Entretien d’Olivier Barlet avec Mohamed Zran

Ouagadougou, février 1997
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A quoi attribues-tu le succès de ton film en Tunisie ?
Je crois qu’il est sincère et qu’il est proche de la jeunesse et des gens, qu’il les respecte et reflète leur environnement. Je cherche à ne pas faire un cinéma décalé. Ils se sont vus tels qu’ils sont, comment ils marchent, comment ils parlent, sans cliché ni préjugé.
Certaines images m’ont rappelé des films d’Ozu, avec une caméra proche du sol et jouant sur la symbolique des traits…
J’aime filmer mes personnages avec une caméra tirant légèrement vers le sol car, d’une part, filmer les gens en se plaçant un peu plus bas qu’eux est une façon de les respecter, et que, d’autre part, filmer tout en étant proche du sol me permet de saisir un peu plus la fragilité et les détails de mes personnages.
Je m’entends bien avec mon opérateur Jean-Claude Couty qui m’accompagne sur chaque film, notamment dans mon intérêt pour la peinture. Essaïda est un film grave : je cherche à y rendre une poésie et une beauté. Le personnage de l’aveugle est celui qui voit réellement car il n’a pas de préjugé : il aime une femme noire. Il regarde la vie en tous sens et écoute notre monde. Il est l’ami du peintre, qui a un pied dans le précipice de l’échec et un autre dans un pari gagné : la vie tient sur un fil. Nous ne regardons pas nos banlieues pauvres, celles que l’on appelle en Tunisie les  » quartiers d’ombre « … Je crois qu’aujourd’hui, il faut chercher dans son ombre pour se dépasser ! Le peintre n’hésite pas à quitter la ville pour descendre vers Essaïda.
Comment es-tu descendu à Essaïda ?
Un jour, j’étais chez mon frère qui habite sur la colline de Montfleuri et je voyais le quartier populaire d’Essaïda, réputé dangereux, qui s’étend en contrebas et qui grouille de vie. Nous y sommes allés : tout le monde nous regardait, nous y étions des étrangers car tout le monde se connaît. J’y suis retourné le lendemain et, empli de tout ce que j’y ai senti, j’ai construit le scénario en marchant à pied jusqu’à Tunis où j’étais en train de monter Le Casseur de pierre.
Qu’exprimes-tu à travers les jeux de langue entre le français et l’arabe ?
Les Européanisés,  » civilisés « , parlent français. Le peintre et son amie vont et viennent entre les deux langues, par snobisme.
Le personnage du jeune Nidal semble aussi déchiré que le quartier dans lequel il vit.
Essaïda existe partout : c’est l’ombre de nos grandes cités. Nidal est le symbole d’une jeunesse dont le rêve est brisé par des problèmes familiaux ou de chômage, et qui se révolte un peu partout dans le monde.
Et Charlot passe pour donner les Lumières de la ville…
Charlot est un clin d’œil à un genre de cinéma que j’aime. Dans cette scène, le personnage de Charlot sort d’une ruelle d’Essaïda pour aller vers un terrain vague, suivi d’une foule d’enfants qui l’applaudissent : ils applaudissent la source du cinéma, ce cinéma qui sortait de la vie des gens et de leur environnement, de leur misère. Essaïda est une réflexion sur le cinéma, sur le regard : peinture, vie et cinéma s’imbriquent. Le cinéma de Chaplin n’a plus sa place aujourd’hui et pourtant, il faudrait puiser dans le réel pour faire un cinéma proche des gens plutôt que de faire du cinéma mercantile !

///Article N° : 157

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