Demain, tout commence, d’Hugo Gélin

L'indétrônable image du Noir

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« Epatant », « touchant », « plein de fraîcheur » et du « supplément d’âme » : une certaine presse se pâme devant cette nouvelle alchimie rires-larmes d’Hugo Gélin, remake de Ni repris ni échangé du mexicain Eugenio Derbez (sorti en dvd en 2015). Et pourtant, ce petit film racoleur bourré de gros sentiments ne fait que rejouer la musique récurrente de l’illusion de la diversité joyeuse.

A quoi bon cracher dans la soupe ? Pourquoi vouloir massacrer ce feel-good movie tire-larmes plebiscité par 1,2 million de spectateurs en trois semaines ? Omar Sy n’est-il pas une fois de plus la personnalité préférée des Français au classement biannuel du Journal du dimanche ? Le film se veut ultra- sympa, sur un père qui se découvre et ne jure que par son adorable fillette qui rentre dans son jeu sans sourciller, conte de fée où rien ne dépasse, et surtout pas du social sale et glauque, vu que tout brille de bonheur et de clinquant plastique dans le loft londonien rêvé du cascadeur qui a eu la chance de retrouver le charmant producteur sauveteur alors qu’il était seul au monde avec son bébé sur les bras ?
Faut-il laisser de côté le fait que ce producteur soit un nouvel avatar du cliché de l’homosexuel au grand cœur qui ne pense qu’à ça avec la gestuelle correspondante ? Certainement pas. D’autant plus qu’on est une fois de plus dans l’ambiguïté du rire sur l’Autre que les films grand public affectionnent et qui ancrent sempiternellement le mépris. Mais essayons aussi le petit jeu débile qui consiste à remplacer Omar Sy par un Arabe. C’est comme pour Intouchables (cf. [article n°10507]), où c’était pourtant l’histoire vraie de l’immigré marocain qui avait servi d’inspiration au film : rien ne va plus, tout s’écroule. Car l’illusion de cette diversité joyeuse revendiquée par ces films au héros noir sympathique ne fonctionne pas pour l’Arabe fourbe, traitre, terroriste que nous ont forgé le cinéma colonial puis les médias anxiogènes. Il faut ce Noir délicieusement naïf, limité, casse-cou, délirant, bamboula et tellement gentil, bref le bon sauvage qu’il s’agira juste de remettre sur les rails lorsque la comédie enfantine aura trop duré (le scénario de la fausse identité de la mère pour rassurer la fillette). On passera alors du sentimentalisme bon-enfant de la débrouille à la sensiblerie affective du procès avant de sombrer dans le drame invisible qui nous prépare à mouiller nos mouchoirs à la fin. Je ne vous ai rien dit mais quelle belle histoire ! « Si tous les Noirs étaient comme ça », on aurait moins de problèmes en France.
Le problème cependant, c’est que tout n’est qu’artifice, qu’il n’y rien de réel dans ce film et qu’il ne s’agit donc que de se raconter à nouveau le beau récit national des colonisés reconnaissants d’être assimilés, et pour qui, bien sûr, la couleur de peau n’est jamais un obstacle. « C’est juste dommage qu’ils soient si nombreux », aurait dit un ancien ministre. Omar Sy, lui, est l’Auguste du numéro de clowns, celui qui fait tout mal, qui n’échappe pas à sa nature, quand Monsieur Loyal lui trace la voie de la raison, celui qu’on adore parce qu’il est non le rebelle mais le maladroit, l’innocent, l’ingénu, le Candide de nos projections imaginaires, qu’il s’agit de protéger ou avec qui « faire partager sa culture » pour reprendre la définition de la colonisation par François Fillon.
Et voilà que s’explique la présence d’un Noir au rôle titre, papa d’une aussi mignonne métisse. Mettez un Blanc à sa place, ça devient lourd et peu crédible. Il fallait deux enfants en écho, le père et la fille. N’oublions pas que c’est le regard qui construit le corps noir et non l’inverse : cela fait des siècles que l’iconographie occidentale le stigmatise, en en faisant à la fois un signe et un symbole, chargé d’une histoire et d’une altérité, animalisé, plus proche de l’état de nature que de l’état de culture, que l’on retrouve ici balaise, musclé, rieur, « bête de scène ». Comme le rappelle Pascal Blanchard, le Noir « reste cloisonné dans un univers esthétique, certes valorisant, mais toujours expression qui passe par un corps pour exprimer son âme. En un mot, il est et reste un corps ». (cf. [article n°4467])
Alors des Noirs au cinéma, de plus dans une logique d’hybridité ? Oui, enfin ! Mais pas dans n’importe quel rôle : si c’est pour reproduire les clichés, laissez tomber !

///Article N° : 13905

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Les images de l'article
© Julien Panié / Vendôme - Mars
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