Etats-Unis : le règne de la poésie urbaine

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La vague « slam » a envahi les quatre coins de l’Amérique : de New York à Los Angeles, la force poétique des mots retentit. Voix d’une génération désenchantée en quête d’avenir.

Les années 80 ont vu débarquer les cultures rap, hip-hop et dérivées. Nouveaux sons au style « parlé-chanté », où les paroles ne sont pas que de vains mots. Ceux-ci deviennent instruments de créativité : on use et abuse des rimes, métaphores et divers jeux de langage pour transmettre un message. Pourtant, on n’ose pas parler alors d’une musique poétique. Non, le rap se veut l’expression bien plus « violente » d’un art moderne. Pour cela, il faut la carrure d’un M.C, doublée du style de son D.J
On aime néanmoins cette fascinante maîtrise du langage. De plus en plus, la part poétique du mouvement va s’affirmer et faire place à une nouvelle forme expressive : la poésie urbaine. Avec elle, on ne chante plus, on déclame ; communément, on « slame ». Et le message passe aussi bien – dans certains cas encore mieux. La poésie peut donc elle aussi « dire ».
Qu’est-ce que le « slam » ?
Un type de performance poétique qui a son origine dans la rue. On découvre le mouvement avec le film de Marc Levin, intitulé justement Slam (1998 – cf. Africultures 12). Une poésie urbaine née sans doute des diverses influences rap / hip-hop et qui exprime un profond malaise social. Ray, ce petit dealer de Washington D.C, pas bien méchant, qui se retrouve en prison, utilise les mots comme exutoire. Il comprend que « la liberté est dans [notre]tête ; [qu’]on peut être libre quand on veut ; [qu’]on ne doit donner à personne le pouvoir d’enlever [notre]liberté ; c’est la [nôtre] et elle n’appartient à personne d’autre qu’à [nous]même. » (1) Quelques mots griffonnés dans un carnet, des vers balancés sans vraiment y penser, Ray ne se définit pas lui-même comme un poète.
Mais le film nous introduit ensuite dans le cercle des « slameurs » de D.C. Réunions privées ou représentations publiques, les poètes sont en action. Un monde caché, « underground » qui grouille d’esprits créatifs. Il existe un tel lieu à New York. Humblement désigné comme un « café de poètes », c’est en fait un immense relais d’expression artistique.
Le Nuyorican Poets Café
Lower East Side à Manhattan, un des quartiers les plus populaires de la ville. Population à majorité porto-ricaine, dominicaine et afro-américaine. Ouvert il y a un peu plus de vingt ans, le café accueille aujourd’hui un large public, mais reste simple et convivial. Des artistes/poètes de renommée y sont invités régulièrement, mais ce n’est pas tant cela qui fait le succès du Nuyorican. Ce qui attire la foule, ce sont surtout les soirées à micro ouvert, où les « slameurs » amateurs montent sur scène, et récitent leurs morceaux inédits. C’est là que la poésie se met en action. Les mots frappent, claquent et s’entrechoquent. Le débit s’intensifie progressivement, atteignant son paroxysme et s’achevant souvent en un cri, hurlement. La poésie « slam » est une poésie du corps et de l’âme tout à la fois. Le public joue un rôle central. Il est interactif. Son attitude réceptive et expressive dynamise la récitation. Les « yeah man ! » ou autres signes admiratifs deviennent partie intégrante du jeu. Et, il s’engage parfois avec le poète un véritable dialogue :« Je suis une Nuyorican / je ne suis pas la première / et je ne suis pas la dernière / mais je suis une Nuyorican / je suis une Nuyorican du ghetto qui court sauvage / il y a toujours une bête en moi / (…) je suis une Nuyorican tout juste comme vous / et pendant que nous balançons nos rythmes / le ghetto joue avec nous / (…) ne nous arrêtez pas car nous n’arrêterons pas / nous continuerons à essayer / (…) laissez notre musique retentir sur chaque mur dans chaque ville(…) »(Pauly Arroyo). (2)
Les mots pour le dire
Et que nous disent ces poètes ? Leur vision réaliste d’un monde décadent. Le langage cru donne au morceau une certaine forme de violence, accentuée par les mouvements de scène et la force expressive. Le « slameur » donne véritablement vie à son poème. Ce qu’il produit relève davantage de la confidence et du témoignage que de tout autre chose. On parle amour, drogue, violence. On parle du vrai monde, tout simplement. D’une femme que l’on aime, d’un homme pour qui l’on serait capable de courir en pleine nuit sous la pluie, de délinquants au coin d’une rue, occupés à dealer. On parle d’inégalités sociales, d’injustice, de pauvreté : « Un Boulot / J’ai besoin d’un Boulot aujourd’hui / (…)Les gens qui ont perdu la foi / qui dérivent dans la douleur / Jour après jour / se cherchent des noises / espérant trouver / dans une douleur encore plus grande / un sédatif / tout cela est relatif / mes amis / un homme sans Boulot / est perdu dans le labyrinthe de l’Enfer. » (Bimbo Rivas). (3) Tout ces types de poèmes sont dits avec hargne, colère et exaspération comme une fatalité qu’on se refuse à accepter.
Un remède pour une société malade ?
La poésie guérit-elle l’Amérique de ses maux profonds ? Elle agit de façon positive sur sa jeunesse défavorisée, c’est certain. Le phénomène s’est étendu dans tous les grands centres urbains du pays (Chicago, Detroit, Philadelphie) et bien évidemment, s’exporte déjà outre Atlantique. Jouer avec les mots, comme le fait cette nouvelle génération fin de siècle est perçu comme le moyen de se « libérer ». Sortir du ghetto et maîtriser ce monde tout autour, par le regard lucide qu’on lui porte. L’art de « slamer » a apporté la conscience des réalités et des dangers de la société (on condamne la drogue et on prêche pour l’école, notamment).
Mais rien que par l' »esprit » qui est né de tout ceci, la poésie moderne a déjà fait beaucoup. Elle a engendré la joie de créer. Il faut les voir ces jeunes au Nuyorican Café le vendredi ou le samedi soir ! Epatants par leur dynamisme et leur singulière solidarité. Ils ont trouvé refuge dans les mots, et vibrent ensemble au rythme des vers. C’est tout cela le « slam » poétique aujourd’hui. Actif et mobilisateur, il va au-delà des mots et touche chacun de nous dans sa partie la plus humaine.

(1) Extrait du film Slam
(2) et (3) Tiré de l’anthologie du Nuyorican Poets Café – Aloud: Voices from the Nuyorican Poets Café, par M. Algarin et B. Holman.
///Article N° : 1170

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