Examen d’Etat, de Dieudonné Hamadi

Jusqu'où tiendront-ils ?

Lire hors-ligne :

Examen d’Etat a remporté deux prix au prestigieux festival  » Cinéma du réel  » 2014, à Paris. Présenté en compétition internationale, le film de Dieudo Hamadi a remporté le Prix de la SCAM (Société civile des auteurs multimédia), décerné par le Jury de la Compétition Internationale et le prix des éditeurs attribué par un jury d’éditeurs indépendants.

Le premier film de Dieudo Hamadi, Atalaku, également primé au festival des cinémas du réel à Paris, suivait Gaylor, un « pasteur adjoint » qui délaisse sa paroisse pour mettre sa verve au service des candidats les plus offrants aux élections congolaises. C’était l’occasion d’une fine analyse des rouages et des enjeux à l’œuvre. (cf. [critique n°12165]) Examen d’Etat a la même qualité : cette proximité avec son sujet faite à la fois d’empathie et de distance critique. Cette distance n’est pas mépris : en dégageant des personnages parmi ces élèves qui voudraient à tout prix réussir leur bac, sa caméra s’attache à leur donner l’épaisseur d’êtres qui se prennent en mains par les moyens qui sont à leur portée. Elle est critique parce qu’elle n’enjolive ni ne camoufle, révélant les contradictions à l’oeuvre, notamment dans le rapport au sacré et aux règles. L’empathie est dans la mise en exergue de cette extraordinaire énergie de résistance qui fait que ces élèves sans le sou, après s’être fait durement exclure du lycée parce qu’ils ne peuvent payer la « prime des professeurs » (les études sont payantes), après avoir essayé tous les recours auprès d’un proviseur coincé par l’absence de moyens dans une école délabrée, s’organisent pour accéder à une maison en construction où ils vont sommairement loger et étudier ensemble afin de préparer leur examen.
Un tel film n’est pas le produit d’un reportage vite fait : trois ans de repérages successifs et de contacts à Kisangani pour préparer le tournage, quatre mois à partager le quotidien des jeunes, souvent seul, parfois avec des assistants pour les scènes qui le demandaient… Dieudo Hamadi suit particulièrement Joël, qui dépense ses quelques billets durement gagnés comme porteur sur un marché pour acheter l’aide d’un marabout et se soumettre à ses rituels, mais aussi d’autres élèves dans les offices d’un pasteur qui bénit les stylos-billes allant servir à l’examen et exorcise une jeune femme en transe, supposée possédée par le démon qui voudrait les empêcher de réussir. Ce faisant, il montre que ce rapport au sacré qui nous est désigné comme un manque de discernement dans tant de documentaires méprisants (ces pauvres Africains non-éduqués qui se feraient avoir) est en fait un dernier recours pour rassembler l’espoir lorsque l’Etat (celui du titre) ne fournit pas les conditions minimales d’une scolarité où la réussite peut être le simple fruit de son travail. De même, l’achat de fuites sur les sujets marche ou ne marche pas, mettant le « président » du groupe en difficulté ou assurant sa gloire. C’est de la débrouille, au même titre que l’auto-organisation des jeunes pour réviser leur examen malgré la précarité. Et la débrouille, c’est de l’espoir en barres face à la nécessité de réussir pour échapper à sa condition.
En se débrouillant pour étudier sans école, ces jeunes montrent qu’il ne sert à rien de baisser les bras malgré l’état du pays. Documenter ce geste sans l’idéaliser, c’est-à-dire dans toute la complexité de comportements qu’Hamadi se garde bien de juger, c’est à la fois respecter son sujet et soutenir tous ceux qui cherchent à mobiliser l’énergie du combat de la vie, au Congo comme ailleurs.
Ces jeunes sont plus lucides qu’on ne le croit souvent : ils réagissent en fonction de leur environnement, de la carte des possibles, mais en pleine connaissance de cause. Ils savent parfaitement que les diplômés sont aussi des chômeurs, mais qu’ils sont quand même aussi le terreau des futures élites de la nation. Ils mesurent combien ils doivent porter seuls ou dans leurs propres solidarités leur devenir dans un pays cassé, où ni la famille ni l’Etat ne les accompagne. C’est au-delà de la mobilisation de l’espoir toute la question d’un tel film : comment un pays qui néglige à ce point son système éducatif peut-il envisager un avenir ?
C’est en cela qu’Examen d’Etat n’est pas seulement un soutien d’énergie pour chacun mais aussi un cri d’alarme éminemment politique.

///Article N° : 12165

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article




Ce contenu vous intéresse ? Africultures a besoin de vous pour continuer d'exister. Alors soutenez-nous !

Laisser un commentaire