Essaouira : des artistes singuliers ?

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Les artistes singuliers d’Essaouira (déjà documentés dans Africultures n°13) on été mis en avant par un cycle d’expositions dans le cadre du Temps du Maroc. Ils représentent un exemple frappant et rare d’émergence d’une peinture populaire dans un pays africain, ce qui n’était pas sans aiguiser notre curiosité. Nous sommes donc allés voir sur place.

Approfondir une recherche artistique demande du temps : pour progresser, un artiste doit pouvoir vivre de son art, au moins en partie. Cela suppose un marché. La faiblesse générale du pouvoir d’achat et le manque d’intérêt des élites pour la création artistique réduisent à portion congrue celui des pays du Sud en général, et africains en particulier. Il se limite donc au marché occidental et aux touristes. Ceux-ci s’acharnent à saisir l’insaisissable : ramener du continent africain des souvenirs qui, avant de s’empoussiérer définitivement sur une étagère, devront figurer une authenticité qu’ils n’ont jamais eu, celle d’une culture faite de rythme et de gestes qui ne se laisse enfermer dans aucun objet. (1) Quant au marché de l’art occidental, il ne reconnaîtra l’œuvre du créateur du Sud que si elle répond à l’idée qu’il s’en fait : elle ne sera authentifiée que si elle aligne les clichés permettant d’identifier sa culture d’origine. (2)
Ces clichés seront systématiquement liés à une certaine mystique : mystère et magie doivent contraster avec la froideur, la rationalité, le matérialisme de la modernité occidentale. L’idéalisation de l’origine fera ainsi mesurer l’art à un prétendu sentiment d’unité entre l’homme et la nature. On parlera d’art primitif, d’art ethnique, d’art tribal et maintenant d’art brut ou d’art premier – et on comprendra mal qu’un artiste du Sud veuille se saisir par exemple de la vidéo ou du multimédia comme le font ses homologues du Nord. Plus encore, son art est bien souvent considéré comme folklorique, imitatif, en rattrapage, bref : en développement.
Emergence d’une peinture populaire
Il était donc tentant d’explorer à Essaouira un exemple d’émergence de peinture populaire. En 1988, le Danois Frédéric Damgaard y ouvre une galerie d’artistes locaux. Très vite, un homme en haillons vient lui apporter quatre peintures :  » J’ai immédiatement eu un choc, écrit-il. Ces « humbles petites choses » peintes sur de vieux morceaux de bois tout effrités étaient plus qu’intéressantes et témoignaient d’un sens artistique évident. Tabal n’a pas réalisé ces œuvres dans l’intention de se faire la main en tant qu’artiste. Elles sont nées sous ses doignts d’une poussée existencielle de l’univers gnawi.  » (3)
L’exemple fait école : d’autres artistes se présentent, qui constitueront peu à peu le fond permanent de la galerie. Chaque semaine, ils amènent leur nouvelles créations, fruit de leur recherche artistique. J’ai été frappé par le rituel très distancié de l’achat. L’artiste aligne ses œuvres puis écrit un prix sur un papier. Damgaard confirme le prix en le réécrivant à côté. Sauf rare exception, tout se passe sans discussion ni négociation. L’artiste repart son chèque en poche : il n’y a pas dépôt mais achat de toute sa production. Les œuvres sont aussitôt accrochées dans la galerie ou remisées à la réserve. Lorsque je lui demandai s’il lui arrivait de discuter le contenu artistique des œuvres, Damgaard me répondit :  » Oh grand jamais !  » Les artistes ne parlent d’ailleurs au mieux que quelques mots de français. Ils habitent à une trentaine de kilomètres d’Essouira et utilisent l’argent ainsi gagné pour vivre et continuer à peindre, se marier, construire une maison, parfois acheter une voiture.
Les conditions du succès
Les prix pratiqués à la galerie respectent les règles de marge commerciale habituelles, sans créer de turbulences sur le marché de l’art marocain : 2500 à 4000 dirhams (1500 à 2500 FF) pour des œuvres de taille moyenne. Damgaard achète de l’ordre de 50 peintures et sculptures chaque semaine, qu’il revend essentiellement au public occidental de passage à Essaouira, ville largement touristique. Son savoir-faire de galeriste, imposé de main de fer à ses assistants, rassure les Occidentaux épuisés par les laborieux marchandages dans les souks : les prix sont affichés et la présentation stylée. La notoriété médiatique acquise récemment lui permet d’équilibrer depuis peu les comptes.
Achat comptant des œuvres sans influence notable sur les contenus par une galerie tampon entre le public et les artistes qui assure une présentation professionnelle à l’occidentale : les conditions sont réunies pour un succès durable, sachant que ce sont ici encore les achats des touristes qui permettent l’autonomie nécessaire à la recherche artistique. Bien sûr, le lieu est exceptionnel et très visité. On oublie pas Essaouira : ses remparts où Orson Welles vint tourner son Othello, les vents et les embruns d’une mer omniprésente, les contrastes entre espaces touristiques délimités, souks luxuriants et ruelles nauséabondes de  » l’autre  » médina…
Conjurer les angoisses
Les artistes n’ont que faire de chercher à plaire : ils ne sont pas confrontés à leurs acheteurs et puisent naturellement dans la fascinante luminosité du site, la féerie des couleurs, le rythme de la vie d’Essaouira. Mais si ce lieu est spécialement prolixe en artistes, c’est sans doute aussi par le métissage intense qui s’y déroule. Les esclaves noirs ont apporté à l’ancienne Mogador les rythmes et rituels gnawa. Un festival en rend compte en juin de chaque année. Au-delà des lilla de derdeba (cf. Africultures 13), rites de possession apparentés au vaudou comme au ndoep, la valorisation locale du hal, l’état de transe, encourage chacun à donner forme à son monde intérieur.
Islam et rites gnawa se rejoignent dans leur volonté de représenter l’incantation sacrée. Les peintres suivent la calligraphie : communier avec l’invisible pour mettre de l’ordre dans le visible, tout comme le muezzin s’adresse aux quatre points cardinaux. On retrouve dans leurs œuvres, comme le souligne Abdelkader Mana, toutes les composantes de l’art islamique :  » calligraphie, labyrinthe, miniaturisation des personnages, remplissage-superposition d’éléments décoratifs et d’architecture sur une même sphère car cet art a horreur du vide « . (4)
On reste donc loin des mutations de l’art moderne. Les peintres se rejoignent pour expliquer qu’ils peignent sans idée préconçue, suivant les images qui leur passent par la tête, comme on tisse un tapis, de haut en bas.  » Je peins mon cinéma « , me confiait Tabal. Leur ordre est celui des symboles qui conjurent les angoisses et le mauvais sort: l’œil-poisson comme les tatouages, marqués par la mémoire des signes des tapis et bijoux berbères. Ils représentent Aïcha Kandicha, symbole démoniaque de la séduction féminine, ou des animaux pénétrés de visions en tous sens, s’entremêlant en répétitions comme des incantations, tout comme les motifs ornementaux se juxtaposent dans l’art islamique, sans intervalle et donc sans perspective car le monde naît d’une parole divine qui emplit tout : l’œuvre est le labyrinthe d’une parole qui se fait image.
Il n’est donc pas si aisé que cela d’entrer dans l’univers des artistes d’Essaouira. Et sans doute est-ce là leur singularité. On est loin de l’art d’aéroport : leur déferlement de couleurs et de symboles laisse d’abord pantois. Plusieurs visites à la galerie s’imposent, aux différentes étapes de la plongée dans une ville singulière aux si riches influences.

(1) Cf. Roland Louvel, Une Afrique sans objets – du vide naît le rythme, L’Harmattan 1999.
(2) Cf. Jutta Strötter-Bender, L’Art contemporain dans les pays du  » Tiers monde « , L’Harmattan 1995.
(3) Frédéric Damgaard, L’Africanité des peintres d’Essaouira, Africultures n°13.
(4) Abdelkader Mana, Artistes d’Essaouira, Galerie F. Damgaard 1990.
Mohamed Tabal
D’origine Gnawi, Tabal est le peintre de l’errance. Il était tambourinaire (tabal = tambour) et parcourait les routes de village en village. Initié aux rites de possession, il les représente lui-même en état de transe. Sujets et couleurs s’entrechoquent, laissant resurgir rite, tradition et mémoire collective. Son pouvoir de création est tel qu’il est devenu la figure de proue de l’univers artistique d’Essaouira.
Saïd Ouarzaz
Artiste autodidacte né en 1965, cultivateur et maçon, il a commencé par la sculpture mais s’est affirmé dans une peinture proche de l’abstrait basée sur l’immédiateté. Des figures animales ou humaines surgissent d’entrelacs tumultueux peints avec rage et détermination. Cette semi-abstraction en font une figure marquante mais à part chez les peintres d’Essaouira.///Article N° : 1303

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Les images de l'article
Mohamed Tabal devant une de ses oeuvres © Olivier Barlet
Frédéric Damgaard devent une oeuvre de Ali Maitloun © Olivier Barlet
Saïd Ouarzaz devant une de ses oeuvres © Olivier Barlet
"Dieu est grand" de Rachid Amarhouch - gouache sur papier - 67 x 50 cm
"Essaouira et ses Gnaoua" de Abdelhaq Balhak - Huile sur panneau - 61 x 50 cm
"Mariage champêtre" de Regragui Bouslai - Huile sur isorel - 50 x 60 cm




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