Mohamed Tabal

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Quand apparurent en 1988 ses premières oeuvres, le professeur Georges Lapassade, qui depuis près de trente années s’intéresse à la culture populaire d’Essaouira à laquelle il a consacré de nombreux ouvrages, s’est écrié :  » les Gnawa marocains ont enfin leur peintre  » et lui a consacré un article précurseur sous ce titre, suivi plus tard d’un autre écrit intitulé  » L’autre Tabal  » où il se livre à une savante étude sur la transe de ces possédés rituels et le  » double-dédoublement  » de Tabal : celui de ces danseurs rituels, mais aussi le sien, lorsque pour peindre c’est  » l’autre Tabal  » qui peint, celui dont  » la tête s’envole  » pour reprendre un de ses propres propos, retrouvant par cette heureuse formule cette mystérieuse capacité de dédoublement fondatrice de toutes les transes.
Il est étonnant de constater qu’en Haïti, il existe depuis plus de cinquante ans des peintres du rituel de possession, mais qu’en Afrique du Nord, jusqu’aux débuts de Tabal en 1988, jamais un adepte de cette confrérie n’avait pris des pinceaux. Pourquoi ?
S’agit-il d’un interdit religieux de l’Islam ? Certainement non ! Bien que de nombreuses personnes, mal informées, pensent que la peinture est interdite par l’Islam, il n’en est rien. Sa majesté le Roi Hassan II, le Commandant des Croyants, l’a rappelé en toute clarté dans une interview au quotidien Le Matin du 28 novembre 1988. Il n’y a pas dans le Saint Coran un seul verset qui interdit la pratique de la peinture.
A la suite du discours du souverain, un vent de liberté a soufflé sur les expressions d’art populaire et figuratif au Maroc. A Essaouira, on a vu alors apparaître de nombreux artistes autodidactes donnant libre cours à leur inspiration, leur fantaisie et leur imaginaire. Des oeuvres extraordinaires, fortement imprégnées de la culture africaine de la région, ont été présentées par des artistes spontanés et indemnes de tout apprentissage ou académisme. Des oeuvres étonnantes, d’une grande fraîcheur d’esprit et d’une forte créativité.
Dans ce nouveau mouvement d’artistes d’Essaouira, Mohamed Tabal fait figure de proue. Quand un très beau jour de l’automne 1988, il m’avait apporté ses quatre premiers tableaux, j’ai immédiatement eu un choc. Ces  » humbles petites choses  » peintes sur de vieux morceaux de bois tout effrités étaient plus qu’intéressantes et témoignaient d’un sens artistique évident. Il y avait notamment un tableau représentant son père peint un an après la mort de ce dernier et un autre sur une histoire d’amour malheureuse.
D’évidence, Tabal n’a pas réalisé ces oeuvres dans l’intention de se faire la main en tant qu’artiste. Il sont nés sous ses doigts d’une poussée existentielle de l’univers gnawi. Quand on sait les rapports surnaturels qui chez les gnawa relient aux vivants l’esprit des morts, on comprend pourquoi Tabal a cherché à recréer auprès de lui la présence de son père comme celle de la femme aimée. Ces premiers tableaux sont ainsi des oeuvres de possession et de magie, comme dans les coutumes du vaudou ou des gnawa, et ils introduisent d’emblée dans l’univers de Tabal.
Depuis le jour de notre rencontre, Tabal déposa son tambour. Il devenait un peintre. Chaque semaine, il m’apportait des tableaux fascinants, des merveilles d’imagination. Il tirait son inspiration de ses origines africaines et des traditions gnawa. Ses oeuvres ne surgissaient pas du conscient de l’ancien tambourinaire, elles baignaient plutôt dans l’atmosphère mystique du rituel gnawi, et elles renvoyaient aux histoires fabuleuses des conteurs publics.
Dans cet univers bien à lui, Tabal use pleinement du droit de l’artiste de peindre comme il lui plaît. Libre dans sa démarche, il n’appartient à aucune école et n’a subi aucune contrainte, rien ni personne ne bride son inspiration. Il nous apporte ainsi la preuve que la peinture véritablement créative est un don du ciel, qu’elle n’est en rien tributaire de longues stations dans les académies. Ses oeuvres singulières nous présentent un univers magique, parfois même chaotique, où règne un seul ordre, celui du besoin de peindre d’un créateur-né.
Les yeux jouent souvent un rôle primordial dans ses peintures. Les contours en sont noirs ; la pupille parfois habitée par le visage d’un personnage imbriqué dans la composition, le regard fixe, comme hypnotique. S’agit-il d’une séance d’hypnose ou de transe ? Il est permis de le suggérer car ses tableaux regardent avant d’être regardés. Dans l’oeuvre de Tabal, la présence fondamentale des yeux est une ouverture sur le mystère et un miroir participant à l’étrangeté de ses tableaux. Ils sont magiques mais ils ne font pas peur et il serait exagéré de parler de peinture hantée.
Si les couleurs sont de plus en plus éclatantes, on trouve aussi, dans les oeuvres les plus récentes, une multitude de petits détails couvrant, de manière presque maniaque, supports et surfaces des tableaux comme des sculptures. Celles-ci, nouvelle étape dans l’oeuvre de Tabal, sont des représentations humaines ou zoomorphes peintes sur une armature en bois avec des collages de carton et d’isorel. Un grand chameau avec un coq de toutes les couleurs, un chien-crocodile bleu, une table surmontée d’un disque tournant, ainsi que d’autres objets pleins d’humour nous font pénétrer dans cet univers extravagant.

///Article N° : 574

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