Entretien de Sylvie Chalaye avec Werewere Liking

Limoges, octobre 1997
Lire hors-ligne :

Fondatrice du Ki-Yi M’bock Théâtre, qu’elle crée à Abidjan en 1985, Werewere Liking est une femme au succès dérangeant qui dans son théâtre a osé aborder les sujets les plus tabous de la société africaine. Mais la jeune camerounaise immigrée, qui n’avait jamais été à l’école, a aussi réussi à diriger une communauté d’artistes et à la faire vivre presque exclusivement de son travail culturel, sans dépendre des institutions. Et celle qui est aujourd’hui la Mère de tout un village n’a pas manqué dans sa jeunesse de subir les humiliations que la société réserve aux filles… Cette femme indépendante et libre, qui a su changer son destin, est sans doute une des plus belles expressions de la force féminine et de la patience nègre.

 » Mais peut-on être nègre sans être patient ? « ,
Koffi Kwahulé, Cette Vieille magie noire, Ed. Lansman, p.70.

Vous êtes une artiste de théâtre reconnue internationalement. Un parcours comme le vôtre est exceptionnel. Mais en quoi le chemin parcouru a-t-il été difficile pour la femme que vous êtes ?
Dans chaque entreprise, il y a des difficultés, aussi bien pour un homme que pour une femme. Certes, les difficultés sont de nature différente, mais il y a toujours des difficultés pour réaliser quelque chose d’important. La plus grande exigence commande de ne pas céder au découragement et à la paresse. Il faut accepter beaucoup plus qu’on ne devrait, ne pas considérer chaque critique comme un prétexte au renoncement. Telle est la première difficulté inhérente à toute entreprise. Ne dit-on pas chez nous que seul celui qui n’agit pas demeure irréprochable ? Il faut savoir que chaque fois que l’on commence une action, on va commettre beaucoup de bêtises, voire blesser des gens. Il faut essayer par conséquent de garder beaucoup de vigilance pour faire le moins de tort possible. Evidemment ce n’est pas toujours facile, car l’inconscient nous fait commettre des actes qui peuvent heurter les autres, alors que telle n’était pas notre intention.
Et en tant que femme ?
En tant que femme, il faut résister à la tentation de croire que l’on a quelque chose de très particulier. Je pense qu’une femme a des difficultés particulières, mais aussi des atouts particuliers. Moi je ne me considère pas comme une handicapée par le fait que je suis femme. Au contraire, je considère qu’être femme est un privilège. Je le dis à qui veut l’entendre : aucun homme n’aurait pu faire le Ki-Yi en cette époque ; ce n’était pas possible pour un homme. Seule une femme pouvait le faire parce qu’il fallait avoir l’habitude de donner sa vie pour que la vie continue. Seules les femmes ont appris à le faire. Une sorte de sacrifice en quelque sorte, au-delà de son pouvoir personnel, de son autorité, qui est remise en cause ou pas… Parce qu’il faut savoir mettre son autorité de côté pour chercher à comprendre afin que la vie continue.
L’abnégation féminine ?
Oui, absolument. C’est de cela que je parle.
Est-ce que l’on peut dire que votre réussite d’aujourd’hui est une revanche sur votre passé – car vous avez eu, je crois, une jeunesse un peu dure ?
Je ne sais pas ce que vous appelez une histoire  » un peu dure « . Je n’ai pas eu une vie plus dure que les autres. J’ai un destin particulier donc une vie un peu particulière. On dit que Dieu ne nous soumet jamais à une épreuve au dessus de nos forces.
Comment votre engagement en tant que femme se traduit-il dans votre théâtre ?
Il se traduit par le fait que je ne suis pas pressée dans mon théâtre. Quand on a un enfant on ne peut pas décider du rythme auquel on voudrait le voir grandir. Que l’on soit pressé ou pas, il prendra le temps qu’il faut et ne grandira qu’à son rythme. Mon caractère féminin se manifeste par cette patience : je sais qu’il ne sert à rien de courir. Je travaille beaucoup, mais je laisse chaque chose aller à son propre mûrissement. Il faut prendre le temps de former les gens. Pour les esthétiques auxquelles moi je rêve, je ne peux pas trouver des gens déjà formés. Il faut donc que je prenne le temps de former les gens.
Dans votre dernier spectacle, L’Enfant Mbénè, le personnage de la grand-mère est très important. Est-ce qu’il n’y a pas un peu de vous dans ce personnage, bien que vous soyez encore une jeune femme ?
Dans les contes, nous avons des personnages modèles. Je pense effectivement que c’est le rôle de cette femme que je joue au quotidien. Tous les jours je dois veiller, rappeler aux gens qu’ils ont un destin, des responsabilités, qu’il doivent fournir plus d’effort que d’ordinaire. C’est en effet le rôle que je joue. Je suis la grand-mère du Ki-Yi et je suis considérée comme une ancêtre. Voilà pourquoi cela ne me choque pas que vous me voyiez comme la grand-mère.
Mais mon personnage préféré dans les contes initiatiques est dans Kaïdara. C’est le personnage qui ramasse du bois pour en faire un fagot. Au moment de le porter, il ne peut pas le soulever. Pourtant, il va ramasser et ramasser encore plus de bois. Il ne peut toujours pas soulever le fagot, évidemment ! Cette parabole signifie que même si ce que nous faisons est au dessus de nos forces, il ne faut pas renoncer. Ce n’est pas parce que je ne peux pas porter le fagot que je dois cesser de ramasser du bois, car d’autres personnes viendront après moi pour soulever ce fagot. Ils n’auront alors plus à perdre du temps à ramasser du bois, et eux, ils pourront peut-être porter le fagot pour continuer la chaîne.
Il me semble que le travail que fait le Ki-Yi s’appuie justement sur une très forte solidarité féminine ?
Oui, j’essaie d’encourager beaucoup les femmes. Dans les équipes que je forme, il y a désormais beaucoup plus de femmes que d’hommes, car l’abnégation dont elles sont capables est extraordinaire. On dit que former un homme c’est bien, mais former une femme c’est former dix hommes.

///Article N° : 169

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire