Dinaw Mengestu : « La narration est un acte intime »

Entretien de Taina Tervonen avec Dinaw Mengestu

Print Friendly, PDF & Email

Éthiopien de naissance, Américain de nationalité, Noir aux États-Unis, Africain en Afrique… Le jeune auteur américain Dinaw Mengestu multiplie les identités et pratique avec habileté l’art de la distance et de l’observation. Son premier roman, Les belles choses que porte le ciel (1), a reçu une critique dithyrambique. Dans une langue qui cultive la précision et la concision, dans une narration tout en finesse et en sobriété, Mengestu invite le lecteur dans le quotidien des immigrés africains en Amérique, fait de nostalgie et de solitude, d’amitiés hésitantes et de rencontres inattendues.

Ce livre a deux titres différents en anglais. Pourquoi ?
Le roman est d’abord paru en Grande-Bretagne avec le titre Children of the Revolution (Les enfants de la révolution) qui faisait référence à une chanson de T-Rex. C’était ironique plus qu’autre chose. Mais pour la sortie aux USA, l’éditeur m’a demandé de trouver un autre titre. Devant son insistance, j’ai fini par proposer ce second titre, The Beautiful Things that Heaven Bears (Les belles choses que porte le ciel). Finalement, des deux, c’est celui-là que je préfère – peut-être parce que j’ai passé plus de temps à y réfléchir.
Les personnages du roman sont comme en suspension, en transit. Ils sont partis de chez eux, mais on a l’impression qu’ils ne sont jamais arrivés. Ils n’ont jamais réussi à se reconstruire un chez-soi.
Pour s’enraciner, il faut passer au-dessus du trauma individuel, de tout ce qui s’est passé bien avant que ces personnes arrivent là où elles sont aujourd’hui. Il faut une sorte de réconciliation avec le passé pour s’autoriser à s’enraciner. C’est toute la difficulté de ce mouvement que raconte Sepha, le personnage principal. Accepter que le passé soit derrière soi, et que c’est une nouvelle vie qui commence. C’est difficile parce que ces personnes n’ont pas vraiment choisi d’être là. Elles sont aux États-Unis, comme elles pourraient être ailleurs. Leur but, ce n’était pas de venir en Amérique mais de fuir la guerre ou la misère, d’échapper à une situation politique insoutenable.
Il y a, dans le roman, un grand sentiment de solitude, de distance aux autres qui se reflète dans le vocabulaire, dans la façon d’utiliser des mots comme « nous » ou « vous » qui englobe ou qui exclut…
Oui, la solitude est très présente. Sepha ne fait pas grand-chose en fait. Il regarde. Sa solitude et la distance aux autres lui permettent d’observer les autres. Cela ressemble finalement à ce que font les écrivains, les critiques, les journalistes : ils prennent de la distance. En cela, Sepha me ressemble, même si moi, je ne me sens pas seul. Pour moi, la solitude n’est pas quelque chose de négatif ou de triste. C’est aussi une source d’inspiration.
Mais en même temps, Sepha voudrait s’approcher des autres, mais n’y parvient pas…
Il y a une insécurité profonde au fond de Sepha et des autres personnages. Ils sont très conscients de la façon dont ils sont perçus par les autres. Ils savent qu’ils ne sont pas ce qu’ils devraient être, qu’ils ne sont plus ce qu’ils étaient. Ils portent cette fêlure dans leur identité, ils ont un sentiment d’inégalité avec les autres. Les mots des autres prennent alors beaucoup de poids.
Sepha se trouve finalement une amie en la personne de Naomi, une fillette métisse qui déménage dans le quartier avec sa mère célibataire, blanche. Ils passent une bonne partie de leur temps non pas à se parler, mais à lire ensemble, à haute voix, les Frères Karamazov de Dostojevski. Ce sont des scènes toutes simples, mais où se joue un lien très fort entre les deux personnages.
Sepha s’identifie à Naomi à cause de la figure du père absent qui fait le lien entre leurs deux histoires personnelles. On pourrait y voir une relation de père à fille, mais c’est avant tout une histoire d’amitié entre deux personnes qui se retrouvent dans un élément commun de leur histoire et dans leur amour des livres.
J’aime beaucoup l’idée de l’acte de narration comme façon de se présenter à l’autre. C’est un acte très intime, on se dévoile en se racontant. J’ai choisi Dostojevski parce que c’était à la fois un écrivain et un homme politique, et parce que j’aime ses livres. Les Frères Karamazov s’est imposé tout seul. C’est une histoire que l’on peut lire à un enfant et qui reproduit aussi l’acte de narration à l’intérieur du roman. Je le vois comme une histoire familiale avant tout.
Il y a aussi une autre scène très forte, où Sepha aperçoit son ami Joseph à travers la vitre du restaurant dans lequel Joseph travaille comme serveur. Elle est d’autant plus forte que par un accord tacite, ils se sont interdits de se rencontrer sur leur lieu de travail.
Les personnages sont toujours en train de jouer quand ils sont entre eux. Comme s’il fallait masquer ce qui se passe vraiment. Dans cette scène, le jeu tombe, il n’y a plus de blague possible, ils se voient tels qu’ils sont, vraiment. Même s’ils aimeraient faire croire que c’est l’inverse : que la vérité est dans leurs rencontres, dans le jeu qui masque leur situation réelle.
Justement, d’où vient ce jeu auquel jouent les trois amis et qui consiste à nommer les différents coups d’États en Afrique ?
Je suis obsédé par la politique africaine depuis longtemps déjà. Pendant l’écriture de ce roman, je faisais des recherches sur l’histoire des pays africains. Dans beaucoup de pays, ce n’est qu’une succession de coups d’États. Le jeu est apparu ainsi, sans plus de réflexion. Je voulais parler des politiques africaines, sans être sinistre, cynique, sérieux, pédagogique, sentimental… Le jeu était une façon de parler de quelque chose de tragique en le masquant avec de l’humour.
Vous êtes né en Éthiopie mais vous avez grandi aux États-Unis. Quel est votre rapport à l’Afrique ?
C’est un rapport compliqué. J’y vais régulièrement, pour voir de la famille mais aussi en tant que journaliste. C’est chez moi, et en même temps, j’en suis éloigné. Quand j’y suis, je me sens Africain. C’est d’ailleurs plus simple de me sentir Africain ailleurs en Afrique qu’en Éthiopie.
Je me sens responsable de la façon dont on écrit sur l’Afrique, y compris dans mon travail de journaliste. Les mots ne sont jamais anodins. Par exemple, on utilise souvent des mots comme « enfer » pour parler d’une guerre en Afrique. L’enfer, c’est l’enfer – ça n’invite à aucune analyse, aucun questionnement, aucune complexité. C’est une façon irresponsable d’écrire sur l’Afrique.
Et votre rapport aux États-Unis ?
Je ne me sens pas Africain-Américain. C’est une histoire différente, dont je ne fais pas partie. C’est une autre identité. Par contre, je me sens Noir aux USA.
Je pense que si Barack Obama a été élu, c’est justement parce qu’il n’est pas Africain-Américain. S’il l’avait été, il aurait eu une vie tout à fait différente, il ne serait peut-être jamais arrivé là. Obama a réussi à tenir la race à l’écart de la campagne et à l’aborder d’une façon différente. Il n’a pas cherché à taire cette question, et cela n’aurait d’ailleurs pas de sens puisque cela fait partie de notre histoire. Mais ce n’est jamais devenu le sujet principal. Les Africains-Américains étaient d’ailleurs assez méfiants vis-à-vis d’Obama au début. Il y avait comme une espèce d’incertitude sur son identité.
USA mais en même temps cela n’a pas beaucoup de sens de limiter les identités comme ça.
Histoire plus d’importance que la race ?
Oui, cela définit la réalité des gens. La classe sociale. Les immigrés africains réussissent souvent mieux que les Africains Américains. Ils sont parfois une éducation universitaire, ils orientent leurs enfants autrement dans l’école. Ils n’ont pas deux siècles d’oppression et de ségrégation derrière eux. Ils ont souvent plus d’opportunités que les autres.
Deux sortes d’immigrants dans le roman : père de naomi et Sépha ?
Comment votre livre a-il été reçu aux États-Unis ?

Les réactions ont été plutôt bonnes. Beaucoup de lecteurs étaient heureux que l’on parle de ce sujet, même si le livre reste un roman avant tout, pas un roman sur l’immigration. C’est une histoire sur des personnes, sur des identités de migrants, qui sont souvent réduits à pas-grand-chose. Des lecteurs m’ont dit que cela reflétait leur vécu. Même ceux qui réussissent restent souvent dans une sorte de solitude et d’isolement. Ils font partie de la société mais ne se sentent pas en faisant partie. C’est leur pays, le pays de leurs enfants, ils ont une vie ici mais ce n’est pas chez eux. Ils ont l’impression de traverser leur propre vie en spectateurs. Tout ce qui est vraiment important est ailleurs. Ici, ce ne sont que des choses qui ressemblent à ce que cela aurait pu être ailleurs, dans le pays d’origine.

1. Albin Michel, 2007. Ce roman a obtenu le « Guardian First Book Award » en 2007Paris, février 2009///Article N° : 8658

  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article





Laisser un commentaire