D’Haïti au Sénégal, la remontée du fleuve

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De Port-au-Prince à Dakar, que de chemin parcouru ! Témoignage émouvant de deux rêveurs…

La terre mon ami
C’est un petit village
A deux mille ans d’ici
Deux mille ou davantage
On s’admire dans les yeux
On s’aime dans les mains
Tout le monde est heureux
On y va
Quand
Demain.

On nous demande – et par de bien charmants émissaires auxquels on aimerait tant faire plaisir – un texte,  » comme un journal à quatre mains, comme une partition, en vous posant des questions l’un l’autre « . Voilà un joli programme qui demanderait du temps, et que j’aurais aimé pouvoir réaliser jusqu’au bout, avec l’homme qui vit à mes côtés (et moi à ses côtés), depuis près de cinquante-et-un ans. C’est vrai que nous la jouons, cette partition, depuis toutes ces années- un air triste, un air gai comme dans Cyrano -, selon le vent qui nous pousse, le carrefour où la vie nous largue, le mot à trouver, le pas à danser, et maintenant que nos jambes ne peuvent plus danser, que nous sommes à calculer, comme faisait Aragon, ce que revenir nous permet, ce regard par-dessus l’épaule que vous demandez nous semble un peu, si elles n’obéissaient pas seulement à l’instinct, ce que serait le jeu de ces colonies de saumons remontant le cours du fleuve, pour y laisser, nous, le frais de notre expérience, et, si Dieu le veut, sans mourir.
Il se trouve malheureusement que, depuis deux semaines, mon Lucien est engagé dans un processus (d’ordre professionnel) qui lui bouffe ses journées et ne lui permet pas de penser à autre chose. Ce que sincèrement il regrette. Essayons tout de même. Revenir sur ses pas c’est faire du chemin. C’est un poète qui le dit et je crois à la parole des poètes que l’on proclame législateurs non reconnus de l’univers.
Comment on a quitté Haïti ? Je préfère l’oublier, et Lucien aussi, et cela je peux immédiatement le répondre à sa place. Mais comment oublier l’intimité profonde entre soi et le pays natal. Comment se passer du jour au lendemain des courbes des collines, de la transparence des eaux de rivières, des cris de la rue, d’un enfant rieur sur une route de campagne, des beaux paysages, de  » la verticalité jusqu’à Dieu  » du palmiste-royal, de la saveur d’un cachiman coeu boeuf ? Et ce regret quotidien, celui de ne plus avoir sous ses pieds le parquet ciré de la maison familiale pour ne rencontrer, à nos réveils, qu’un froid carreau de mosaïque.
Ce n’est pas facile l’exil
malgré les frontières tues
les portes claires les mains vives
ce n’est pas facile jamais.
(Edouard Maunick)
Si nous voulions commencer à vivre une autre vie, avec d’autres rêves, il ne fallait plus trop penser à ce départ, à cet arrachement, à ce douloureux divorce d’avec tout ce qu’on a aimé, chéri jusque là et nommé du seul nom qui dit tout : Haïti chérie.
Tirons sur tout cela un discret rideau. Rideau de brume et de silence pudique agité de fantômes. Ce même silence qui a éteint le regard de Roger Dorsinville, ployé les épaules de Jean Brierre, et terrassé, finalement, en dépit de son intarissable humour, Morisseau-Leroy. Ces trois nobles compagnons de l’errance, à Dakar.
Nous avions fait une longue escale à Paris. Le temps de rencontrer Aragon et lui présenter Lucien et ses poèmes, et l’entendre dire  » qu’ils (lui et Lucien) sont du même pays « . Le pays des cœurs accordés et de la poésie vivante. Le temps de retrouver aussi Paris, ses rues perdues de vue depuis les années 50, ses senteurs, ses places, ses tracés, ses coins de rêve et de souvenirs. Flâner dans le parc Montsouris, retrouver le Babel et la Cité universitaire, pour lui, et ses souvenirs du Cours Simon, pour moi la statue de Sarah Bernhardt au square Malesherbes. Sourire à Notre-Dame, du quai des Tournelles ; s’engouffrer dans le métro à Denfert, revoir les platanes touchés par l’automne le long de l’avenue de Villiers. Inchangés et vivants :
Le café crème du matin,
Montparnasse, le café du Dôme,
Les faubourgs, le Quartier latin,
Les Tuileries et la place Vendôme,
comme le clamait avec ivresse Edith Piaf, sur 78 tours.
Surtout, le temps de rencontrer, vraiment, Aimé Césaire, entraperçu seulement, autrefois, au cours de sa tournée de conférences, en Haïti. Cette fois, c’était pour de bon. Il venait de confier à Jean-Marie Serreau, metteur en scène, sa première pièce de théâtre, La Tragédie du roi Christophe – Et les chiens se taisaient toujours (hélas !) considéré comme un poème dramatique. Le rôle de  » madame Christophe « , pour moi, celui de  » Vastey « , pour Lucien qui arrivait lui aussi mais tout juste à Paris, un premier mai radieux, dans l’haleine du printemps, et l’odeur du muguet surgissant à chaque coin de rue.
Je ne vous encombrerai pas avec nos années de Paris, fertiles, oui, sans rien écarter du reste (les difficultés de vivre, la déception de ne plus retrouver ce qu’on avait laissé de solide et d’aimable en quittant la France quelques années auparavant). Notre nouvelle installation difficile, surtout à notre retour de la longue tournée européenne avec la Tragédie, de Salzbourg à Bruxelles, en passant par Vienne, Berlin, et Venise. Sans oublier un mois plein, plein à craquer à l’Odéon-Théâtre de France. Paris n’avait pas changé. Non. Ni la France. Tous les deux, à la même place. Mais les Parisiens… mais les Français ? Passons, ce n’est pas là notre propos d’aujourd’hui.
Un jour, on peut même dire un beau jour, Césaire et Serreau nous ont réunis, nous tous, les comédiens de l’aventure Christophe :  » Les amis, l’aventure rebondit. Vous avez appris qu’à Dakar, le président Léopold Sédar Senghor a décidé l’organisation du premier Festival mondial des arts nègres. Nous sommes heureux et fiers de vous apprendre que notre pièce est choisie pour être l’invitée d’honneur à ce festival, et pour représenter la France.  » Et Jean-Marie d’ajouter :  » Il va falloir recommencer à bosser.  » Césaire, lui, s’est contenté de sourire, un large et beau sourire qui en disait long.
Ce qui fait qu’un 10 avril, au crépuscule, alors que le soleil encore bien rose s’apprêtait à se retirer dans ses appartements, nous, la compagnie du Toucan, nous descendions lentement l’escalier de coupée du jet Air Afrique. Lucien a longuement et somptueusement raconté cette arrivée dans son Douta Seck ou la Tragédie du roi Christophe. Et plus longuement et somptueusement encore dans ces Mémoires en miettes, à paraître. Les Haïtiens du groupe et même un ou deux Antillais, je crois, se sont agenouillés sur le sol pour embrasser la terre de l’Afrique retrouvée.
Nous, nous avions notre secret. Nous savions qu’on était venu pour y rester, pour y vivre, pour nous y fondre, avec  » les copains tout bleus  » que chantait René Depestre, dans la douceur reconquise de la terre mère.
Nous voici donc en terre sénégalaise, dans une effervescence de sons, de couleurs, d’images, de verbe, de rires largement ouverts sur un mot qu’on entendait pour la première fois : Téranga. Et c’était le président Léopold Sédar Senghor qui le prononçait, clair sonore sur les ondes de la radio nationale. Et avant même qu’on en eût donné la signification, il nous semblait avoir déjà ressenti tout son sens profond.
Lucien avait écrit au poète Senghor, pour lui dire qu’une fois arrivé au Sénégal, il aimerait bien y rester, avec son épouse, pour longtemps, peut-être pour toujours. Peut-être. Les poètes sont généreux, on le sait. Avant même de débarquer ici, nous savions que nous étions les bienvenus. Le cadeau de l’Afrique était immense.
Dans une capitale en fête, toutes les cultures diverses du continent, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, du Centre, étaient réunies sur la presqu’île Dakar enfonçant sa pointe dans l’Atlantique encore froid, en avril. Nous étions pris dans un tourbillon d’odeurs composites où dominait celle de l’arachide grillée, mêlée aux effluves de marées neuves. Les tam-tams en fête résonnaient de toutes parts. Il ne semblait plus y avoir de séparation entre le jour et la nuit. Cela coulait de partout, nous enveloppait, nous emportait, partait et revenait à l’assaut de nos sensibilités aiguisées. Une telle force et en même temps, tant de douceur.
Et voilà. Cela fait trente-sept ans depuis ce jour-là. Trente-sept ans pendant lesquels nous avons lentement creusé notre route. Il ne faut pas croire que cela fut facile. Entre l’arbre ancré bien solidement sur ses rivages, et la branche coupée, emportée au loin, de l’autre côté des mers, qui avait résisté pourtant contre tous les assauts de la malchance et qui revenait pour réclamer sa place, la jonction n’était pas immédiatement évidente.
L’Afrique ne nous connaissait pas. L’Afrique ne nous devait rien.
Le Sénégalais avait gardé de bien mauvais souvenirs d’un certain temps. C’était, avant ce qu’il est convenu d’appeler les Indépendances, de ces congénères, parmi ceux qui peuplent les autres îles, fils de colons pour la plupart, empressés de faire peser sur leurs frères asservis une autorité arbitraire. Que voulez-vous, nous le comprenions bien. Comment, pour un Africain, faire la différence entre un Nègre et un autre Nègre, surtout entre un Métis et un autre Métis, entre le Nègre haïtien, inconnu jusqu’alors, et d’autres, trop connus par le passé ? Comment dire, et surtout faire croire à des frères sur leurs gardes, que l’Haïtien est viscéralement attaché à l’Afrique ?
Il fallait attendre. Nous avons attendu. Patients. Attentifs. Refoulant notre désir de révolte, notre découragement, notre lassitude, obligés de mettre, comme nous l’avait enseigné la fréquentation de Roger Vailland, notre honneur  » entre parenthèses « , souvent. Patiemment, grain à grain germent l’amitié, la confiance, la fraternité. Moi au théâtre, en scène, avec mes camarades. Lucien à la radiodiffusion nationale, ployant sous le poids, parfois, de treize émissions par semaine.
Moi, au Théâtre national Daniel Sorano, entrant dans le théâtre africain de mon petit pas sorcier, comme dit Aimé Césaire.
Fondus, enchevêtrés parmi l’intelligentsia du Sénégal, nous voici connus, reconnus, appréciés, ayant fait nos preuves (Senghor dixit), qui fait que nous osons aujourd’hui le proclamer à la face du monde. Une génération est passée. Ceux qui étaient tout mômes à notre arrivée, sont à présent des hommes et des femmes, pour la plupart des pères et mères de famille ; des citoyens aux côtés desquels nous avons trouvé notre propre place de citoyens.
Le Sénégal et les Sénégalais nous connaissent bien. Il est souvent arrivé à nos amis extérieurs, débarquant à Dakar, et, comptant sur la chance, dès l’aéroport, de demander au premier venu s’il connaissait notre adresse, et d’être conduits tout droit chez nous, par un chauffeur de taxi, par exemple.
Une salle de classe du plus grand établissement scolaire de Dakar, et peut-être de la région, le Cours Sainte Marie de Hann, porte notre nom : Salle Lucien et Jacqueline Lemoine.
Et cela continue. On pourrait multiplier les exemples.
Lucien, à l’université de Dakar et depuis plus de trente ans, a participé à la formation de nombreux journalistes, non seulement du Sénégal, mais aussi d’autres pays d’Afrique comme le Bénin, le Togo, la Côte d’Ivoire, le Tchad, le Gabon, la Mauritanie et même le Maroc.
Nous vivons proches de la jeunesse du Sénégal, dont la fréquentation accomplit le miracle de nous rajeunir nous-mêmes. Tous les deux, depuis près de quatorze ans, nous sommes, à la faculté des lettres, les encadreurs d’un atelier de recherche et de pratiques théâtrales (qui lui aussi a fait ses preuves), à destination des étudiants qui postulent pour un certificat de spécialisation en dramaturgie, ou, tout simplement désirent se familiariser davantage avec les textes inscrits à leur programme universitaire, et bouger sur une scène. Nous entretenons avec eux des rapports très étroits. Notre maison leur est ouverte. Ils viennent discuter avec nous, même parfois de leurs problèmes personnels, nous consulter, nous faire part de leurs doutes, de leurs espoirs, de leurs difficultés ou leurs réussites. Nous formons une vraie famille. Et cela nous rapproche bien de toute cette jeunesse, qui est l’avenir du Sénégal, l’avenir de l’Afrique,
à partir de l’élan des graines et des fleurs.
Nous continuons pourtant, de loin, à penser au petit pays natal. C’est bien naturel que chacun porte dans son cœur le bout de terroir où il est venu au monde, où il a poussé son premier cri. Nous songeons souvent, ces jours-ci, à ce bicentenaire de l’indépendance d’Haïti qui se profile, de plus en plus nettement, de plus en plus proche à mesure que passent les jours. Nous aurions aimé être pour quelque chose dans le fait que la grande aventure des esclaves noirs de Saint-Domingue aurait fini par marquer davantage l’Afrique. Que l’Afrique agirait et penserait comme si elle s’en était vraiment souvenue toute seule et, surtout, qu’elle la revendique aujourd’hui comme sienne, puisque finalement, ne sont-ce pas des Africains enchaînés qui, ayant rompu leurs chaînes, ont crié à la face du monde : VIVRE LIBRES OU MOURIR ?… Nous aurions aimé.
Mais, peut-on toujours tenir entre ses mains l’essence même de ses rêves ? Et à quoi servirait-il de faire des rêves si l’on était finalement  » condamné  » à les voir exaucés ?
Gardons nos rêves. Ne serait-ce que celui-là, qui est celui de tous les hommes : l’avènement d’un monde plus juste.
Il y a, dans l’un des recueils publiés de Lucien, ce petit poème qu’il a intitulé Dernière histoire naturelle, et que je cite souvent, avec ferveur, parce que porteur d’espérance. La petite sœur espérance, chère à Charles Péguy :
Pour l’auteur de ce poème écrit il y a plus de quarante ans, et pour moi qui partage sa vie et ses rêves, demain, c’est encore aujourd’hui 25 octobre 2003, trois jours avant mes quatre-vingts ans bien sonnés, à Dakar.

Née en 1923 à Port-au-Prince, Jacqueline Lemoine est comédienne de théâtre, de cinéma et de télévision. Elle a joué notamment dans La fête à Harlem, écrit et mis en scène par Melvin van Peebles, Les gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain, mis en scène par Hervé Denis, La tragédie du roi Christophe de Césaire, mis en scène par Jean-Marie Serreau, Les Nègres de Jean Genet, mis en scène par Roger Blain, et dans les films Le Decaméron noir (Piero Vivarelli) et dans Amok (Souhel Ben Barka).
Avec la danseuse et chorégraphe Germaine Acogny, elle a créé Afrique corps mémorable, un spectacle de danse et de poésie. Elle a joué dans de nombreuses pièces au Sénégal, où elle vit depuis 1966 avec son mari, le comédien, auteur et metteur en scène Lucien Lemoine avec lequel elle a produit pendant 12 ans l’émission La voix des poètes à la Radio-télévision du Sénégal. Elle a également été régisseur général de la programmation et de l’organisation des spectacles au Théâtre national Daniel Sorano de Dakar.
Aujourd’hui, Jacqueline Lemoine est rédactrice de la revue Entracte et encadre avec Lucien Lemoine un atelier de recherche et de pratiques théâtrales à la faculté de Lettres de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar.
A paraître : Les nuits de Thulussia, aux éditions Présence africaine, et Civadier, ou 50 ans de feux de la rampe et autres souvenirs.///Article N° : 3297

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