D’une fleur double et de quatre mille autres

De Claude Haffner

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Il est émouvant de pouvoir revoir Pierre Haffner à travers l’hommage que lui rendent sa fille en faisant ce film et son ami Tahar Cheriaa en se prêtant au jeu. Pierre, brutalement décédé d’un cancer en 2000 à l’âge de 57 ans, n’était pas seulement un « spécialiste » du cinéma « négro-africain » dont il a partagé les époques fondatrices mais aussi un bon vivant très attachant et drôle, toujours prêt à l’anecdote ou à l’analyse. Il aura partagé le destin de ces rares chercheurs de l’ombre qui, n’ayant pas la couleur de peau adéquate, n’ont pas vocation à représenter un ensemble mais se contentent de soutenir de toute leur discrète énergie et par leur travail d’écriture critique une cinématographie aux immenses virtualités mais encore victime de visions réductrices et de malentendus historiques. Même le vieux renard Tahar Cheriaa, qui fut à l’origine des Journées cinématographiques de Carthage, se réappropriera la dernière expression d’un ultime article qui donne son titre au film où Pierre qualifiait de « monstre » la cinématographie africaine, tant elle s’écarte de la normale.
Projet inachevé faute de financement, ce film de 19 minutes est une esquisse de ce qu’il aurait pu être dans une version écrite pour 52 minutes. Mais il ne manque pas de force. Claude joue d’effets d’écho et d’amplification entre les films, les propos historiques de Pierre et le partage du quotidien avec Cheriaa chez qui Claude réside et assure diverses tâches ménagères : un extrait du final de Xala de Sembène Ousmane avec son édifiante scène des crachats répond à une archive où Pierre rappelle avec brio combien les cinémas d’Afrique furent un réquisitoire en règle contre les maux de l’Afrique. De même, un extrait de Yeelen de Souleymane Cissé illustre l’idée de Pierre selon lequel le cinéma africain n’a pas connu une continuité en ligne ascendante mais un développement plutôt chaotique avec des sommets et des creux. « Tous les enfants sont nés d’une maman », reprend Tahar Cheriaa. C’est dans cette nécessité de connaître le passé pour comprendre le présent que se situe cet hommage en forme de lettre d’amour d’une fille à son père. Pierre insiste sur la nécessité encore actuelle d’accompagner cette cinématographie auprès d’un public occidental bourré de préjugés, signalant que « tout est toujours à recommencer ». Il fut une grande figure de cette abnégation mais aussi de son corollaire, une nécessaire théorisation. Ce film vient pertinemment rééquilibrer la relative discrétion qui entoura sa mort dans un milieu encore frileux face à la pensée du cinéma, et donne envie de relire les écrits de Pierre autant que d’espérer que Claude trouvera les moyens de son 52 minutes !

///Article N° : 3953

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