entretien d’Olivier Barlet avec Fatou Ndiaye, actrice d’origine sénégalaise

Cannes mai 2002
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Le téléfilm « Fatou la Malienne » vous a propulsé sur le devant médiatique et la suite est programmée. Avec « Nah Fala » de Flora Gomes, vous voilà dans le vrai cinéma.
Ce ne sont pas les mêmes univers et c’est bien de pouvoir passer de l’un à l’autre, d’autant plus que « Nah Fala » est la première production africaine où j’ai pu tourner. C’était une super aventure et je m’y suis senti bien ! J’y interprète une jeune fille qui quitte son village natal pour aller faire ses études en France mais elle doit faire attention de ne jamais chanter car une malédiction plane sur les femmes qui pourraient en mourir. Elle garde cette consigne mais finit par la transgresser et renaît puisqu’elle se libère d’un interdit.
C’est un rôle très différent de Fatou la Malienne.
Oui, plutôt que d’être victime, j’ai là un rôle positif où je révèle une nouvelle vérité à ma famille. C’est une grande métaphore sur la liberté d’expression. Cela joue beaucoup dans l’énergie que l’on met dans le rôle.
Vous avez appris le créole pour tenir ce rôle.
Oui, celui de Guinée-Bissau. Moi qui voulait être interprète au départ, cela m’a permis d’ajouter une langue à mon répertoire ! C’est une très belle langue, très chantante. J’ai dû l’apprendre à toute vitesse, en un mois, mais ça a été un vrai plaisir. J’ai travaillé avec quelqu’un que j’ai beaucoup écouté parler pour capter les sonorités et aussi toute seule. Sur place, j’ai parlé la langue et ça m’a aidé à la maîtriser.
Vous avez un début de carrière fulgurant !
J’avais bien envie d’être comédienne mais pensais le faire plus tard. J’ai tourné « Fatou la Malienne » en passant mon bac et voilà qu’avec « Nah Fala », un beau projet est venu à moi. Je l’ai fait pour apprendre et découvrir.
Ce n’est pas toujours facile pour les acteurs noirs en France.
Quand j’étais petite et que j’allumais la télé, je ne voyais pas de personnages noirs mais n’y faisait pas trop attention. Maintenant que c’est mon travail, je m’aperçois que les propositions sont réduites. On nous dit que le spectateur français ne peut s’identifier à un Noir : je ne vois vraiment pas pourquoi ! Je connais des comédiens noirs magnifiques mais qui galèrent et ont du mal à élargir leur expérience.
Les rôles sont souvent stéréotypés.
Oui. Je ne sais pas qui décide en haut lieu mais on voit à la lecture des scénarios qu’on a besoin de justifier la présence d’un Noir par des spécificités du rôle alors qu’un Noir pourrait très bien jouer la plupart des personnages. Cela viendra mais ça risque de durer encore que les Blacks jouent un rôle de Black, souvent souffrant et terrible ! Mais j’aurai peut-être de grandes surprises…
Comment avez-vous ressenti la situation politique française ?
Je me suis sentie très mal à l’aise. Alors que je suis là depuis longtemps, j’ai ressenti qu’on me disait que je n’étais pas d’ici, alors que Paris est ma ville. Au moins, les choses sont claires : on ne peut pas dire que c’est les autres : c’est juste à côté, juste en bas de la maison. C’est le rejet total : vous ne faites pas partie de notre société et vous n’avez rien à faire ici ! Mais cela n’a pas été une grande surprise car c’était déjà du domaine de l’expérience quotidienne.
Vous avez envie de poursuivre le métier d’actrice ?
Oui, c’est un terrain d’expérimentation et je crois que j’ai beaucoup de choses à apprendre sur moi. Il y a des rencontres passionnantes à faire et des sujets à défendre ! Le film de Flora en est un, sans caricature et avec une vraie démarche. Je suis confiante.
Vous poursuivez des études en parallèle ?
Oui, mais chez moi : j’étudie l’ethnologie et la mythologie. Je suis arrivée à huit ans en France et j’ai gardé le souci de mes racines. Cela a développé une envie de connaître les peuples et le monde. On découvre des choses formidables.

///Article N° : 2377

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