mensah et T.0. Jazz), l’un des derniers survivants de l’âge d’or du  » palm wine highlife  » : Koo Nimo (alias Yaa Amponsah) qui va fêter ses 70 ans et qui a été l’une des grandes vedettes du dernier MASA (voir notre numéro 56).
Golden Afrique, volume 1 (2 Cds Network / harmonia mundi)
 » Je suis allé à Kinshasa, j’ai trop souffert ! / Je suis allé à Libreville, j’ai trop souffert ! / Les jaloux saboteurs, aux yeux de crocodile / Veulent mon échec, me souhaitent la misère !  »
Cette chanson légendaire du tchadien Maître Gazonga (qu’est-il devenu ?) donne le  » la  » à cette épatante anthologie de la musique populaire africaine des années 1971-83.
Le son absolument parfait laisse penser que ses auteurs sont de vrais amateurs, qui ont voulu faire le maximum pour ressusciter dignement tous ces trésors de la chanson africaine.
Jetez vos vieilles cassettes, mais n’oubliez surtout pas vos vieux vinyles qui recèlent tant de merveilles ! Et précipitez-vous sur ce double-cd où vous redécouvrirez certaines chansons comme vous ne les avez peut-être jamais entendues :  » Taximen  » (Amadou Balaké),  » Ziboté  » (Ernesto Djédjé),  » Dis-moi la vérité, faux rendez-vous me rend malade  » (Sorru Bamba), etc.
Plus encore que les chanteurs, ce sont les instrumentistes qui sortent gagnants de cette réédition. Le génie des guitaristes africains n’est plus à démontrer. Mais qui est donc ce saxophoniste alto qui derrière Sorry Bamba joue si bien dans le style de Charlie Parker ?
Malheureusement, il reste beaucoup de travail à faire pour rendre justice aux instrumentistes, qui ont toujours été méprisés par rapport (et donc par) les chanteurs. Or ce sont eux qui ont vraiment écrit l’histoire de la musiqueurbaine africaine, même s’ils n’étaient considérés par les chanteurs-vedettes que comme de simple « faire-valoir », et même parfois des esclaves.
Thione Seck, Orientissime (Cantos / PIAS)
Le dernier CD de Youssou N’Dour, Égypte a été une surprise pour la plupart de ses fans, qui n’ont pas compris que le plus célèbre chanteur sénégalais se tourne vers le monde arabe.
Or, c’est ce qu’a toujours fait depuis vingt ans Thione Seck. Membre comme Youssou de la confrérie soufie des mourides, il a suivi la même évolution depuis les fêtes de circoncision (les  » kassaks « ) où il débuta comme Youssou, avant de devenir comme lui une des vedettes du Star Band du Miami (la boîte la plus chic de Dakar dans les années 1970) puis de l’Orchestra Baobab. Mais en 1984, alors que Youssou N’Dour s’efforce de devenir une star  » profane « , Thione Seck crée le  » Raam Daan « , un orchestre qui est aussi une communauté spirituelle soufie. Comme des millions d’Africains, Thione est aussi fasciné par la musique des films indiens, de ces comédies musicales de Bollywood qui inondent toute l’Afrique.
Vingt ans après, Orientissime est l’aboutissement inattendu de ce rêve musical multiple. Enregistré avec des musiciens égyptiens, indiens et maghrébins, cet album est aussi l’œuvre du producteur Ibrahima Sylla et de l’arrangeur François Bréant (à qui l’on doit notamment le fameux Soro de Salif Keita). L’orchestration est parfaite, et la voix magnifique du ténor Thione Seck atteint souvent à l’extase, même si dans certains morceaux comme  » Assalo  » ou  » Khassaid « , on aurait préféré un peu moins de bruit et un peu plus de sobriété.
Issa Bagayogo, Tassoumakan (Wrasse)
Idrissa Soumahoro, Köte (Wrasse)
Le label Wrasse Records a été fondé en 1998 par Ian et Joanna Ashbridge, un couple d’Anglais passionnés par les musiques africaines, dont le premier  » coup  » a été de relancer la célèbre (mais un peu oubliée) chorale sud-africaine Ladysmith Black Mambazo. Depuis, ils se sont constitué un catalogue impressionnant qui compte déjà près de 150 CD, pour la plupart africains. Le premier de ces deux nouveaux albums signés par des artistes maliens reflète la démarche prioritaire de Wrasse, à la fois intéressante et suspecte, qui est d’introduire les musiques africaines dans l’univers de la  » techno « , et réciproquement.
Les puristes hurleront au scandale. Mais ce CD d’Issa Bagayogo – bien qu’il soit à mon avis moins ambitieux que ceux réalisés par le dj Frédéric Galliano avec ses  » African Divas  » – est intéressant à plus d’un titre. Issa est un formidable virtuose du kamele ngoni, la vieille harpe des chasseurs devenue celle des  » jeunes « , et une chanson comme  » Chauffeur  » est une des plus belles réussites à ce jour dans cette rencontre entre techno et tradition mandingue. Le guitariste Mama Sissoko y est aussi pour beaucoup.
Déjà auréolé du grand prix RFI 2004 des  » musiques du monde « , le chanteur guitariste Idrissa Soumahoro semble plus timide à l’égard de l’électronique. À moins que ce ne soit le choix des producteurs (le Français Yves Wernert, le Sénégalais Ibrahima Sylla). Qu’importe, la voix d’Idrissa est superbe, et sa guitare profondément  » mandingue « . L’harmonica bluesy de Pascal Mikaelian et la flûte 100 %  » peule  » de Nicolas Guéret s’y mêlent avec beaucoup de goût. Dans la chanson qui donne son titre au disque ( » Köte « ), la performance vocale d’Idrissa (en bambara et en français) est vraiment surprenante. Idrissa Souamaoro (interviewé par Soro Solo dans notre n° 57) est aussi l’auteur immortel de la chanson  » Ancien Combattant  » reprise avec tant de succès par le Congolais Zao, et qu’il réactualise dans ce disque sous le titre  » Petit Imprudent « . Une raison parmi d’autres de se jeter sur ces deux albums jumeaux !
Ahmad Jamal, After Fajr, Dreyfus Jazz / Sony Music)
Né à Pittsburgh (Pennsylvanie, USA) en 1930 sous le nom de Fritz Jones, Ahmad Jamal est (avec Abdullah Ibrahim et Randy Weston) le plus  » africain  » de tous les pianistes de jazz.
Parmi les premiers  » Africains-américains  » à s’être converti à l’Islam, il a voyagé en Afrique dès 1959, alors qu’il était déjà devenu une superstar, son trio étant le seul concurrent de celui d’Erroll Garner à son apogée. Adulé par Miles Davis et par de nombreux inconditionnels, il a dû payer la rançon du succès au point d’être un peu négligé, sinon oublié dans les années 1970-80. Mais depuis, grâce en particulier au label Dreyfus Jazz, il est revenu à sa juste place : celle de l’un des meilleurs pianistes de jazz de tous les temps.
Jamal en a toutes les qualités : une intelligence harmonique et mélodique parfaite, une maîtrise de la polyrythmie stupéfiante, un toucher tour à tour délicat et formidablement percutant, une vélocité flamboyante, et surtout un swing incomparable.
À tout cela s’ajoute un sens très original du contraste et du suspense. Chacune de ses notes est une surprise, et la suivante est totalement imprévisible.
Au fil des ans, il ne cesse de se rapprocher du modèle suprême, celui d’Art Tatum qui fut depuis sa mort (en 1956) considéré, peut-être à tort, comme indépassable.
Un des plus étonnants morceaux de ce CD s’intitule  » Swahililand « . Deux minutes après une introduction un peu trop lente et solennelle à mon goût, c’est un vrai tourbillon d’émotions et d’idées, qui met en valeur la cohésion miraculeuse du trio d’Ahmad Jamal.
Le dernier morceau, reprise d’une des plus fameuses compositions de Jamal,  » Manhattan Reflections  » est un concentré fascinant de tout ce qui fait son style : une mélodie très simple, pentatonique, qui pourrait être celle d’une chanson africaine traditionnelle, mais développée selon toutes les ressources de l’harmonie européenne, sur un enchevêtrement de rythmes absolument insensé et véritablement universel.
Bonga, Maiorais, (Lusafrica / BMG)
La voix enjouée et enrouée de Jose Adelino Barcelo de Carvalho, qui se rebaptisa Bonga pour tenter d’oublier le passé colonial, est devenue à l’étranger l’un des emblèmes de son pays, l’Angola. Même s’il a vécu plus longtemps en Europe que dans son pays natal, il a su s’imposer comme l’un des meilleurs interprètes du « semba « , considéré par beaucoup comme l’une des sources du « samba » brésilien. Qu’importent les discussions à propos de ses origines, de ses opinions et de sa vie en général : ce cd prouve à nouveau que Bonga est un agréable chanteur, toujours très bien accompagné.

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Omar Pene




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