Et si Rimbaud et Baudelaire avaient fréquenté les soirées slam…

Entretien de Carole Dieterich avec Souleymane Diamanka et Julien Barret

à propos d'Écrire à voix haute : rencontre entre un poète et un linguiste
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Né de la collaboration du slameur Souleymane Diamanka et du stylicien Julien Barret, l’ouvrage Écrire à voix haute : Rencontre entre un poète et un linguiste, prend le pari de sortir le slam et le rap des approches sociologiques pour en célébrer ses aspects littéraires. Une démarche qui permet de considérer les rappeurs comme des artistes à part entière, plutôt que comme des représentants de la banlieue.

Comment est née cette collaboration ?
Souleymane Diamanka :
J’avais lu un article de Julien [Barret] dans lequel il analysait des textes de rap français, notamment des passages de « Nuit amoureuse » et de « Papillon en papier » extraits de mon premier album, L‘hiver peul. Le regard qu’il a posé sur mon écriture m’a permis de mettre des mots sur les techniques que j’utilisais.
Julien Barret : L’essai que j’avais réalisé sur les textes de Souleymane [Diamanka] provient d’un colloque de linguistique. J’avais choisi ses textes car il représentait ce qu’il y a de mieux dans le rap et le slam français en termes de rimes riches, de rimes équivoquées ou encore de métaphores.
Plus tard, je lui ai proposé une chronique pour une chaîne étudiante mais il était davantage intéressé par l’analyse stylistique. Finalement, il m’a suggéré ce concept de livre : rencontre entre un poète et un linguiste.
Pourquoi avoir choisi de travailler sur la langue en tant que telle ?
Souleymane Diamanka :
La base de la poésie, c’est la langue. Il ne faut pas oublier le travail d’écriture et l’aspect poétique des textes de rap ou de slam. Alors que je résumais mon travail à des punchline, Julien a posé des mots sur les techniques que j’utilisais. Ce livre m’a instruit et il en instruira beaucoup d’autres. Ce regard scientifique sur une pratique dite « urbaine » permet d’en souligner le côté artistique. Au-delà d’avoir été écrit de l’autre côté du périph, la puissance du slam peut être la même que celle d’un Baudelaire ou qu’un Rimbaud. Nous faisons le même travail et utilisons la même langue.
Julien Barret : La langue est ce qui nous lie avec Souleymane. Trop souvent, le rap est analysé d’un point de vue sociologique, vaguement journalistique ou historique. La description qui est faite des rappeurs est réductrice. Ils ne sont pas considérés comme des artistes singuliers mais plutôt comme des représentants de la banlieue. Nous ne prétendons pas représenter des catégories sociales, nous avons un dialogue fondé sur la langue en tant que moyen d’expression, moyen poétique de libération.
Néanmoins, le travail que les rappeurs font sur la langue n’est pas tout à fait le même que celui d’un Baudelaire ou d’un Rimbaud et se rapproche davantage de celui des poètes du Moyen Âge qui utilisaient beaucoup de structures métriques rimées.
Votre volonté de sortir du contexte d’écriture ne présente-t-elle pas le risque inverse de s’enfermer dans des techniques d’écriture ?
Souleymane Diamanka :
Je pense que l’idée n’est pas de s’enfermer dans des techniques d’écriture mais de savoir qu’elles existent pour s’en servir et s’en libérer. Il ne suffit pas de raconter sa vie de façon mélancolique pour être un poète moderne. Pour atteindre la virtuosité et le génie, Mozart avait lui aussi besoin de la technique. Ce qui le rend unique, c’est sa touche personnelle, ajoutée à un savoir-faire. Des hommes comme Solaar, Gainsbourg, Ferré, et même Martin Luther King, utilisent des techniques de rhétorique. Il est important de savoir manier les mots et de savoir comment s’en servir comme d’une arme, disait Fela pour la musique, mais aussi d’un bouclier.
Julien Barret : Notre livre serait comme un guide. Quelqu’un qui veut slamer ou rapper pourra puiser dans des techniques pour libérer son flot existentiel ou poétique.
Écrivez-vous, Souleymane, en sachant réellement quelle technique vous utilisez ?
Souleymane Diamanka :
J’ai conscience de certaines techniques que j’utilise. Sur les rimes par exemple : « Le pays des songes est derrière une grande colline/Pour écrire je me sers de la réalité comme d’un trampoline ». Au moment où j’écris, je recherche la musicalité même si je dis mon texte a capella. Cette technique permet également de dépasser la barrière de la langue. J’ai travaillé avec un poète italien et grâce à la musicalité, je pouvais apprécier son travail sans le comprendre et même l’apprendre par cœur. La poésie passe par la technique mais aussi beaucoup par le son.
Julien Barret : Dans les traditions orales, la rime permet de mémoriser, elle est un moyen mnémotechnique.
Vous avez fait partie de la vague médiatisée des slameurs avec Grand Corps malade. Quels regards posez-vous sur cette période ?
Souleymane Diamanka :
Je pense que cet engouement n’était pas forcément lié aux artistes eux-mêmes mais davantage à la nature du mouvement. Des gens d’horizons très différents, comme Julien [Barret] par exemple, se réunissaient autour de la langue française. Dans les soirées slam, chacun a droit à un temps de parole et il peut en faire ce qu’il veut. Je me rappelle d’un homme qui vivait dans la rue. Il venait toujours dire quelque chose en échange d’un verre. Personne ne le comprenait jamais jusqu’au jour où quelqu’un à récupérer le bout de papier qu’il griffonnait et sur lequel on pouvait lire : « Et je reviendrai et je ne dirai rien ». Je trouve cette phrase belle. Cet homme qui vivait dehors était parmi nous, il y avait aussi des chefs d’entreprise, des CRS, etc. Si Rimbaud et Baudelaire étaient encore en vie, ils auraient été dans ces soirées slam. Ce mouvement a fait du bien à la France, mais comme tous les mouvements qui connaissent le succès, ils peuvent devenir une caricature.
Julien Barret : Le succès du slam vient aussi du fait qu’il s’agit d’une forme de rap adouci qui peut être appréhendée par tous. La société accueille le slam beaucoup plus favorablement que le rap dont elle se défie. Par exemple, Booba est toujours considéré au premier degré parce qu’il a une énonciation un peu rocailleuse et violente, que ses punchline sont provocantes et comptent des insultes. Mais par-dessus, il y a de la poésie.
Le slam est également une forme artistique qui se veut sans artifice. Le slam avec ses paroles nues, implique une technique vocale qui est un retour à la poésie, à de la métrique, à des vers, à des alexandrins parce qu’il n’y a pas de musique ou de battements de mesure pour structurer la parole.
Comment avez-vous par exemple écrit votre album qui doit sortir cette année, LittORAL ?
Souleymane Diamanka :
J’ai beaucoup travaillé sur la musicalité à partir de cassettes audio de chants de village, de chants de baptême que j’ai échantillonnés pour en faire des musiques actuelles. Je fais revivre des mélodies qui étaient vieilles de 4 000 ou 5 000 ans et qui étaient jusqu’alors transmises oralement. Avec la magie des sampleurs, tout cela peut revivre. Cet album sortira probablement à la rentrée prochaine.

Pour plus d’informations
Site de [Souleymane Diamanka]
Site de [Julien Barret]

///Article N° : 11313

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Les images de l'article
Julien Barret, linguiste © DR
Julien Barret et Souleymane Diamanka © Thé studio production
© L'Harmattan




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