« Si tu n’avances pas, les mélomanes font du sur place »

Entretien de Samy Nja Kwa avec Salif Keïta

Paris, le 14 février 2002
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Descendant d’une famille d’agriculteurs et de l’empereur Soundiata, Salif Keïta se devait de suivre une ligne. Depuis sa naissance sur les rives du Niger, sa vie est un combat. Albinos, sa famille le renie et le cache. Adolescent, il la quitte et rejoint Bamako. Il y rencontre le Rail Band de Bamako, les Ambassadeurs. Sa carrière internationale démarre en décembre 1980. Vingt-deux ans plus tard, fier de son expérience, il propose Moffou, un album qui témoigne de son parcours artistique.

Ton album apparaît comme un retour aux sources traditionnelles après t’être ouvert à de nombreuses influences.
C’est l’expérience. C’est une musique à la fois traditionnelle et ouverte parce que j’ai tellement rencontré de musiciens, notamment de jazz et d’autres musiques, que je me suis dit que c’est le moment de rentrer à la maison, de retrouver ma culture avec mon expérience.
J’ai appelé des gens qui ont un penchant vers la musique traditionnelle acoustique, comme Mino Cinelu, qui est un très grand percussionniste, Cesaria Evora, la grande dame de la musique capverdienne, Kante Manfila, mon parrain dans la musique – il m’a appris énormément de choses, il est très ouvert et généreux, je ne pouvais pas faire cet album sans lui. Il y a aussi Djely Moussa Kouyaté, et un guitariste français qui connaît la musique africaine.
Pourquoi ce titre, Moffou ?
C’est un instrument en voie de disparition au Mali, qu’on fabrique à partir de la tige de mil : on la creuse et on y fait un trou à travers lequel on souffle comme dans une flûte. Seule l’ancienne génération peut fabriquer cet instrument de musique. J’ai aussi un club qui s’appelle le Moffou, où je donne à la nouvelle génération de musiciens la possibilité de s’exprimer, de faire de la musique, de se faire comprendre, de se faire entendre, d’apprendre autre chose, de rencontrer les médias. Tout cela signifie pour moi qu’il ne faut pas oublier ses traditions. Le son de cet instrument est tellement doux qu’il ne faut pas l’abandonner, il faut le faire revivre, tout comme notre culture.
Pourquoi le choix d’une musique plus acoustique ?
Parce que c’est la musique naturelle, c’est une musique qui me manquait. J’ai travaillé avec beaucoup de musiciens et c’était pour moi le moment de revenir vers moi, faire une musique qui me ressemble, très dépouillée et sensible. Et comme il n’y a pas de musique acoustique sans voix, il y a des gens comme Nayanka Bell, Assitan, qui savent exactement ce que je veux.
Ce qui frappe aussi est le mélange d’instruments.
Il y a le cavaqinho, du Cap Vert, le houd qui est arabe, les luths, l’harmonica, les steel-drums, l’accordéon, la flûte, mélangés à la calebasse, le n’goni, les guitares, tout un tas d’instruments traditionnels. La musique malinké permet différentes sonorités.
Tu as joué avec Carlos Santana, des jazzmen comme Jo Zawinul, Wayne Shorter, Eddy Louiss… Qu’est ce qui t’a poussé vers le jazz ?
A mes débuts, je travaillais dans une boite de nuit, le Motel de Bamako, où on interprétait de la musique jazz. C’est comme cela que je me suis familiarisé avec cette musique. Je ne suis pas passé par une école de musique. Je n’ai pas appris le solfège. Mon seul avantage est d’avoir travaillé avec toutes sortes de musiciens qui m’ont permis d’acquérir une certaine expérience. J’avais déjà entendu la musique des musiciens avec lesquels j’ai joué, je connaissais leur musique. Le jazz a une sonorité africaine, il y a peut-être des notes plus élaborées, mais en fin de compte le son se rapproche de la musique de Ségou, une région du Mali.
Tu chantes en bambara et en malinké, mais tu arrives à toucher un large public.
Lorsque tu fais de la musique, il ne faut pas toujours penser au succès. Il faut d’abord la travailler avec son cœur, ce qu’on ressent. On fait d’abord la musique pour soi-même, ensuite les autres en profitent. Si tu fais la même musique que d’autres musiciens, sans aucune conviction, vaut mieux t’arrêter, parce que tu ne peux pas faire comme les autres. Il faut faire la musique avec ses sentiments, ensuite les autres apprécieront.
Partout en Afrique, de plus en plus de jeunes font du rap…
Chez nous, ce sont les griots modernes. Ils disent des vérités, cela nous aide dans ce que nous faisons, c’est une bonne relève.
Tu t’es tourné vers les Etats-Unis. Qu’est ce qui t’a fait revenir vers l’Afrique ?
J’aime varier. Comme j’ai écouté beaucoup de musiques, je me sens libre de faire ce que je veux. Le jour où j’aurais envie de jouer de la salsa, je le ferai, s’il faut jouer de la pop musique pourquoi pas, si je dois rentrer chez moi pour faire un album acoustique comme aujourd’hui, j’y vais. Je ne veux pas être cloisonné dans un même genre de musique.
D’où la variété de tes albums.
Chacun a son atmosphère, sinon tu n’avances pas et les mélomanes font du sur place. Je crois qu’il faut toujours faire un album qui n’est pas comme les autres. Il faut avoir des idées diverses, plusieurs possibilités, et ceci implique de la recherche, c’est pourquoi je suis en perpétuel mouvement.
Tu as une fondation « SOS Albinos ». En parler est ressenti comme une gêne en Afrique.
C’est pourtant quelque chose de naturel. Il y a bien évidemment un problème génétique à la base, mais les albinos ne sont que des victimes. Pourquoi en avoir honte ? Il faut surtout trouver des solutions permettant de les insérer dans nos sociétés, essayer de les aider dans leurs problèmes de santé. Ils sont souvent atteints de cancer de la peau dès l’âge de 5 ans. Ils viennent me voir parce qu’ils ne savent plus où aller.
Qu’est ce que tu leur apportes ?
Le moral. Souvent, je leur donne des crèmes contre le soleil, je leur donne des conseils pour leur peau, leurs yeux, parce qu’ils sont fragiles. Je cherche des fonds pour leur apprendre un métier, pour qu’ils aient plus de chance dans leur existence.
Il y a souvent des drames, on les cache…
On les tue, on les sacrifie, on les égorge, on prend leur sang…

///Article N° : 2200

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