entretien d’Eloise Brezault avec Véronique Tadjo

Londres le 22/05/2000
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Dans votre dernier livre, vous dépeignez la relation amoureuse au sein d’un couple qui a perdu, en quelque sorte, ses points de repère. Les personnages sont réduit à leur minimum : un nom, une vague description physique. Ce qui compte, ce sont leurs voix intérieures, ce sont ces mouvements imperceptibles de l’âme qui font que ces personnages ont une existence à nos yeux. Pourtant, un détail m’a frappée : c’est qu’il y a rarement de réelles conversations, plutôt des monologues comme s’il n’y avait plus de communication entre eux. Comme si l’amour avait tué cet échange de paroles. Est-ce que l’amour a tué la communication ?
Non, ce n’est pas ça… Je crois que c’est comme ça que je suis : c’est plutôt à l’intérieur des personnages que j’aime me promener. Et c’est pour ça, par exemple, que je n’ai pas encore touché au théâtre parce qu’il faut avoir une oreille et entendre. Moi, j’entends les choses intérieurement et donc ça se traduit comme cela dans mon écriture. C’est la même chose dans mon livre sur le Rwanda, vous le verrez : c’est aussi un voyage intérieur finalement. C’est comme cela que je fonctionne.
La femme se sent déracinée, l’homme a de plus en plus de mal à supporter les injustices de son pays. Au début du livre, Aimée de penser : « Son exil s’était transformé en lieu habitable. » (19). Mais elle ajoute plus loin : elle « avait toujours su qu’elle partirait un jour, qu’elle arracherait ses racines et qu’elle irait là où personne ne l’attendrait. Elle avait toujours su qu’elle trahirait. » (31)
Est-ce cela la définition que vous donneriez de l’exil intérieur : être à la fois dans le monde mais se sentir hors du monde ?
C’est l’exil mental. Oui… mais c’est aussi l’exil physique. Partir, c’est toujours une déchirure. Et quelque part, c’est aussi une trahison parce qu’on laisse les gens là où ils sont. On espère qu’ils vont tout faire pour nous garder une place et qu’on pourra revenir quand on veut. L’exil est à la fois dans la tête et dans le corps…
Dans Le royaume aveugle, le peuple a le choix entre brûler ou se régénérer ? Et dans ce livre, l’Amour permet aux hommes de se régénérer, « trouver la force de changer ; de repartir à zéro, d’annuler le passé encombré d’erreurs et de ratures multiples. » (59) Pourtant, avant, les hommes « se noieront dans leur propre angoisse (…), ils se mettront à tourner sur eux-mêmes et à hurler dans l’air calciné ». (58)
L’amour doit-il se brûler avant de se régénérer ?
Non… C’est comme la vie est… Partout où il y a une révolution, où il y a quelque chose d’extraordinaire qui se passe, qui fait qu’un ordre établi se renverse, c’est le chaos total. On peut espérer que de cela va renaître quelque chose, mais bien souvent, il faut détruire pour construire et c’est cela qui est terrible !
Aimée comme Eloka sont deux personnes révoltée contre le monde et ses injustices. Et à un moment donné, Aimée se regarde dans le miroir et prend une résolution : « Quoi qu’il arrive, je ne peux m’arracher la peau, les cheveux, les dents. Je ne peux renier ma nature profonde. Seule l’histoire me façonnera. Je refuse l’intimidation. » (42)
Il y a un lien entre les personnages et l’histoire. L’histoire façonne les personnages, les personnages essaient d’avoir un impact sur l’histoire. C’est un va-et-vient constant. Mais par exemple, je crois que, dans Le royaume aveugle, on retrouve cette situation chaotique, mais cette fois-ci à l’intérieur même des personnages… Quand ils se rendent compte de tout ce qui va mal en Afrique, de tous ces maux, leur situation devient cauchemardesque. C’est très difficile pour l’amour de pouvoir alors survivre…
Un mal-être chronique ronge vos deux personnages : ils sont en révolte contre le monde et ses injustices : ils veulent à tout prix comprendre, tout, même la mort. Il y a d’ailleurs un passage très métaphorique où l’on entre pleinement dans l’univers du conte : la mort est une sorte d’hydre à 7 têtes, une « bête (…) dévoreuse d’âmes. Ses lèvres grotesques aspirent le sang. Ses langues agitées goûtent les chairs. » (58) Cette description rappelle aussi les chauves-souris dans Le royaume aveugle…
Oui, c’est vrai…
Vous tissez des passerelles entre le conte et la réalité, comme si le conte pouvait éclairer la réalité par une approche plus lointaine, plus distante, comme si le conte permettait d’en dire plus sur la réalité… A-t-il vraiment ce pouvoir ?
Oui… Je trouve qu’on peut tout se permettre dans le conte. On peut passer du fantastique au réel, au quotidien. C’est cela que j’aime bien, on peut faire tout ce qu’on veut… sans qu’il y ait d’interdit… Les personnages peuvent se multiplier, mourir et se réveiller… C’est pour cela que dans Champs de bataille et d’amour, quand il y a des choses un peu étranges au niveau du temps et de l’espace…
Le temps est complètement aboli… Il y a des références à la réalité, par l’entremise de la radio… Mais on évolue dans une espèce de hors-temps où même les lieux disparaissent…
Oui, exactement… Ça ne m’intéresse pas de m’occuper du quotidien et d’expliquer. J’aime bien passer directement à ce que j’ai envie de dire, prendre des…raccourcis ?
Oui, c’est ça… (Rires
Est-ce que vous faites une différence finalement entre conte et roman ?
Je ne sais pas si j’écris des romans… Ce sont les éditeurs qui veulent absolument me mettre une étiquette. Mais sinon, moi j’écris… Après on verra… (Rires). De toute façon, je n’écris jamais de manière conventionnelle. Donc, l’étiquette de roman, je pense qu’elle est à revoir ! Moi, souvent, je dis texte, récit… parce que je ne crois pas que ce soit un roman conventionnel avec une histoire linéaire…
A un moment donné de Champs de bataille et d’Amour, on bascule de ce sentiment de hors-temps qui baigne tout le roman, à la réalité : Aimée parle des événements horribles du Rwanda, elle ne peut les accepter, elle en cherche la cause et a ces mots impuissants : « A quel ancêtre maléfique avons-nous refusé le dernier sacrifice pour que se propage cette violence fratricide ? » (73
Ce comportement me rappelle celui de Kadidja dans Le cavalier et son ombre, de Boubacar Boris Diop. Kadidja tente, à tout prix, d’expliquer les massacres au Rwanda en recourant à l’histoire du Cavalier et son Ombre, histoire qu’elle a inventée de toute pièce, en s’inspirant des légendes de son pays, pour ne pas abdiquer devant les incohérences du monde.
Kadidja veut expliquer le monde moderne en recourant à l’univers du conte et des légendes, sans y parvenir, comme si l’imaginaire et la réalité ne pouvait être compatibles. Aimée, elle, ne s’y essaie pas. Elle se pose juste la question.
Pourquoi vous êtes-vous arrêtée à cette seule question ?
Parce que ce n’était pas mon propos. Je ne voulais pas rentrer là-dedans. Dans Le royaume aveugle, j’avais essayé de parler de la tradition et je m’étais avancée dans cette idée. Je ne voulais pas refaire cela avec Champ de bataille… Dans le livre sur le Rwanda, je parle encore un peu de la tradition en essayant de comprendre ce qui, dans notre culture, peut provoquer de tels comportements…
Est-ce que vous pensez, comme le dit B.B. Diop, que c’est un problème d’identité qui est au cœur de ces massacres ?
De toutes façons, je fais toujours des recherches sur l’identité… Mais je crois que le Rwanda est une manipulation politique de la notion d’ethnicité… C’est une histoire « banale »… Je crois qu’on ne peut pas l’expliquer : on ne peut pas donner qu’une seule raison au génocide du Rwanda. Une classe sociale est arrivée au pouvoir et a voulu utiliser tous les moyens possibles pour y rester ! On peut voir dans d’autres pays ce qui se passe quand le pouvoir essaie de manipuler cette ethnicité. C’est pour cela que dans Le royaume aveugle, j’avais déjà essayé de parler des gens du Nord et des gens du Sud pour montrer que la nation était faite de toutes ces ethnies travaillant ensembles… On peut voir que, par exemple, en Côte d’Ivoire, les questions ethniques étaient un problème latent qui maintenant, remonte à la surface : cela commence à devenir préoccupant ! On vient d’avoir un coup d’état à cause de tensions ethniques entre le Nord et le Sud… Si, dans Le royaume aveugle, j’ai simplement pris les ethnies de Côte d’Ivoire, dans Champs de Bataille et d’Amour, j’ai voulu encore montrer la différence à un autre niveau, entre une Blanche et un Noir. Mais c’est pour dire la même chose en fin de compte : la différence est une question de points de vue.
Est-ce que vous pensez que la parole a un pouvoir fort sur les gens, qu’elle a la possibilité de changer les choses ? Quel pouvoir vous lui donneriez ?
Chez nous, la tradition orale a beaucoup joué dans notre culture, et elle continue encore d’être très importante. On ne dit pas les choses comme ça : ici, les gens peuvent se disputer et ensuite c’est oublié ; en Afrique, certaines choses qui ont été dites ne peuvent être pardonnées ! La parole a un pouvoir très puissant
Pensez-vous que l’écrivain a un quelconque pouvoir, une possibilité d’agir sur
la réalité ?
Oui… par les écrits. Mais aussi par la parole parce que bien souvent on demande aux écrivains de parler. Par exemple, revenons au cas du Rwanda. Je pense que c’est un exemple de parole qui touche ! Sur d’autres sujets aussi, beaucoup d’écrivains vont s’impliquer…
D’ailleurs, quand on regarde la littérature africaine en général, l’histoire est très présente… Comment régler ses comptes avec l’histoire…
Exactement…
A une certaine époque, c’était la colonisation qui était visée dans les romans. D’ailleurs dans Le royaume aveugle, c’est autant la colonisation que les dictatures qui sont dénoncées. Et dans Champs de bataille et d’amour, vous avez fait le choix de rester dans une histoire très présente. Pourquoi ce choix ?
Dans Le royaume aveugle, j’ai voulu montré le pouvoir – pouvoir despotique, tyrannique…- et puis dans Champ d’amour, j’ai voulu montré l’effet de ce pouvoir sur un couple venant de différents horizons, un couple qui est confronté, comme tous les couples, à tous les problèmes de la vie quotidienne… C’est donc cela qui vient se greffer à l’histoire et on ne voit pas le pouvoir… On voit simplement les effets de ce que j’appelle un contexte défavorable ! Ce sont les problèmes de l’Afrique qu’on retrouve ici mais aussi les problèmes des couples… Ah ça va être une histoire entre une Blanche et un Noir, alors on va jusqu’à la fin du livre en cherchant cette histoire… Et puis on ne trouve pas grand chose… c’est décevant (Rires)
En fait, ce qui est étonnant, c’est que la relation entre une Blanche et un Noir n’est en aucun cas problématique alors que pour beaucoup d’auteurs, c’était là que se situe le véritable problème. Chez Tierno Monénembo, par exemple, les couples mixtes donnent naissance à des êtres monstrueux ou malades, ce qui pose la question de l’identité… La relation au sein d’un tel couple est impossible ! Et vous, vous n’en parlez pas… ça ne pose aucun problème
Ça ne pose aucun problème car je crois qu’ils gardent leur différences mais ils épousent les mêmes choses. Cette femme qui vient d’un village – et je l’ai fais exprès pour montrer que les Blancs ne vivent pas tous dans des villes ! C’est Eloka qui vient de la ville ! – épouse les maux de l’Afrique ! Quand quelqu’un fait quelque chose comme cela – ce qui est valable aussi pour les Africains qui se retrouvent plusieurs générations après en Europe et qui se considèrent comme des « afro-saxons » ou je ne sais pas, il paraît qu’on dit maintenant « négro-politains » ! (Rires) – quand on va dans un endroit et qu’on en épouse les problèmes et les espoirs, j’estime qu’on fait partie de cet endroit. Mais il y a toujours des efforts à faire du côté de la cohabitation qui reste difficile ! Et quand vous dites que mes personnages ne se parlent pas, qu’il n’y a que des monologues, c’est peut-être un peu cela aussi, la difficulté de la cohabitation : il y a toujours des difficultés de communication. A un moment donné, je dis : « C’est si difficile d’aimer ». A chaque fois qu’on veut vraiment aller vers quelqu’un, c’est épuisant !
La ville est un thème récurrent : que ce soit dans Le royaume aveugle ou dans votre dernier roman, elle représente un peu l’amnésie collective : c’est un lieu où l’on se perd, où l’on perd ses racines, sa mémoire. Eloka, Aimée et même Akissi ne se souviennent pas de leur passé ou très peu. En quoi la ville concourt-elle à cette gangrène de la mémoire ? Est-ce que c’est vraiment un lieu où l’on s’oublie ?
La ville est très concentrée : c’est un lieu où tout va vite ! Et les gens qui n’auraient peut-être pas cohabité, tout à coup cohabitent. On est tellement pris par la vie qui bat son plein, qu’on n’a plus tellement le temps pour les choses du passé : il faut résoudre les problèmes de maintenant…
Dans Le royaume aveugle, Akissi se ressource dans le Nord…
Oui, c’est là-bas qu’elle arrive à voir, en quelque sorte, car c’est la vieille qui l’initie.
La ville recueille des exilés venus de partout : tous ce fondent dans son anonymat et réapprennent à vivre… et à oublier. L’oubli est une sauvegarde dans ce cas-là car cela semble trop dur de se souvenir d’où l’on vient !
Oui, c’est possible aussi… Quand Akissi va se ressourcer dans le Nord, elle voit une autre réalité que celle de la ville où elle a vécu jusqu’à présent. Il y a quand même une prise de conscience…
Il y a aussi le dialogue que Akissi entame avec les gens du village, dialogue qui est totalement absent de l’univers de la ville (Akissi n’avait aucun dialogue avec son père, par exemple !)…
Il faut aussi admettre que beaucoup de villes africaines ne se portent pas bien. Moi, je vois Abidjan que j’ai connue il y a plusieurs années… Abidjan, maintenant, est devenue une ville qui n’est pas agréable à vivre : à tous points de vue, au niveau de la pollution, du bruit, de la criminalité… J’ai vécu à Nairobi… Le Kenya est un très beau pays mais Nairobi est une catastrophe au niveau de l’organisation de la ville : ça devient une ville effrayante pour les mêmes raisons… C’est terrible, ça fait mal au cœur rien que de regarder les gens : on ne peut pas marcher… C’est l’enfer ! Ce qui m’offusque, c’est la façon dont les villes sont détruites…. Ça devient horrible !
D’ailleurs dans la littérature africaine, plus généralement, la ville devient ce lieu en décomposition, où tout est détruit…
Ça montre bien le type de pouvoir qu’il y a en place… La ville est vraiment significative des maux de l’Afrique !
La relation amoureuse est au cœur de votre dernier roman ainsi que du Royaume aveugle. L’amour a le pouvoir de redonner l’espoir au peuple des hommes, de leur redonner une identité. D’un autre côté, pour Eloka et Aimée, l’amour est parfois une entrave à la liberté. « Quand elle [Aimée] regardait autour d’elle les couples qui se mouvaient, elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’ils étaient ligotés l’un à l’autre. » (95)
Les relations entre Karim et Akissi se terminent de façon assez tragique, dans le Royaume aveugle…
Parce qu’ils ne sont pas d’accord sur la marche à suivre… Parce qu’Akissi est limitée de par sa naissance. Elle est la fille du roi, elle a réussi à sortir de son emprisonnement et à prendre conscience d’une autre réalité en tombant d’amoureuse de Karim et en allant vers le Nord. Mais ça ne suffit pas…
Qu’est-ce qui manque dans cette relation ?
Akissi ne peut aller que jusqu’à un certain point car elle est encore trop imprégnée de ce qu’elle a vécu jusqu’à présent, elle n’a pas encore tous les éléments pour être libérée… Par exemple, elle voudrait que Karim privilégie l’amour à la politique, elle préférerait qu’ils vivent leur histoire et qu’il abandonne sa vision des choses.
A un moment donné, Karim, dans le villages des Autres, tombe nez à nez avec le fou qui lui annonce qu’il va se perdre dans ses idéaux politiques. Et c’est ce qui va arriver. Akissi ne peut aller jusqu’au bout car elle est la fille du roi mais Karim, lui aussi, s’est perdu dans ses revendications…
Oui, lui aussi… Ils ne peuvent pas se comprendre, ils sont obligés d’aller séparément puisque lui, même s’il s’est perdu, veut aller jusqu’au bout de sa logique…
L’espoir, c’est ce qui reste de cette relation : Akssi donne naissance à deux jumeaux. Votre roman commence par l’Apocalypse et se termine par la Genèse…
C’est pour dire que c’est peut-être les autres générations qui vont y arriver : si la génération précédente a essayé quelque chose mais n’est pas arrivée jusqu’au bout de ce qu’elle voulait, on peut penser que l’autre génération, issue de parents comme cela, va pouvoir peut-être aboutir là où les autres ont échoué pour différentes raisons, Karim parce qu’il s’est perdu et Akissi parce qu’elle était limitée de par sa naissance ! Et puis peut-être que ce petit garçon et cette petite fille, ensemble, vont réussir à trouver des solutions.
Dans votre dernier roman, vous écrivez : « Les intellectuels aspirent à se substituer à des élites défaillantes afin de réorganiser la société par le haut.
… Les intellectuels se veulent au-dessus de la bourgeoisie et du prolétariat.
… L’intelligentsia en vient à se représenter à la manière des leaders populistes comme un trait d’union entre l’Etat et la société, puis entre le peuple et l’Etat. » (…)
Quelle est la tâche de l’intellectuel dans la société ?
Je voulais parler de cette classe privilégiée des intellectuels. A cause de toutes leurs illusions, ils ont, en eux-mêmes, un échec : ils sont porteurs de leurs propres limites. Ils restent à l’extérieur des choses !
D’un côté, il y a les intellectuels. De l’autre, il y a le personnage emblématique du fou, dans Le royaume aveugle. Quel pouvoir lui accordez-vous ?
Il s’appelle le fou mais aussi le poète, le conteur, le griot… Tous ceux qui disent la vérité ! On peut penser qu’ils ont un coup de folie pour dire de telles choses dans un environnement dictatorial ! C’est toujours cette image du fou, diseur de vérités qui existe depuis longtemps…
C’est aussi ce qu’on retrouve dans les personnages de Sony Labou Tansi…
Oui… Le fou, diseur de vérité, est un personnage qui existe partout !
Dans Le royaume aveugle, Akissi tue métaphoriquement son père en reniant son appartenance au monde des Aveugles et en choisissant le monde des hommes. Elle guide alors des hommes qui, jusque-là, étaient aveugles. Le mythe d’Œdipe n’est pas loin. Réécrit. Réactualisé. Les influences littéraires et bibliques affluent et se mélangent (comme on l’a vu aussi avec le conte).
Akissi coupe le cordon ombilical avec son père, homme de colonialisme ou de dictature – à chacun d’interpréter comme il l’entend – pour renaître vers un autre monde qu’elle aura enfanté, qu’elle aura créé par elle-même. Ce roman serait-il aussi une parabole sur le pouvoir de l’écriture ? Faut-il tuer les influences littéraires pour se les réapproprier et se forger son espace de signifiance ?
Je ne sais pas… Je suis à la recherche d’une manière de dire, d’une forme qui n’est pas nécessairement celle qu’on pourrait attendre de la littérature européenne… Un livre comme Le royaume aveugle a fini par s’imposer mais en réalité, ce n’était pas évident parce qu’il était à contre-courant. Il y avait des gens disant : « vous savez , on en a assez de la littérature engagée, il faudrait passer à autre chose ! » Et en fin de compte, j’ai dit non, j’ai voulu vraiment dire ce que j’avais envie de dire !!!
On retombe aussi sur ce que vous disiez précédemment, le fait que Le royaume aveugle soit un « roman » qu’on n’arrive pas à classer… Vous avez écrit un texte qui tient de plusieurs traditions, ce qui n’est pas évident à faire accepter…
Oui, c’est ça (Rires)… Je pense qu’il faut qu’on trouve notre manière de dire, sans être trop influencé…
Est-ce que vous pensez que la littérature africaine a besoin de passer par des maisons d’édition françaises ou occidentales pour être reconnue ou pour toucher un public plus large…
Ce n’est pas la littérature, ce sont les écrivains… (Rires) Il faut savoir qu’à un moment donné, il y a eu une bonne période, celle des Nouvelles Editions Africaines, avec un éditeur à Abidjan, un autre à Dakar et un autre à Lomé. Et ça fonctionnait assez bien : beaucoup d’auteurs avaient un endroit où publier. Et puis après, tout ça a capoté et chacun est parti de son côté. Il y a donc eu toute une période très dure où on ne savait pas où envoyer nos manuscrits quand on était écrivain ! On les envoyait donc en France ou ailleurs et ce n’était pas ce qui leur convenait… Il y donc eu une période très difficile. L’Harmattan a alors publié beaucoup d’auteurs qui ne savaient pas où aller. Et maintenant, il commence à y avoir des éditeurs sur place : par exemple, je publie tous mes livres pour enfants aux Nouvelles Editions Ivoiriennes (en Côte d’Ivoire), ils commencent à faire du roman… Ce qu’on veut, en réalité, c’est toucher les deux publics : on veut un éditeur sur place qui est prêt à sortir des livres au prix où ils seront acceptés par le marché et on veut aussi pouvoir être lu à l’étranger. On veut les deux ! Plus il y aura d’éditeurs sur place, en Afrique, plus cette littérature pourra sortir et être diffusée. Mais il faut que ce soit dynamique… Quand on a du poids chez soi, les gens finissent par dire : « Tiens, c’est intéressant ce qui se passe par là-bas ! » Mais avant d’être reconnu dans son propre pays, quand on a l’aura d’un bon éditeur à l’étranger, on nous regarde tout de suite d’un autre œil !
Est-ce que vous ne trouvez pas, en ce qui concerne l’Afrique, qu’il y a un style particulier à chaque maison d’édition française : le Serpent à plumes publie des romans d’une veine plutôt fragmentée, le Seuil a des roman d’une facture plus classique. Quant à la nouvelle collection Gallimard, il faut voir comment elle va s’orienter. Est-ce que vous ne trouvez pas qu’il y a des choix éditoriaux propres à chaque maison ?
Oui, il y a des choix éditoriaux… Le Seuil, le Serpent à plumes, Actes Sud, Stock et même Grasset (dans un style beaucoup plus classique !!)… C’est dangereux et il faut y aller avec méfiance ! Et je suis contente de n’avoir pas été publiée dès le début chez un éditeur français car je pense que ça m’aurait fait aller dans un autre sens ! J’aurais eu beaucoup moins de liberté et ça m’aurait fait prendre une direction qui n’aurait pas été celle que j’aurais voulue ! J’ai beaucoup de respect pour Actes Sud : ce n’est pas encore une trop grosse maison d’édition.
Je pensais qu’Actes Sud publiait en ce qui concerne l’Afrique que des auteurs de langues étrangères, notamment de langue anglaise. Je ne savais pas qu’il publiait des auteurs francophones…
Il n’en publie pas encore beaucoup !
Quels sont les auteurs qui vous ont marqué ?
J’aime bien Ben Okri, Amos Tutuola… C’est très varié…
Vous avez également écrit des contes pour les enfants. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans cette littérature de jeunesse ? Qu’est-ce que pour vous la littérature de jeunesse ?
C’est le hasard… J’étais à un salon du livre et un éditeur m’a dit qu’ils avaient des problèmes énormes pour trouver des textes sur la jeunesse. J’avais écrit déjà Latérite et A vol d’oiseau… C’est comme ça que j’ai écrit La chanson de la vie. Je me trouvais à ce moment-là au Nigéria : il y a donc beaucoup de noms, de mythes yorubas… C’est comme ça que ça a commencé. J’ai beaucoup aimé le nord de la Côte d’Ivoire, le pays Sénoufo et je me suis donc dit que j’allais écrire un livre en hommage aux masques… C’est comme ça que je me suis mise à écrire !
Aimée refuse d’avoir une liaison amoureuse alors qu’Eloka ne s’en prive pas, tout en sachant que cela sera éphémère, qu’il n’y aura aucun avenir dans cette rencontre : Eloka prend sa liberté, Aimée préfère garder son amour tout entier et ne peut le partager qu’avec Eloka : « Elle voulait en faire un hommage à la liberté, un radeau sur les flots tumultueux du temps. Elle voulait l’offrir à Eloka. » (162)
Aimée n’est pas intéressée par une autre relation : elle a une passion. A un moment donné, elle a un rendez-vous avec un homme sans visage, elle pourrait mais elle ne veut pas car elle sait que son désir existe.
C’est une différence que vous faîtes entre l’homme et la femme ?
Une différence fondamentale. Elle a une passion et lui, il cherche une passion car il trouve que la vie est trop routinière. Il lui faut une passion pour se sentir vivre ! C’est fondamentalement différent ! Elle ne le fait pas au nom d’une fidélité, elle le fait parce qu’elle n’en a pas besoin, elle a une passion. Elle se pose seulement des questions sur son désir et c’est pour cela qu’elle part à la recherche de ce désir. Elle ne part pas à la recherche d’un homme. Quand elle se rend compte que son désir existe bien en elle, elle n’a besoin de rien d’autre.
Dans Le royaume aveugle, c’est par la femme que passe la révolte. C’est elle qui donne naissance à un nouvel espoir. Quelle rôle accordez-vous à la femme dans la société ?
Les femmes sont très proches de la vie justement parce qu’elles donnent la vie. Elles sont toujours à la frontière entre la mort et la vie. Et donc, de ce côté-là, elles ont une approche de la vie assez physique… Les femmes cherchent beaucoup plus à essayer de faire revenir la vie normale. Elles vont vouloir ramener l’ordre. c’est dans ce sens-là qu’elles sont très importantes dans leur influence. Elles peuvent être aussi très radicales et très révolutionnaires, à partir du moment où justement, elles veulent que la vie puisse continuer son cours, que les choses se rétablissent. Elles peuvent être prêtent à détruire pour construire…
Pourquoi avoir fait de Karim une sorte de personnage christique ?
Parce que le Christ était un révolutionnaire… Je voulais aussi parler de la torture et du sacrifice. Karim est sacrifié au nom des autres…
Je voudrais terminer sur les événements du Rwanda : en racontant le génocide rwandais, B.B. Diop a choisi de rester au plus près de la réalité, de recueillir des témoignages. Monémembo va dans le sens contraire en prenant le parti pris du roman et de l’imaginaire. Comment vous situez-vous par rapport à ces deux écrivains ? Accordez-vous beaucoup de place à l’imaginaire ou avez-vous préféré, comme B.B. Diop, rester au plus près de la réalité ?
J’ai fait les deux… (Rires) La construction de mon dernier livre est celle d’un carnet de voyage. Mais elle est entrecoupée de choses fictionnelles. Ce sont des nouvelles qui sont du domaine de la fiction pure alors que dans le carnet de voyage, on suit un trajet. J’ai voulu aborder le thème sous différents angles. Je ne voulais pas l’aborder simplement du côté de la fiction car j’avais envie de dire tellement de choses ! C’est donc une manière de montrer différentes facettes…
C’est encore un mélange entre plusieurs choses… (Rires)
Voilà…
Je crois que le grand échec d’Akissi, c’est de n’avoir pas réussi à tuer son père… parce qu’en Côte d’Ivoire – et j’ai pensé à la Côte d’Ivoire quand j’ai écrit le personnage d’Akissi – on n’a jamais pu se débarrasser d’Houphouët Boigny qui était vraiment l’image du père. C’était le roi Ashanti, le roi Akan, le père… Et ça, les Ivoiriens auront beau dire le contraire, ils n’ont jamais pu s’en débarrasser !!!! Il s’est assis sur son peuple ! On vit encore les effets de son règne. Et ça, il faudrait que les Ivoiriens le reconnaissent. C’est pour ça qu’Akissi ne pouvait aller que jusqu’à un certain niveau, car elle n’a jamais tué le père…
J’attends de lire votre dernier livre sur le Rwanda…
Après ce livre, j’ai envie d’écrire un livre sur les Baoulés. Je veux essayer de voir et d’avancer avec des mythes, jusqu’à aujourd’hui… Et c’est compliqué car il n’y a pas beaucoup de choses au niveau de l’histoire ! J’ai envie de m’intéresser aux Akans justement peut-être pour voir comment ils ont échoué, après avoir établi leur pouvoir…

///Article N° : 2582

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