« Dénoncer et prévenir »

Entretien de Gérald Arnaud avec Alpha Blondy

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Le pionnier du reggae africain entame une tournée mondiale alors que son pays, la Côte d’Ivoire, sombre dans le délire ethnocentrique : un chant d’espoir pour exorciser les démons de la guerre culturelle.

A 47 ans, Seydou Koné sera le 18 octobre sans doute le second chanteur africain – après Koffi Olomide – à remplir Bercy (20 000 places). Le rasta turbulent est devenu un sage, même si le pagne tissé des chefs traditionnels laisse toujours entrevoir son éternel maillot en treillis. Renonçant à la marijuana, il s’est livré ces dernières années à une quête spirituelle très personnelle, tout en radicalisant sa lutte contre le tribalisme et les tares du système néo-colonial. Dès 1983, son fameux « Brigadier Sabari » fut la première chanson traitant de la violence policière au quotidien, occultée jusque-là par les mirages du « miracle ivoirien ». Malgré un ralliement contesté (quoique très conditionnel) à « Jah Houphouët », Alpha Blondy n’a cessé de vitupérer les méfaits du parti unique puis d’une démocratisation dévoyée (« Multipartisme n’est pas tribalisme« ) et même (sacrilège impardonnable) la présence des troupes ex-coloniales (« Armée française, partez !« )…
Alpha est le Fela francophone. En moins violent, parce que son pays n’a pas encore connu la dictature cynique et sanglante à la nigériane. Il n’en a pas moins joué le même rôle d’Antigone, avec un art consommé de la dérision et un langage (entre « nouchi » et dioula) aussi compréhensible à Abidjan que l’était à Lagos le « pidgin » de l’imprécateur yoruba. Surchargées de métaphores poétiques et d’idiotismes savoureux, ses chansons en français ou en anglais relèvent du même art « griotique » que celles en dioula.
A la langue de bois précieux du « politicien qui voit rien« , Alpha Blondy – dont il parle à la troisième personne d’une façon assez comique – oppose le discours à la fois utopique et concret du reggae, dont il est le meilleur interprète hors de la Jamaïque…
Musicalement, il a su faire de chacun de ses albums un modèle de concision, de limpidité mélodique et de fluidité rythmique. Depuis leur rencontre à New York il y a tout juste vingt ans, Alpha est resté fidèle à son ami le bassiste-producteur jamaïcain Clive Hunt.
Mais depuis quatre ans, le génial arrangeur malien Boncaïna Maïga (leader d’Africando) a ajouté à son immuable orchestre Solar System une palette de timbres et une richesse harmonique inouïes.
Après « Yitzah Rabin » (1998), le dernier CD « Elohim » a un peu déçu.
Il comporte pourtant de vrais bijoux comme le funky « Djeneba » et surtout le pathétique « Take No Prisoner« , comparable aux ultimes chefs d’oeuvre de Bob Marley.
C’est le plus subversif de tous les albums d’Alpha Blondy. Diffusés à Abidjan peu avant le coup d’Etat, « Dictature« , « La Queue du Diable » et « Les Voleurs de la République » ont eu un tel impact que bien des Abidjanais attribuent à leur auteur la paternité du putsch ! G.A.
As-tu vraiment pris le pouvoir en Côte d’Ivoire ?
Malheureusement, c’est le contraire de tout ce que je pense qui est au pouvoir à Abidjan. Mais tous les disques d’Alpha Blondy deviennent « après-coup » des références journalistiques et même universitaires sur l’histoire de la région. Car il a toujours chanté très fort ce que le peuple dit tout bas. Dès la première diffusion d' »Élections koutcha » (1) la police m’a arrêté en prétendant que tous les militaires français venaient fumer chez moi, que ma maison c’était Katmandou. Je n’ai passé qu’une demi-heure au commissariat, une voiture est venue me prendre pour m’amener directement chez Houphouët. Heureusement que c’était lui : il m’a dit « toi, ma fierté, comment peux-tu me critiquer comme ça ? » Moi qui n’étais que le roi de la plèbe, il m’appelait « sa fierté« ! Je me suis longuement expliqué, et pas du tout excusé. A la fin il a fait un signe à l’officier : « cette affaire est classée« .
Houphouët avait ses défauts comme tout être humain, mais il était vraiment humain. Il se reconnaissait en moi car il avait combattu et souffert au temps de la colonisation, alors que ses successeurs n’ont connu que les délices du pouvoir. Il était « le Vieux », et ne savait pas toujours ce qu’on faisait, en son nom, aux gens d’en bas.
Mon dossier aux archives des services secrets est dix fois plus épais que celui de Kadhafi. Je suis un survivant : je ne compte pas le nombre de fois que j’ai été arrêté, battu, humilié, et je pense à tous mes amis rastas de Cocody qui sont morts victimes de la répression, généralement « suicidés » par le feu ou par pendaison, pour pouvoir mettre tout cela sur le compte de la « drogue ».
Il suffisait de porter un bonnet rasta pour être incarcéré. Ceux qui portaient des dreadlocks, on les embarquait de nuit, et d’abord on les rasait avec un tesson de bouteille. Beaucoup ont « disparu ».
Le reggae africain est né dans la douleur. A un de ces jeunes rastas qui me critiquent (2) je dis : « toi qui ne sais pas que pour t’enfanter il a fallu une césarienne, si tu avais connu les douleurs de mon accouchement, tu me témoignerais bien plus de respect. »
On s’est beaucoup moqué de toi dans les médias ivoiriens. Je me souviens qu’ils ironisaient toujours sur le « Rastafoulosophe »…
Ils ont inventé ce mot pour atténuer la portée de mes chansons. Moi j’avais parlé de « foulosophie » de façon satirique. Les journalistes courtisans ont fait de moi un fou, pour complaire au pouvoir. Houphouët était un cas. Il m’a écouté, et il m’a sauvé la vie, je ne pouvais être ingrat envers lui. Mais en général, entre artiste et politicien, il n’y a pas d’amitié possible, c’est une relation inégale, comme celle du cheval et du cavalier.
En tant qu’artiste engagé, à l’écoute de ton peuple, que penses-tu de la situation actuelle en Côte d’Ivoire ?
Tout dépend de la « famille politique ». Ils ont accumulé tant d’intérêts en commun qu’on peut vraiment parler d’une famille, avec ses complicités, ses querelles, comme une famille traditionnelle. Ou elle se ressaisit et accepte de discuter sereinement d’une Côte d’Ivoire nouvelle, fondée comme Houphouët le voulait sur l’hospitalité et la diversité culturelle, ou bien chacun continue d’exciter les différences à son profit (ce qu’il croit être son profit), et ce sera la guerre civile. Pour une bonne partie de la population, la situation est devenue invivable. Si tu es « du Nord », ou que simplement tu portes un nom musulman, tu n’es même plus un citoyen ivoirien. Si ta femme porte un foulard, la police arrête ta voiture. La plupart des prétendus « Burkinabés » victimes de pogroms sont là depuis plusieurs générations. On déchire sans pitié leurs cartes d’identité. On nie l’Histoire. Les « Dioula » dont je fais partie sont arrivés sur le territoire actuel de Côte d’Ivoire bien avant les Akan qui ont dirigé le pays depuis l’indépendance, et dont beaucoup sont arrivés récemment du Ghana.
Tout cela n’a aucun sens. Les gens s’entendaient bien, notre pays était un modèle pour toute l’Afrique. C’est seulement pour camoufler leur corruption et pour la perpétuer que nos politiciens ont inventé cette « ivoirité » raciste qui n’existait pas chez nous.
Si même le Premier ministre d’Houphouët n’a plus le droit d’être candidat à la présidence du pays qu’a créé Houphouët, ce sera la guerre civile. Elle se terminera par une sécession, une partition de la Côte d’Ivoire. Dans le Sud, à Abidjan et sur toute la côte, la population est totalement mélangée comme l’avait voulu Houphouët. On ne peut pas imaginer que les Ivoiriens d’origine sahélienne, qui sont souvent là depuis plusieurs générations, se laissent expulser comme des étrangers dans la savane arborée, de plus en plus désertique. Si on leur refuse la citoyenneté, alors qu’ils ont travaillé durement à l’essor de la Côte d’Ivoire, ils se battront pour garder au moins un accès à la mer, au commerce mondial.
Nous n’en sommes pas là, mais le danger est terrible. Et mon rôle d’artiste a toujours été de dénoncer et de prévenir ce genre de catastrophe. Je ne veux pas que mon pays devienne une poudrière comme le Proche-Orient.
Tu es depuis longtemps obsédé par la Palestine. Tes deux derniers albums s’intitulent « Yitzak Rabin » et « Elohim », et tout le monde se souvient de ton « Jérusalem, je t’aime »…
Ma quête de Dieu m’a amené en Israël. Je suis un fou de Dieu et Jérusalem est pour moi un livre vivant. J’ai eu une révélation lors de ma première visite au Saint-Sépulcre : il y avait là un vieillard à grande barbe blanche, sans aucune expression sur le visage, une caricature de Dieu le Père tel qu’on le voit dans les livres d’images. C’est le même déclic religieux qui m’avait mené au rastafarisme : l’idée que si Haïlé Sélassié est Dieu, c’est que tout homme est à l’image de Dieu et mérite d’être respecté comme tel. Le créateur de mes yeux m’a programmé pour ne voir que Lui.
Tu as même baptisé « Jérusalem » cette espèce de phalanstère musical que tu as construit à Bassam, l’ancienne capitale coloniale de la Côte d’Ivoire. Où en est ce projet ?
Je lui ai consacré plus de 300 millions de CFA. Mon festival, le « FESTA », a été un grand succès, alors que le projet concurrent du gouvernement, « Afromusiques » a été annulé honteusement au dernier moment. Il m’en avait écarté, et à la fin ils ont essayé de m’y associer. C’était trop tard, leurs milliards s’étaient évaporés dans la corruption. Pour respecter la musique, il vaut mieux oublier l’argent et croire en Dieu. Je crois en Lui et en son Humanité, en l’unité des religions du Livre. Je me méfie de tout ce qui ne vient que du passé, de la politique, des conflits et des différences historiques. Comme disait Houphouët : « Méfiez vous des historiens, ce ne sont que des chercheurs d’histoires. »
Pourtant, tu sembles très fier de tes racines. Tes chansons en dioula ressemblent de plus en plus à des chants de griots…
J’adore la musique mandingue, même si je n’ai pas été élevé dans cette tradition. Mon préféré, et de loin, parmi tous les chanteurs, c’est Salif Keïta… peut-être justement parce qu’il n’est pas griot et qu’il est devenu chanteur comme moi, par amour ! Mes chansons en dioula ont un côté « vieux mandingue », car mon langage naturel c’est le dioula de ma grand-mère, un dioula académique, ancestral… pas le patois d’Abidjan, le « taboussi » où la moitié des mots sont empruntés au français. Je chante en plusieurs langues et pour le monde entier, mais je me méfie de ceux qui oublient ou méprisent la culture de leurs ancêtres.

(1) « Koutcha » = magouille, en dioula. Comme bien des expressions d’Alpha Blondy, ce terme ainsi que le refrain de cette chanson, « dibi dibi » (= louche), sont devenus des expressions courantes à Abidjan.
(2) Allusion probable à Tiken Jah Fakoly, la nouvelle coqueluche du reggae ivoirien qui chante à Paris (Élysée-Montmartre) le 6 octobre. Contrairement à Ismael Angana (son fiston), Ismael Isaac, Jah Solo Gunt ou Serge Kassy (« enfants d’Alpha »), Tiken Jah le renie tout en le plagiant dans son premier album « Cours d’histoire« .
///Article N° : 1536

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