entretien d’Olivier Barlet avec Balufu Bakupa-Kanyinda

Paris avril 1997
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Qu’est-ce qui t’a amené au cinéma ?
Je viens de l’écriture et le cinéma en est un prolongement. Et depuis que je suis petit, j’aime raconter des histoires. J’ai commencé à publier en 1985 avec Zaïre 1885-1985 : cent ans de regard belge, sur l’image du Zaïrois dans les mentalités populaires en Belgique sur une centaine d’années. Il y eut aussi un long poème chez New Art à Los Angeles, Not guilty. En 1990, j’ai publié un roman, L’Adieu au cadavre, qui est l’histoire du Papa national du Damier et presque celle de ce qui se passe aujourd’hui en Afrique centrale.
Mais au cinéma, on a pas la liberté d’expression de l’écriture. Quand je suis arrivé en France, ce que je voulais faire était mis dans le récipient  » cinéma africain « . Cela vient du financement institutionnel lié au rapport entre la France et nos pays : on ne pouvait pas tout dire ni tourner n’importe où. Cela conduisait à l’autocensure de peur que ça ne passe pas.
Pourquoi si peu de films en si longtemps ?
Mes projets n’ont souvent pas abouti car je refuse par sincérité. J’accepte de ne pas avoir un financement pour ne pas tordre mon propos. On m’a collé très vite l’image d’un rebelle et d’un cinéaste politique alors que je ne me situe que comme un cinéaste dans la cité qui cherche la poésie et la beauté ! J’étais victime de mes propres désirs ! J’ai fait mon film sur Sankara avec le soutien de Channel Four et celui d’Haïlé Guérima et l’Université de Washington DC. Aujourd’hui, les choses évoluent et s’ouvrent, ce qui m’a permis de faire Le Damier. Quand on me refuse quelque chose, j’ai le fatalisme de me dire que ce n’est pas prêt. Et avec le temps, j’ai mûri…
Comment as-tu abordé le personnage de Sankara ?
Il a été quatre ans au pouvoir et ses parents aujourd’hui sont pauvres. Ne fut-ce que cela mérite le respect de l’Afrique tout entière ! Ce rêve inachevé mérite d’être mémorisé. Le manque de moyens m’a forcé à en faire un court, mais j’ai pour projet d’en faire un long métrage, avec une structure qui m’est propre. Je viens du Kasaï où est développée une forme de narration appelée kasala, celle des griots, des Djeli, qui émeut très fort. Je souhaite que ce petit singulier-là puisse déboucher sur l’universel et concerner tout le monde.
As-tu une démarche très différente de celle de Raoul Peck par rapport à Lumumba ?
Je connais Raoul depuis que j’ai 4 ans ! Nous étions ensemble à Kinshasa. Je me sens très proche de sa quête intérieure et poétique. La mémoire a besoin de poésie !
La question du territoire : pourquoi si peu de films fait par des Noirs sur les Noirs en France ?
Quand on a décidé que les financements institutionnels ne devaient être donnés qu’à des films tournés en Afrique, c’était parce que nos aînés vivaient en Afrique. Mais aujourd’hui, un grand nombre de cinéastes vivent ici : il faudrait changer cette clause. Les projets sont nombreux mais les films ne se font pas. Le cinéma africain n’est pas seulement francophone : il faut ouvrir en tous sens.
Le Damier est très spécifiquement africain…
Je ne fais pas de l’ethnologie, je fais du cinéma : je peux tourner au Cambodge, je vais tourner à Abidjan. J’ai horreur des frontières coloniales. Je vais souvent en Afrique sans visa, ce qui pose des problèmes dans les aéroports…
Pourquoi Le Damier est-il surtout tourné en noir et blanc?
J’ai pensé qu’il soulignerait une atmosphère pathétique. D’autre part, comme la perception populaire relie le noir et blanc au passé, j’ai voulu jouer avec la couleur comme présent, au début et à la fin du film : le drapeau flotte toujours sur le palais. Dans les conférences nationales, on a invectivé les dictateurs mais ils sont toujours là !
La démocratie peut-elle s’appliquer partout ?
Elle peut s’appliquer à tout être humain qui a soif de cette liberté que les pouvoirs totalitaires lui refusent. La France continue de rectifier sa démocratie. Ce n’est pas un mot mais un processus global : tout être humain veut nourrir sa famille et être maître de sa vie. Cela revient à réinsuffler du dialogue dans la société.
Et le joueur de dames invective le dictateur…
Comme on le fait dans les cités. Le pouvoir est un hallucinogène : le champion veut fumer un joint pour se mettre au niveau du dictateur, lequel accepte facilement. Mais quand le champion dit qu’il a faim, il se sent accusé d’affamer son peuple…
Pourquoi un dictateur plutôt que l’homme de la rue ?
Je cherchais l’affrontement entre le peuple et le pouvoir. On ne peut pas seulement montrer la misère africaine : je voulais montrer là où elle se fabrique. Les champs-contre champs, plongées et contre-plongées expriment les rapports de domination. C’est l’image qui illustre ce qui n’a plus besoin d’être dit. Si on libérait l’homme de la peur de mourir, il n’y aurait plus de dictature… Il faut se pencher sur le passé d’un peuple pour parler de son avenir. Ce qui se passe au Zaïre n’est qu’un remake des années 60 !
C’est très important d’interpeller le passé ?
C’est le passé qui peut nous libérer. Dans Sankofa, Haïlé Guérima convoque le passé : cela libère de son poids. Comme le disait Sartre, l’esssentiel pour l’homme n’est pas ce qu’on a fait de lui mais ce qu’il fait de ce qu’on a fait de lui.
Il y a toujours le risque de mythifier le passé…
Je n’ai pas envie de mythifier Sankara. Je n’aime pas les militaires ! Il ne faut pas que le passé puisse déresponsabiliser les gens, ou les culpabiliser. Pourquoi fait-on le procès du nazisme ? C’est pour que le peuple puisse comprendre comment c’est arrivé, pour que cela ne se reproduise pas. On nous interdit presque d’interpeller le passé, de dire à nos peuples que s’ils ont été esclavagisés, c’est qu’ils étaient esclavagisables et colonisables. C’est une peur de vivre qui fait qu’on est dictatorisable ! Une mythification serait un défaut.

///Article N° : 2475

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