En terre étrangère

De Christian Zerbib

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Voilà une vraie gageure que de sortir en salles aujourd’hui, en plein mois d’août, un long métrage documentaire sur un sujet aussi rabattu aux actualités comme au cinéma que l’immigration et les sans-papiers. A moins d’apporter quelque chose de nouveau. Christian Zerbib le tente en mêlant aux sans-voix des célébrités : Charles Berling, Emmanuelle Béart, Josiane Balasko, Azouz Begag et le styliste Imane Ayissi, lui-même ancien sans-papier. Ils apportent une voix simple, affligés face à l’inhumanité déployée dans la chasse aux clandestins, engagés pour que les choses changent dans une France moins indigne de son Histoire et de ses valeurs.
Le nouveau, il le tente aussi en osant l’utopie : et si on ouvrait les frontières, se prend-il à rêver avec le sénateur socialiste François Rebsamen, pour tourner le dos à cette injustice fondamentale où la circulation est réservée aux riches et que le piège du retour impossible ne se referme plus sur des sans-papiers condamnés à ne plus bouger une fois qu’ils sont là. La question est d’importance. Azouz Begag apporte la réponse : à condition de soutenir vraiment le développement au Sud pour que s’amenuise l’écart qui engendrerait la ruée. Autrement dit, ce n’est pas demain la veille.
Car c’est bien le désespoir qui guide l’exil et, loin de tout dogmatisme ou de discours entendus, c’est ce désespoir que veut souligner Zerbib. Il le traque en accompagnant Seydou Togola, qui vient d’obtenir ses papiers de haute lutte et retourne passeport en mains dans son village malien constater les dégâts de la mondialisation. Un peu d’explications : le prix du coton qui ne cesse de baisser dans le grand jeu de la spéculation mondiale, et c’est toute la chaîne des revenus et de l’emploi qui se déglingue.
Le désespoir, il le trouve aussi chez ces jeunes Sénégalais qui ont frôlé la mort dans des pirogues ballottées par les vagues de haute mer et se retrouvent dépouillés par les passeurs, en position d’échec. Cet aller-retour du désir fait le moteur du film : comprendre ce qui motive ces hommes à risquer le tout pour le tout, alors même qu’ils savent parfaitement que l’Eldorado a clairement perdu de son attrait. Dure conclusion : leur certitude que, pris dans le cycle du chômage ou du travail sous-payé, ils n’ont aucun avenir chez eux alors que la richesse existe bien ailleurs, puisqu’on la voit à la télé.
Et nous voilà sous le coup, la bouche pâteuse et la tête basse devant l’état du monde. Les deux jeunes Sénégalais sont filmés de nuit, déconnectés, loin de tout ce qui fait l’énergie de l’Afrique. Ils sont filmés en désespoir car c’est ce constat le discours du film. Et c’est là que, bien que sachant à quel point c’est difficile et que le désespoir existe bel et bien dans ces pays qui ne peuvent fixer leur jeunesse, un manque surgit : cet espoir coûte que coûte dont parlait Abderrahmane Sissako, cette liberté dont il s’agit de se saisir pour déjouer les déterminations, comme cela se passe toujours à un moment ou à un autre dans un film de Spike Lee ! Car enfin diantre, il y a des combats politiques en Afrique, même si la politique y est souvent pourrie. Il y a des initiatives un peu partout, même si elles ont du mal à surnager. Il y a de la culture et de la beauté à la pelle et il y a de la vie en Afrique, prête à prendre le dessus à la moindre occasion, dès que les jeunes s’organisent et se prennent en main.
Le départ est certes une tentative de briser la détermination sociale et de sortir du cercle de la pauvreté. Il fait parfois partie de l’initiation du jeune garçon. C’est une forme de vie et la migration inter-africaine fut de tous temps un facteur d’unité du Continent, avant même de s’ouvrir au Nord. Et en Europe, quelques-uns aboutissent, non sans en avoir bavé : Seydou Togola obtient ses papiers après une grève collective de la faim, Imane Ayissi finit par réaliser son rêve de réussite sociale, Fouad Boukenal est fier de pouvoir enfin montrer ses papiers après 14 ans de clandestinité. Ce sont des hommes debouts que Zerbib nous montre avec simplicité et cohérence, mais ils sont cependant l’exception que confirment aussi bien la règle que d’autres intervenants : dans l’hostilité ambiante, c’est un parcours du combattant où l’on y laisse des plumes.
Et me voilà qui revient avec ma gêne devant ce film parfaitement courageux et sincère : Sartre ne dit-il pas que la liberté est toujours en situation, qu’elle n’existe que face aux obstacles ? D’une manière ou d’une autre, l’individu est toujours confronté au choix de se prendre en mains. Et le cinéma n’a-t-il pas pour fonction de l’y encourager plutôt que de l’accabler sous le poids du destin ?

///Article N° : 8827

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Les images de l'article
Charles Berling
Christian Zerbib avec Seydou Togola
Famille de Seydou Togola à Kouitala, Mali.




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