entretien de Boniface Mongo-Mboussa avec Sylvie Kandé

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Née à Paris, de mère française et de père sénégalais, Sylvie Kandé, vit actuellement aux Etats-Unis. La question du métissage reste la pierre angulaire de sa démarche d’écriture. Avant de publier Lagon, lagunes, elle a dirigé Discours sur le métissage, identités métisses : en quête d’Ariel (L’Harmattan, 1999). Réunissant plusieurs écrivains et chercheurs de différentes disciplines, cet essai analyse le problème du métissage du point de vue biologique, historique, anthropologique, littéraire et linguistique. Entretien.

On vous présente tantôt comme une historienne, tantôt comme une littéraire. Quel est votre itinéraire ?
J’ai plutôt une formation littéraire avec une maîtrise de Lettres classiques et un passage par hypokhâgne et khâgne à Louis-le-Grand. Mon mémoire de maîtrise sur l’image du Noir dans l’art et la littérature de la Grèce ancienne montre que l’Afrique, son histoire et ses représentations sont restées mon souci majeur au travers des disciplines.
Les lieux et l’époque de mon enfance ont été déterminants pour le choix de mon domaine de recherche et de création. Dans la banlieue parisienne où j’habitais au moment des indépendances africaines, j’ai subi les manifestations d’anxiété agressive de mon quartier devant de nouvelles questions qui se posaient à la nation toute entière : décolonisation, racisme et métissage. Dans ces épreuves, j’ai eu l’aide de ma famille proche et notamment de mon père qui m’a encouragée à marcher, quoiqu’il arrive, tête haute, « parce que nous aussi, nous avons une histoire ». Je brûlais donc de savoir de quoi était faite l’histoire africaine, alors absente des programmes scolaires, sauf pour ses épisodes désastreux comme la traite et la colonisation.
En histoire, dans le droit fil de mes intérêts permanents, j’ai voulu étudier la formation de la société créole en Sierra Leone, c’est-à-dire poser la question qui traverse les diasporas africaines : peut-on « retourner » en Afrique ? Et sous quelle identité ?
Comment en êtes-vous venue à écrire de la poésie ?
Au milieu des années 80, je suis partie aux Etats-Unis où j’ai fini ma thèse et naturellement, j’ai commencé à enseigner dans les départements de français d’établissements universitaires, sur la côte Ouest puis à New York, à une période où on découvrait juste la littérature africaine et caribéenne « francophone ».
Pour ma part, je la connaissais bien, des yeux et du coeur, pour avoir lu, adolescente, l’anthologie de Lilyan Kesteloot et la revue Présence Africaine. Des extraits de texte, j’étais passée, rapidement et avec passion, aux versions intégrales. Trouver un écho littéraire à mes désarrois dans la cité fut d’abord une question de survie ; le calme venant, je me suis de plus en plus intéressée à la forme, sans toutefois renoncer à la contextualisation de cette littérature africaine et caribéenne. Qui croit qu’un texte peut changer la vie et que tout n’a pas déjà été mieux dit, a envie, j’imagine, d’essayer sa plume. Je voyais des lacunes dans le traitement du thème de l’identité. C’est pourquoi j’ai été si émue à la lecture du roman de Marie Ndiaye, En famille, que j’ai immédiatement interprété comme un roman du métissage.
Justement, vous avez dédié Lagon, lagunes à Marie Ndiaye. Est-ce un hommage ou un signe de complicité intellectuelle ?
C’est un hommage à une écrivaine que j’aime imaginer comme ma jeune aînée. En d’autres termes, fort brillamment avancée dans sa carrière littéraire et née à l’ère postcoloniale. En famille est une satire merveilleusement subtile du préjugé racial dans la France profonde qui condamne Fanny la métisse à vivre conditionnellement et à mourir plutôt deux fois qu’une.
Complexe, déroutant, parfois opaque, Lagon, lagunes est un livre qui retrace en quelque sorte votre propre itinéraire, un itinéraire qui s’imbrique avec celui de la Diaspora. Est-ce là pour vous une façon de nous dire que la question de l’identité est beaucoup plus complexe qu’on ne le croit ?
Lagon, lagunes est organisé autour des séquences d’un itinéraire individuel retracé de façon plus ou moins chronologique. Chaque chapitre est toutefois constitué autour d’un thème dont la clé réside dans l’icône initiale. Quelques moments du parcours individuel sont en conversation avec l’histoire collective et en particulier avec certaines occurrences fortes du métissage dans le temps et l’espace. Ce qui complexifie certaines identités, le métissage par exemple, c’est la lecture que l’autre fait de mon corps, la dénomination qu’il y appose et mon silence.
Du point de vue formel, votre livre est une mosaïque de genres littéraires. L’érudition, est, me semble-t-il, au coeur de votre démarche.
Lagon, lagunes est un texte qui se présente sans dénomination générique et qui, volontairement, mélange les genres qui sont des catégories commodes mais pauvres. Mon texte est une prose poétique qui contient des scènes de théâtre, des dessins, des passages de poésie pure, etc. Il porte même trace des travaux théoriques auxquels je me livrais tout en l’écrivant. D’ailleurs, je ne crois pas à l’étanchéité des choses de l’esprit, du coeur et de l’écrit. Par une sorte de porosité, elles s’imprègnent réciproquement et s’entretiennent.
Je sais avoir pris des risques du point de vue de l’écriture. Connaissant un peu les règles du jeu, je les ai sciemment transgressées. J’ai également fait des références croisées à plusieurs littératures, plusieurs mythologies, grecque, peulhe, etc. pour les partager avec le lecteur. C’est peut-être ce que vous appelez l’érudition.
Dans un passage, vous établissez un parallèle entre le métis et l’Albatros de Baudelaire. C’est une démarche intertextuelle assez subtile !
L’exil du poète sur terre où il est persécuté par le vulgaire a été allégorisé par Baudelaire dans ce célèbre poème des Fleurs du Mal auquel vous faites allusion, « L’Albatros ». J’ai été bouleversée en lisant que Toussaint Louverture, le leader de la Révolution haïtienne, était en possession d’un manuscrit lorsqu’il a été enfermé à la prison de Fort-de-Joux. Cette image de Toussaint l’écrivain s’est mêlé dans mon esprit à celle du Haïtien Abner Louima, torturé par la police à New York, il y a quelques années.
Dans un autre passage de mon texte, il y a un jeu de mots sur « albatros » qui signifie en anglais un poids qu’on porte suspendu à soi, dont je fais un synonyme du « symbole », ce morceau de bois dont on affublait, en Afrique comme en Bretagne, un enfant surpris à l’école à parler sa langue maternelle plutôt que le français. A l’intérieur comme à l’extérieur, la colonisation a voulu éradiquer l’usage des langues locales, comme l’incrédulité du public peut réduire au silence une vocation poétique.
Lagon, lagunes : le titre est beau. Qu’est-ce qui le justifie ?
Ce titre s’est imposé à moi lorsque j’écrivais et j’ai dû réfléchir à cette urgence des mots à s’installer d’eux-mêmes au bord du texte. Peut-être ce couple de mots tirait-il sa force du contraste entre féminin et masculin – contraste que j’ai renforcé par une opposition singulier/pluriel. J’ai pensé au rythme créé par l’allitération ; et puis au tableau de Matisse « Lagon »dans Jazz. Enfin j’ai retrouvé dans Le cahier d’un retour au pays natal de Césaire le vers suivant « dans ma mémoire sont des lagunes » et soudain j’ai su les lacunes de l’histoire que je voulais combler avec mon poème. Ce titre reflète aussi le plaisir que j’ai à habiter le français, une langue qui peut créer deux mots à la fois proches et différents, en attente de leur phrase.

///Article N° : 1394

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