Nouveautés du disque

Mars 2005 : Akendengue, Salif Keita & Kanté Manfila, Ballaké Sissoko, Miguel "Anga" Diaz, Chants Atege, Omar Pene, Cheick Tidiane Seck, J.-Ph. Rykiel, Joe Turner, Faytinga, Fonseca, Franklin Boukaka, Vintage Palmwine, Roots Music, Oscar Peterson.

Lire hors-ligne :

Akendengue
Ekunda-Sah
(Taxi Records / Codaex) (sorti le 17/03/2005, concert à Paris, Bataclan, le 4/04/2005)
Trente ans après ses débuts discographiques (« Nandipo « , Saravah 1974), le vétéran gabonais poursuit sa quête ambitieuse et atypique de troubadour et de maître à danser, loin de tous les sentiers battus du show-business africain.
Chacun de ses albums est longuement ouvragé, ce qui explique leur relative rareté – une quinzaine tout au plus.
Dédié à l' »ekunda, musique profane de danse et de réjouissance » ce nouvel opus enregistré entre le Gabon et la France est l’un des plus allègre de Pierre-Claver Akendengue. Il fait une large place aux « obakas » (deux tambours jumeaux, l’un mâle qui improvise, l’autre femelle qui l’accompagne). Les parties de guitare empruntent aux styles les plus délurés d’Afrique centrale, de l’assiko au soukouss. Les chœurs sont comme toujours omniprésents et très savamment harmonisés. On y retrouve l’influence des chorales chrétiennes qui ont marqué l’enfance du chanteur (on se souvient du fameux « Lambaréna », où il rendait hommage à JS Bach) mais aussi par endroits celle des chants extatiques de la religion syncrétiste Bwiti… « Ekunda-Sah ! » vient nous rappeler par ailleurs la beauté irrésistible de cette voix de ténor d’une justesse et d’une précision rythmique parfaites, au vibrato à la fois fragile et viril, qui n’a jamais faibli le moins du monde depuis trente ans. À cet égard, Akendengue, qui reste hélas la seule « star internationale » de son pays, n’a rien à envier à aucun autre chanteur de la sous-région.
L’une des spécialités d’Akendengue est d’utiliser systématiquement en alternance (souvent dans un même couplet) le français et les idiomes locaux, notamment sa langue natale le myéné. Cette sorte de « traduction simultanée » en a fait le plus « francophone » des grands chanteurs africains…pour le meilleur et pour le pire ! En effet – c’est vraiment là que le bat blesse – comme parolier on ne peut dire qu’il se distingue par son originalité. Il n’a ni l’humour ni l’invention poétique d’un Francis Bebey à qui on l’a trop souvent comparé.
Ses chansons sont parfaitement inoffensives, enfonçant le clou et les portes ouvertes de la bondieuserie ambiante et du pacifisme béat. Ses détracteurs auront beau jeu de rappeler que cet ancien « chanteur engagé » s’est mué sans états d’âme depuis vingt ans en conseiller culturel appointé mais sans budget d’un régime qui place la culture au dernier rang de ses préoccupations… Il est vrai qu’Akendengue semble aujourd’hui être révéré autant par les opposants que par les partisans d’Omar Bongo… Quoi qu’il en soit, que tout cela ne vous empêche pas d’écouter ce très beau disque de l’un des rares chanteurs africains de sa génération qui est aussi un authentique musicien, dont la créativité reste intacte à 63 ans.
Salif Keita & Kanté Manfila
The Lost Album
(Cantos/ PIAS)
À tous ceux qui comme moi considèrent « Moffou  » (le dernier Salif Keita) comme son chef-d’œuvre absolu, je dis simplement : ne perdez pas une seconde. Quel que soit le moment où vous lisez ces lignes, quittez votre boulot, votre chéri(e), votre lit, votre télé, et même si c’est l’heure de la prière oubliez Dieu. Il vous pardonnera si vous vous précipitez chez le disquaire le plus proche… Car ce disque est sans doute celui que Dieu écoute en ce moment ! En 1977, à Bamako, une crise politique aboutit à l’arrestation de Tiekoro Bagayogo, le chef de la police qui était le protecteur des Ambassadeurs, le fabuleux orchestre dont Salif était le chanteur-vedette, et son ami guinéen Kanté Manfila le guitariste soliste. Les deux compères préfèrent se chercher, et se retrouvent à Abidjan qui est alors la capitale musicale de l’Afrique de l’Ouest.
Ils y reforment un orchestre qu’ils baptisent « Ambassadeurs Internationaux  » et y réenregistrent l’extraordinaire « Mandjou « , déjà gravé à Radio-Mali, mais encore inédit. Cet hommage à Sekou Touré leur vaudra d’être décorés par la Guinée, et surtout de devenir des superstars dans la sous-région et dans la diaspora africaine. Le monde s’ouvre à eux. Juste avant de partir aux Etats-Unis puis en France, ils sont contactés à Abidjan par un producteur nigérian nommé Badmos qui leur propose d’enregistrer un album plus « traditionnel ».
Et voilà le résultat : ce trésor retrouvé qui n’avait été que partiellement édité en vinyle (dans l’album « Authenticité « ) et qui désormais figurera parmi les chefs-d’œuvre absolus de la musique mandingue « tradi-moderne « .
Jamais la voix de Salif Keita n’a été aussi gracieuse, aussi princière, aussi sereine, et surtout aussi délicatement insérée entre les cordes mandingues, ou entre les lames du merveilleux balafon, anonyme comme hélas la plupart des musiciens de ce disque. J’en profite pour faire appel à tous ceux qui pourraient se souvenir de leurs noms. Les instrumentistes ont toujours été méprisés au profit des (et même par les) vocalistes dans les disques africains. J’aimerais connaître le nom du trompettiste qui intervient toujours si discrètement et subtilement, changeant souvent de sourdine pour s’adapter au volume de la voix.
Ou de ce pianiste, qui s’intègre si parfaitement – il est rarissime, aujourd’hui encore, d’entendre un vrai piano, bien joué, dans la musique mandingue.
La guitare éblouissante de Kanté Manfila, qui se confond souvent avec une kora, est déjà indissociable de la voix de Salif, qu’elle accompagnera toujours dans ses plus belles œuvres : leurs séparations ne seront jamais des ruptures, et la découverte de cet « album oublié  » nous incite à espérer que leurs récentes retrouvailles seront définitives.
Ballaké Sissoko
Tomora
(Indigo-Label Bleu / harmonia mundi)
Ballaké Sissoko est sans doute un génie, mais il a un défaut : il ne chante pas.
Hélas, l’Afrique méprise les musiciens, elle ne respecte que les chanteurs.
En 2005 les plus grands musiciens africains sont inconnus chez eux, car ils sont instrumentistes, et non chanteurs. Ils ne peuvent donc exister qu’à l’extérieur.
Heureusement, il y a assez de mélomanes dans le monde pour reconnaître le génie méprisé des musiciens africains, et notamment des musiciens mandingues.
On ne dira jamais assez combien la musique mandingue est exemplaire parmi toutes les musiques africaines, par sa faculté exceptionnelle d’évoluer librement, de se « moderniser » sans jamais rien sacrifier de son authenticité aux modes superficielles de la « world music ». C’est d’ailleurs presque la seule qui a réussi à faire mieux que préserver ses instruments traditionnels : si les guitaristes mandingues ont imposé depuis longtemps leur style totalement original, ils le doivent surtout à l’imitation souvent très inspirée des « cordes anciennes »… « Cordes Anciennes » : c’est le titre d’un disque historique, paru en 1971 et récemment réédité (chez Buda). Il rassemblait quatre grands virtuoses de la kora (la harpe à chevalet mandingue) dont Sidiki Diabaté et Djelimady Sissoko.
Diabaté et Sissoko sont des familles d’origine gambienne dont la kora est l’instrument favori. Ballaké Sissoko (fils de Djelimady) et Toumani Diabaté (fils de Sidiki) ont grandi ensemble à Bamako. Ils se considèrent comme frères, inséparables au point qu’ils ont enregistré ensemble un disque magnifique dédié à leurs pères : « Nouvelles Cordes Anciennes » (Ryko / harmonia mundi).
Un des plus jolis morceaux de cet album est le duo qui les réunit à nouveau : « Kanou  » (amitié, fraternité). Et c’est ce sentiment qui semble réunir dans une parfaite unité tous les musiciens convoqués par Ballaké Sissoko.
Quoique fils d’un célèbre virtuose membre de l’Ensemble Instrumental du Mali, Ballaké est curieusement un autodidacte. Son père ne voulait surtout pas qu’il soit musicien (le pire des métiers, selon la plupart des Africains) et il a appris à jouer de la kora en cachette, sans aucun maître. Le résultat est stupéfiant.
« Berekolan » est peut-être le plus beau solo de kora que j’ai jamais entendu.
C’est d’ailleurs le nom du village de Guinée-Bissau où selon la légende, la kora aurait été inventée. Le nouveau trio de Ballaké Sissoko l’associe à deux autres musiciens formidables : le délicat Mahamadou Kamissoko au luth  » ngoni « , et au balafon le formidable Fassely Diabaté, qui nous avait déjà tant impressionné dans le cd précédent de Ballaké, « Deli ». (même éditeur) Parmi les nombreux invités, mention spéciale pour la charmante Rokia Traoré, qui chante ici avec bien plus de flamme que dans ses propres disques.
Mais il faudrait aussi parler de l’excellent chanteur peul Alboukadri Barry, et de l’impressionnant virtuose de la vièle « sokou  » Fanga Diawarra… Car j’allais oublier de vous dire l’essentiel : ce nouveau cd de Ballaké Sissoko n’est pas un disque de musique mandingue, mais le début d’une exploration inédite et très intelligente du répertoire infini des musiques maliennes.
On pourrait comparer sa démarche « multi-ethnique » et « musicologique » à celle qui a fait du griot Baba Maal le musicien le plus original du Sénégal.
Le merveilleux solo qui conclut l’album est titré par erreur « Lasidan « .
Ballaké m’a expliqué qu’il s’agit d’un morceau de son père, intitulé « Lajidan  » : « Au temps de la colonisation, l’adjudant (« Lajidan « ) qui recrutait les hommes pour partir à la guerre les faisait danser sur ce rythme. C’est très joyeux ! « .
Miguel « Anga » Diaz
Echu Mingua
(World Circuit / Night & Day (sorti le 21/03/2005)
Comme tous les grands  » congueros  » – les virtuoses des tambours « congas » – « Anga » Diaz est un adepte de la religion yoruba, et il dédie cet album passionnant à Echu qui est son « orisha » personnel, son dieu tutélaire.
Echu/Eleggua (Eshu pour les Afro-Brésiliens) est « celui qui ouvre ou ferme les portes du destin, celui que l’on rencontre à la croisée des chemins de la vie »… Le destin du quadragénaire Anga Diaz semble avoir été jusqu’ici assez bien dirigé par cette divinité qui favorise les hasards heureux, les rencontres providentielles. Le premier morceau de ce disque autobiographique, « San Juan y Martinez » est un solo improvisé sur l’ambiance sonore de ce village natal d’Anga, dans l’ouest de Cuba, près de Pinar del Rio, là où pousse le meilleur tabac du monde, mais aussi où les cultes afro-cubains sont le plus vivaces.
Le second morceau, « Rezos « (prières) est une invocation adressée aux esprits des grands maîtres cubains disparus qui ont influencé Anga, du « sonero mayor » Beny Moré au génie des congas Chano Pozo – Anga était le directeur musical du spectacle que Jérome Savary a consacré à ce dernier… Aussitôt après, sans jamais s’éloigner de la plus pure tradition, l’album bascule dans un voyage vertigineux à travers les innombrables styles musicaux auxquels Anga aime se confronter. Pendant huit ans, il a été le conguero soliste d’Irakere, le plus célèbre orchestre moderne de La Havane, et le plus éclectique. Anga y a notamment découvert le jazz, et depuis il est devenu le partenaire favori de grands jazzmen contemporains comme Steve Coleman ou Roy Hargrove.
Parmi les sommets du disque figurent des versions étonnantes de « A Love Supreme  » (John Coltrane) et de « Round Midnight  » (Thelonious Monk) sur lequel Anga joue de sept congas mélodiquement accordées ! Anga a convoqué Chucho Valdes, le « lider » d’Irakere, ainsi qu’un autre grand pianiste : le vétéran Rubèn Gonzàlez (un des héros de « Buena Vista Social Club « ) dont c’est le dernier enregistrement – il est mort en décembre 2003, à 84 ans. Parmi d’autres grandes figures de la musique afro-cubaine, la contrebasse incomparable de « Cachaito  » Lopez est omniprésente.
Anga a fait aussi appel au malien Baba Sissoko, dont le tambour-parleur « tama » rivalise de vélocité avec les congas, ainsi que le luth  » ngoni « .
Plus surprenantes encore, et tout aussi réussies sont les interventions du flûtiste Magic Malik et du dj DeeNasty – pionnier inspiré du hip-hop parisien… Cette suite en treize mouvements, Anga Diaz l’a conçue, dit-il, comme une « messe ». Nul doute qu’il s’agit d’une œuvre majeure, célébration ambitieuse et intemporelle des métamorphoses infinies du langage des tambours africains.
Gabon : Chants Atege
(Ocora / harmonia mundi)
Les noms des « ethnies » africaines ne sont souvent que des inventions, des traductions approximatives de l’administration coloniale et des ethnographes plus ou moins compétents qui la servaient. L’exemple le plus fameux est celui des « Bété » de Côte d’Ivoire, qui n’ont longtemps existé comme peuple que dans l’imagination des colons, avant de revendiquer ce mot comme base d’identité.
C’est aussi le cas des « Atege » (singulier : « Otege ») du Gabon et de RDC, mieux connus par leur dénomination coloniale « Bateke ». Occupant la savane des hauts-plateaux du sud-est, ce peuple de cultivateurs pacifiques a néanmoins inspiré aux européens bien des fantasmes cruels, suscités par leur confrérie « ongani », bien inoffensive mais dont l’accoutrement de ses initiés leur a valu l’appellation effrayante d' »hommes-panthères ».
Plus justement, les Atege/Bateke sont célèbres pour leur géniale sculpture.
Leur musique, moins connue, est tout aussi extraordinaire.
Ces enregistrements, qui s’échelonnent de 1946 à 2004, démontrent qu’elle a survécu bien mieux que d’autres au cours de cette période d’urbanisation.
Le livret de ce cd est assez copieux et passionnant pour me dispenser d’entrer dans le détail. L’énorme et majestueux pluriarc « ngwomi » (« intercesseur entre les humains et les esprits ») qui illustre la première page n’est que le plus spectaculaire parmi de nombreux instruments aux sons vraiment inouïs.
Cet album fascinant et monumental est une réponse cinglante aux pessimistes qui prétendent que les musiques traditionnelles de l’Afrique ne sont que des survivances, et que son instrumentarium est en voie de disparition.
Omar Pene
« Djadieuf – Kaarapit »
(Lampe Fall Productions)
« Myamba  »
(Faces / Discograph) (sortie le 11/04/2005)
Le formidable orchestre dakarois Super Diamono vient de fêter ses trente ans.
Ces deux albums mettent en valeur la voix splendide du chanteur-fondateur Omar Pene, accompagné de formations réduites. En écoutant les deux, on peut une fois de plus mesurer l’écart vertigineux qui sépare un enregistrement local d’une production à vocation internationale… « Diadieuf-Kaarapit  » n’ajoute rien à la gloire d’Omar (aussi adulé chez lui qu’un Youssou N’Dour)…mais n’y enlève rien non plus ! Malgré sa présentation misérabiliste et ses synthés au son désuet, il nous ravit en tout cas, nous les amoureux d’un « mbalax » pur et dur qui demeure la musique favorite des Sénégalais. D’ailleurs Omar Pene remercie le Président Wade, qui a fait l’effort de venir le saluer au studio lors de l’enregistrement ! Dans « Myamba « , on retrouve les mêmes solistes principaux, inamovibles, de Super Diamono : à la guitare Mamadou Conaré, à la basse Pape Dembel Diop, aux tambours « sabar  » Pape N’Diaye Rose. Le disque est présenté abusivement comme « le premier album acoustique » d’Omar Pene. Ce mot « acoustique « , mis à toutes les sauces, ne signifie plus rien du tout. Les basses et les guitares sont bien sûr électrifiées. Mieux vaut parler d’une production « aérée « , ou même « allégée », sans que ce mot n’ait rien d’ailleurs de péjoratif. La voix sublime, légèrement nasale et rapeuse d’Omar y est magnifiée par un mixage délicat qui met tous les instruments en retrait, quoique chacun soit parfaitement audible.
Le producteur Olivier Bloch-Laîné a choisi simplement d’éliminer la batterie au profit de la percussion traditionnelle, et ces claviers banals et superflus qui à quelques exceptions près, gâtent la plupart des musiques africaines actuelles.
Les invités (dont le camerounais Jules Bikoko à la basse électrique, le français Laurent Vernerey à la contrebasse) s’intègrent avec une discrétion parfaite.
Omar Pene méritait d’être réévalué, et il faut espérer que ce disque très réussi contribuera à lui donner une audience internationale comparable à celle d’un Ismael Lô, d’un Baba Maal, et pourquoi pas d’un Youssou N’Dour…
Cheick Tidiane Seck
MandinGroove
(Verve / Universal Jazz)
Cheick Tidiane Seck & Hank Jones Sarala
(réédition Verve / Universal Jazz)
Silhouette aussi massive que discrète, Cheick Tidiane Seck s’est longtemps contenté d’être l’un des  » sidmen  » les plus sollicités d’Afrique de l’Ouest.
À 50 ans, ce grand musicien publie son premier album personnel, huit ans après le sublime  » Sarala  » où il rencontrait le légendaire pianiste de jazz Hank Jones – et qu’Universal en profite pour rééditer à petit prix.
Né en 1953 à Segou (Mali), Cheick a enseigné les arts plastiques à Bamako avant de se tourner vers la musique sous l’influence de l’organiste Jimmy Smith. Il a tenu les claviers dans les deux meilleurs orchestres de la place (Rail Band puis Ambassadeurs). Depuis, on l’a entendu aux côtés de Mory Kanté, Touré Kunda, Thione Seck, Kanté Manfila et surtout Salif Keita, avec qui il a participé à la fameuse trilogie « Soro « ,  » Amen  » et  » Folon « . Cheick a aussi collaboré avec deux grands maîtres du jazz contemporain : Ornette Coleman et Joe Zawinul, le géant des synthétiseurs dont il est très proche et qui l’a invité pour sa suite  » My People « .
Comme l’indique son titre,  » MandinGroove  » offre avant tout une synthèse de la musique mandingue et de divers styles afro-américains : jazz (avec de célèbres solistes comme les saxophonistes Chico Freeman et Frank Lowe, le tromboniste Craig Harris, les trompettistes Boney Fields et Graham Haynes), mais aussi le funk et le rap – celui du jeune tchatcheur malien Lassi King.
La tradition griotique est superbement représentée : Nahawa Doumbia (chant), Lansiné Kouyaté (balafon), Djeli Moussa Kouyaté et Ousmane Kouyaté (guitares), Moriba Koita (ngoni), Yacouba Cissoko (kamele ngoni). Le flûtiste peul Ali Wagué est omniprésent. Certains morceaux sont construits sur des mélodies pentatoniques des xylophones senoufo, d’autres sur des rythmes bamana ou toucouleur.
 » Mandingroove  » est aussi enrichi d’influences latines et orientales, portées par les voix de la vénézuélienne Elvita Delgado, de la tunisienne Amina, des indiens Najma Akhtar et Paban Das Baul. Cet album d’une richesse foisonnante, qui débute par un classique du Rail Band,  » M’Baoudi « , est le condensé rétrospectif (et peut-être un peu trop exhaustif) d’une carrière musicale exceptionnelle.
En 76mn (contenu maximum d’un cd !) Cheick Tidiane Seck semble avoir eu du mal à faire des choix, même si de sobres interludes offrent par instant une indispensable respiration. À ce sujet, signalons une curiosité : suivant un procédé facétieux déjà utilisé par Prince, le dernier titre  » Mandingvibes  » ne dure pas 25 s comme indiqué sur le boitier, ni 12 s comme écrit sur le livret, mais 7mn40, ponctué par un long silence. Ceux qui ne s’en seront pas aperçu auront manqué l’un des meilleurs morceaux du disque : le seul où, comme dans  » Sarala  » Cheick dégage la splendeur d’une mélodie mandingue jouée sur un vrai piano. On rêve déjà d’un album qui développerait cette démonstration.
Jean-Philippe Rykiel
Under The Tree
Taktic Music / Wagram
Il ne manque pas de points communs entre Jean-Philippe Rykiel et Cheick Tidiane Seck.. À l’instar de ce dernier, le fils de la styliste Sonia Rykiel s’est imposé (depuis vingt ans) comme l’un des  » claviéristes  » les plus prolifiques de la scène africaine. Ils s’y sont d’ailleurs souvent rencontrés, notamment dans les albums de Salif Keita  » Soro  » et  » Folon « . Et comme Cheick,  » Jean-Phi  » (ainsi que l’appellent affectueusement tous ses partenaires) a surtout évolué dans l’ombre des chanteurs. À 43 ans,  » Under The Tree  » n’est que son troisième album personnel, si l’on excepte les deux  » omni  » (objets musicaux non identifiés) que sont ses deux disques en duo avec le lama tibétain Gyurme.
Aveugle de naissance, Rykiel n’en est pas moins un grand voyageur, qui s’est construit sur place une  » vision  » forcément originale de l’Afrique : ni couleurs ni lumières, son Afrique personnelle, entre ombre et soleil, est celle des goûts, des odeurs et des sensations climatiques, celle des relations humaines, des sons et surtout des musiques.
Ces impressions privilégiées, Rykiel les partage avec les nombreux musiciens non-voyants africains, mais sa musique m’évoque aussi celle de Stevie Wonder, devenu pour les mêmes motifs citoyen d’honneur du Ghana… Depuis sa rencontre-déclic avec les musiciens du groupe sénégalais Xalam, Rykiel a collaboré comme instrumentiste et/ou arrangeur, outre Salif Keita, avec entre autres Amadou & Mariam, Diogal, Lokua Kanza, Kaoutal, le Super Rail Band, Papa Wemba, et surtout Youssou N’Dour qui ne manque pas une occasion de le faire monter sur scène à ses côtés… L’univers éclectique de Rykiel ne se limite pas à l’Afrique. Sa vocation musicale est née à l’écoute de Thelonious Monk et de Pierre Henry, d’où son choix pour le piano et les synthétiseurs. Il a accompagné des artistes aussi divers que Tim Blake, Leonard Cohen, Brigitte Fontaine, Higelin, Steve Hillage, Vangelis, ou le fascinant trompettiste Jon Hassell, pionnier de l’électrojazz.
Mais ce nouvel album illustre avant tout sa fascination pour les griots, qu’il héberge souvent dans sa cave-studio de Saint-Germain-des-Prés. On y entendra notamment la voix admirable, tour à tour frémissante et saisissante de Mama Kouyaté, le ngoni si élégant de Moriba Koïta (qui joue aussi sur le cd de Cheick Tidiane Seck), la kora gracieuse et songeuse de Yacouba Cissoko.
Les parties de synthés, de nature symphonique, subtilement harmonisées, intégrent avec une rare délicatesse sons de la nature (eau, vent), bribes de voix isolées ou échos de la foule africaine.
« Under the Tree » fait songer à ces moments éternels et magiques faits de mots chaleureux et de longs silences éloquents que l’Afrique villageoise distille sous ses  » arbres à palabres « .
Un vrai chef-d’œuvre d’émotion partagée et de modernité apaisée.
Joe Turner
Joe’s Back in Town
(Black & Blue / Night & Day)
Joe Turner était un monument historique vivant. Jusqu’à la veille de sa mort, en 1990, à 83 ans, il suffisait d’être un peu curieux pour aller l’écouter dans un bar (le Calavados, à Paris, près des Champs-Élysées). Alors, par miracle, on se retrouvait dans le Harlem des années 1920, celui de la  » Renaissance « , de cet age d’or où la première bourgeoisie noire se passionna pour ses origines africaines et inventa ainsi une musique universelle : le jazz.
Pianiste virtuose et chanteur égrillard dans la lignée de James P. Johnson et de Fats Waller, Joe Turner se sentait à la fois le dernier et le premier des jazzmen.
En bon pianiste de bar (rien de péjoratif) il admirait quand même quelques petits jeunes comme Erroll Garner. Devant une demi-douzaine de touristes égarés, éméchés et émerveillés, il jouait comme un fou, comme un dieu, comme si le jazz c’était lui et personne d’autre. Puis à quatre heures du matin, il reprenait le volant de sa voiture, à 80 ans, vers sa lointaine banlieue.
Ces enregistrements datent de 30 ans, ils pourraient en avoir 50 de plus.
C’est de la  » dance music  » à l’état pur, du  » groove  » le plus actuel… Le Harlem Jazz est le moins démodé et peut-être le moins démodable, l’avenir le dira, de tous les styles du jazz.
Faytinga
Eritrea
Cobalt / Mélodie
À 40 ans, Faytinga dédie son deuxième album (quatre ans après l’admirable  » Numey « ) à sa patrie l’Érythrée. Colonie italienne (1890-1945) puis britannique, ce pays maritime et relativement riche de la  » Corne de l’Afrique  » souffre depuis d’un conflit absurde et meurtrier avec son voisin géant et trop longtemps suzerain, l’Éthiopie. Fille d’un célèbre résistant à la domination anglaise, Faytinga a passé sa jeunesse parmi les femmes combattantes qui ont beaucoup contribué à la conquête de l’indépendance, acquise en 1991. Métisse de deux des neuf ethnies du pays (Blen et Tigrinya) elle en célèbre toute la diversité culturelle. Sa très jolie voix de soprano coloratura (le bel canto italien a laissé de fortes traces en Érythrée) contraste avec le ton patriotique de ses chansons, dont le style ne diffère guère de celui de la musique urbaine éthiopienne. De part et d’autre d’une frontière désertique et jonchée d’innombrables cadavres inutiles, on retrouve d’ailleurs le même instrument dominant : la magnifique lyre  » krar « , ici bien intégrée dans une production résolument  » world « , mais très sobre et élégante.
La plus belle chanson est aussi, par bonheur, la plus pacifique : « Leledia « , une chanson d’amour traditionnelle des Kunana, mixée techno sans excès, qui ferait sûrement un tube mondial s’il existait assez de djs curieux et cultivés.
Fonseca, Roi du Rythme Afro-Cubain & Ses Anges Noirs
(Bolibana)
La maison de disques Bolibana, dirigée par l’enthousiaste mélomane Diapy Diawara, est depuis longtemps une mine d’or pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire des musiques urbaines africaines, à cette transition fascinante entre la pure tradition et l’intégration d’innombrables influences extérieures. Hélas, c’est aussi l’un de ces nombreux labels africains un peu trop modestes et négligents, qui se contentent de convaincre les convaincus, qui n’ont pas encore compris que les trésors qu’ils exhument pourraient aussi intéresser un vaste public international à l’ère de la « world music « , et ressusciter dans les discothèques.
Cette réédition magnifique en est un exemple parfait. Elle n’est même pas datée, et le texte sybillin du producteur-collectionneur Gilles Sala, repris tel quel, ne nous apprend rien sur Luis Vera da Fonseca (même pas s’il est encore en vie) sauf qu’il est (était ?) de mère sénégalaise et de père cap-verdien.
Même pas la moindre mention au fait que Manu Dibango fut le directeur musical de cet orchestre, « Les Anges Noirs « , qui portait le nom du club le plus  » branché  » de Bruxelles au moment des indépendances africaines. En tout cas le mieux que je puisse faire pour vous inviter à écouter ce disque merveilleux est de citer Manu dans ses Mémoires : « 1960, l’instant béni où Fonseca m’offre l’occasion de diriger son orchestre. Quelle aubaine pour moi qui ai toujours été passionné par l’arrangement…Les Anges Noirs diffusent un son à nul autre pareil. Une musique du soleil, dansante, qu’ignore le club de typique voisin, les  » Enfants Terribles  » – l’autre antre chic niché dans le haut de la ville. (…) Chaque soir je retrouve les  » Anges Noirs  » et c’est la fête permanente.  » (*) La voix de Fonseca est celle d’un  » sonero  » aguerri à la voix très lyrique qui ne déparerait pas aujourd’hui dans le célèbre groupe Africando. Tout cet album est une mixture affriolante de son, de merengue, de highlife et de chant afro-cubain d’inspiration yoruba (« Mambo-Locco « , « Babalu « ). Muy sabroso !
(*) Manu Dibango :  » Trois Kilos de Café  » (Éd. Lieu Commun, 1989)
Franklin Boukaka
Survivance
(Bolibana)
Même réflexion que pour la réédition précédente, du même label : certes la musique se suffit à elle-même, ici aussi on a affaire à de grands « classiques ».
Mais ce cd eut mérité plus que tout autre un beau livret, un beau texte digne de cet immense chanteur du Congo Brazzaville qui n’avait rien à envier aux frères de l’autre rive, Kabasele, Franco ou Rochereau.
Franklin Boukaka a été assassiné en 1972, lors d’un nième coup d’état crapuleux dans son pays. Il était une cible idéale : l’un des rares artistes d’Afrique centrale qui eut à cette époque le courage de dénoncer dans ses chansons la corruption des élites néo-coloniales, notamment dans un très beau disque, « Le Bûcheron  » (1970) dont Manu Dibango était le directeur musical et le saxophoniste.
Les rappers de Bisso Na Bisso ont rendu un bel hommage à Boukaka, mais à ma connaissance ce cd est le premier qui restitue pleinement (sauf pour ce qui est de la présentation) son talent musical. Chantant en français, en lari (sa langue natale) et en lingala, Boukaka fut un grand troubadour, et aussi l’un des derniers chanteurs congolais célébrant la splendeur des instruments de musique bantous.
Car sans dédaigner la guitare, Boukaka préféra toujours le lamellophone  » likembe « , à l’instar du grand pionnier de la rumba Antoine Moundanda.
« Ba Yemba Ba Congo « ,  » Couple Ya Bolingo « ,  » Kue Tu Kuenda « ,  » Rendez-vous à Bamako  » (en l’honneur des  » Jeux Africains « ) sont les meilleures plages de ce cd, traces trop rares d’un grand chanteur moderne d’Afrique centrale accompagné d’instruments africains.
Vintage Palmwine
(Otrabanda Records / Socadisc)
On ne dira jamais assez l’importance du Ghana dans la genèse harmonieuse des musiques modernes africaines à partir de l’héritage précolonial. Le  » highlife  » de la  » Gold Coast  » (colonie britannique qui devint le Ghana) a été la matrice de cette évolution, abondamment enregistré dès les années 1920. Bien que récupérant des rythmes sacrés (surtout ceux des cours royales Ashanti ou Fanti) c’est une musique profane, liée à la consommation très hiérarchisée de l’alcool : gin et  » kutuku  » (eau de vie de fruit) pour les chefs et leurs libations en hommage aux ancêtres ; bière et whisky pour la bourgeoisie dans les bars des hôtels ; vin de palme pour tous les autres… À la fois amer et sucré, peu alcoolisé mais nutritif et savoureux, le  » palm wine  » (s’il est bien fait) est une boisson qui éveille tous les sens, mais surtout l’ouïe et le sens musical, comme vous le diront tous les mélomanes africains… Cette formidable anthologie célèbre l’union magique entre le vin de palme et la guitare : un instrument apparu au Ghana dès le XVI° siècle, et dont la tradition régionale n’a donc rien à envier à celle des grands maîtres européens.
De facture locale, les guitares ghanéennes ont toujours eu une sonorité immédiatement reconnaissable, incisive et turbulente, que l’électrification récente n’a guère modifiée. C’est l’un des plus beaux sons de guitare qu’on puisse entendre aujourd’hui, et ce disque émerveillera tout autant les amoureux de guitare  » jazz « ,  » flamenco « ,  » folk « ,  » funk  » ou  » rock « .
On y entendra, à côté de deux célèbres vétérans disparus (Kwaa Mensah et T.0. Jazz) l’un des derniers survivants de l’age d’or du  » palm wine highlife  » : Koo Nimo (alias Yaa Amponsah) qui va fêter ses 70 ans et qui a été l’une des grandes vedettes du dernier MASA. (voir notre numéro 56).
Roots Music
(Coffret 4 Cds Rounder)
Cette magnifique anthologie explore la plupart des musiques populaires traditionnelles des Etats-Unis, en poursuivant le travail gigantesque du grand musicologue texan Alan Lomax (1915-2002), l’un des fondateurs du label Rounder en 1971. Les styles afro-américains y sont largement représentés (blues, brass band, gospel, zydeco, etc.). Mais si ce coffret est fascinant, c’est surtout parce qu’il révèle à quel point les musiques des diverses cultures se sont interpénétrées, à tel point qu’il est souvent impossible d’y déceler à l’oreille l’origine ethnique des interprètes… Un grand monument à la gloire du  » melting pot  » musical américain.
Oscar Peterson
Dimensions / A Compendium of the Pablo Years
(Coffret 4 Cds Pablo / Warner) Les premiers enregistrements de cette anthologie ont 50 ans : ils datent de la rencontre providentielle entre le génial pianiste « afro-canadien  » et son mentor Norman Granz, qui fut le grand producteur du jazz dans les années 1950-1980 : fondateur des tournées mondiales  » Jazz at the Philharmonic « , des maisons de disque Clef, Verve puis Pablo (dont Picasso, ami de Granz, dessina le logo).
Passionné par Peterson, Granz fit de son trio une sorte de tourbillon autour duquel venaient graviter tous les plus grands jazzmen de l’époque.
Ancré au blues, Oscar Peterson est le seul virtuose vivant du piano-jazz qui se puisse mesurer à l’incomparable Art Tatum, dont il est le meilleur disciple.
S’il abuse parfois des clichés, balayant le clavier avec une agaçante facilité, il peut à la seconde suivante faire preuve de génie. C’est un géant, un monstre, et aussi un type jovial, très sympa, donc un partenaire idéal : ici on pourra l’écouter avec Count Basie, Duke Ellington, Ella Fitzgerald, Dizzy Gillespie, Stéphane Grappelli, Coleman Hawkins, Clark Terry, etc.
Oscar Peterson fêtera l’an prochain ses 80 ans et il tourne toujours ! Il sera la vedette du prochain Festival de Jazz de sa ville natale Montréal.

///Article N° : 3771

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