Femmes en mouvement dans la fiction de Nuruddin Farah

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Par-delà les clichés dont on affuble la vision de la femme développée par le grand écrivain somalien, l’écrivain djiboutien Abdourahman A. Waberi remet les pendules à l’heure.

De cet auteur doué, grand romancier de la condition humaine, premier écrivain au sens moderne du terme à écrire dans sa langue maternelle, le somali, on retient encore et toujours sa sympathie, au sens très fort du mot, envers les femmes. Pour qui parcourt régulièrement les arcanes de l’exégèse farahienne, cette remarque est devenue d’abord trait caractéristique, puis fil rouge, enfin voûte architecturale soutenant toute l’oeuvre. Des critiques plus ou moins inspirés ont fait un usage immodéré de cette empathie qu’on trouve naturelle chez cet homme issu, qui plus est, d’une société patriarcale très sourcilleuse sur le chapitre des libéralités accordées à la femme. On la dégaine, cette empathie s’entend, plus souvent qu’il ne faut, on la hisse au rang de fétiche, de sésame ou de clef magique ouvrant toutes les portes de l’habitation farahienne.
Mais commençons par le commencement. Ce regard a aussi son histoire, et, partant, on pourrait suivre à la trace, livre par livre, commentaire après commentaire, son parcours en guettant ses apparitions, en spéculant sur ses disparitions. Tout démarre, semble-t-il, par un malentendu, un gag très anglo-saxon. Quelques temps après la parution de son premier roman From a Crooked Rib (1970), écrit dès 1968 et traduit en français en 1987 sous le titre de Née de la côte d’Adam, Nuruddin Farah reçoit via son éditeur londonien de l’époque, Heinemann, une lettre à lui destinée et commençant par ses mots « A Madame Nuruddin Farah« . L’auteur de la lettre, une dame anglaise ou américaine émue par le roman qui narre le parcours d’une jeune nomade ingénue quittant son environnement hostile pour échapper à un mariage forcé, n’ayant pas la moindre idée du jeune romancier, assume tout de go qu’il ne peut s’agir que d’une femme. Le mythe du Farah « féministe » est ainsi lancé, et même s’il ne reprend pas à son compte cette étiquette politique, souvent réductrice, et, parfois, par trop occidentale, le natif de Baidhoba ne fait rien pour démentir.
Bien au contraire, les faits têtus sont là, disséminés dans l’oeuvre. Les personnages féminins sont là aussi, toujours plus beaux, plus forts, plus humainement épais les uns que les autres. De la Ebla du premier roman à Ladan (Du lait aigre-doux), de Sagal, Sandra, Atta et Medina (Sardines) à Zeinab et Natacha (Sésame ferme-toi), de Misra (Territoires) à l’inoubliable Duniya (Dons) en passant par la dernière fée, Sholongoo (Secrets), les femmes et belles et fortes, « les têtes tressées » pour reprendre une formule du vieil Hampaté Bâ, sont les piliers de la maison Farah.
Dans le paysage littéraire europhone, longtemps dominé par des écrivains, les portraits de femme étaient pauvrement esquissés, voire volontairement noircis. Un machisme de mauvais aloi y régnait sans partage. Les hommes de plume étaient davantage préoccupés par les grandes questions politiques et philosophiques pour se laisser distraire par les sujets domestiques, les personnages secondaires (féminins, bien sûr) et leurs tâches ancillaires. Relisez Les Bouts de bois de Dieu ou L’Aventure ambiguë publiés tout deux en 1960, par exemple. Il faudra attendre près de vingt ans avant de voir apparaître sur la scène littéraire francophone les premières écrivaines avec notamment les Sénégalaises Nafissatou Diallo, Mariama Bâ ou Aminata Sow Fall (respectivement, De Tilène au Plateau (1975), Une si longue lettre et La grève des Battu [1979]). Les choses ont depuis bien changé. Fort heureusement.
Nuruddin Farah se veut le continuateur de la voix profonde de sa mère. Il veut sans doute donner chambre d’échos à Faduma Aleeli, poétesse dans la tradition des grands poètes et poétesses de l’Ogaden, la région d’origine de sa famille. Une mère de famille affectueuse qui a su composer une ode à chacun de ses dix enfants. Il y a quelque chose comme une remise de flambeau dans son cas. Pour rester à la hauteur, il mobilise toutes les ressources artistiques à sa portée, tire profit de toutes les traditions littéraires, fait son miel de tous les nectars. Citons pour notre démonstration et pas uniquement pour le plaisir cette formule universelle d’Arthur Rimbaud : « Quand sera brisé l’infini servage de la femme., quand elle vivra pour elle et par elle (…) elle sera poète, elle aussi« . Faduma Aleeli, quant à elle, était déjà poète.
De la culture somalie, on notera que la chamelle (et partant la femme – parfois amante et parfois mère) est la métaphore de la communauté nationale. Les poètes plus ou moins bien inspirés ont usé et abusé de ce motif narratif. Et les noms panégyriques donnés à la chamelle sont également des (pré)noms à offrir aux jeunes filles, à l’instar de Mandeeq, Idil ou Koraan.
Chez Nuruddin Farah, la femme est souvent sœur pour l’homme, c’est à dire davantage que la simple relation familiale, elle est pleinement âme sœur, source de lumière et havre de paix. Il en est ainsi de Ladan pour ses frères jumeaux (Du lait aigre-doux), de Medina pour Nasser (Sardines), de Zeinab pour Mahad et sa bande (Sésame ferme-toi), de Nasiiba pour Mataan (Dons), de Duniya pour Abshir (Dons). Même séparée, éloignée ou exilée, sa présence rassure ou vous illumine la vie, halo divin pour tout dire – comme ce fut le cas Nadiifa pour le vieux Deeriye dans Sésame ferme-toi. On pourrait aisément multiplier les exemples. Ecoutons Kalaman, le narrateur de Secrets, parler de ses rapports avec Sholoongo et de l’esprit curieux qu’il partage avec elle : « Elle élucidait pour moi des mystères, m’enseignait les bases de ce qui me paraissait assez proche de la tradition soufie, me proposait une interprétation féministe très claire du mythe de Carraweelo. Carraweelo est la reine dont on peut faire remonter le règne à l’époque où l’ordre social masculin, dans l’ancienne Somalie, remplaça la tradition matriarcale, car on accusait les femmes de trahir la vision de la société et d’échouer à diriger le pays d’une manière juste » (Secrets, p. 31-32). La roue de l’histoire a bien tourné : Carraweelo n’existe plus que comme « mère dévoreuse » au vagin denté et reine castratrice dans le présent des traditions partagées. Il est dit dans les chansons populaires qu’elle vendait les jeunes mâles (serait-elle aussi esclavagiste !) décimant la gent masculine. Toute la quête artistique d’un Farah serait mue par le désir ardent d’abolir ce temps présent, ce temps d’anémie et d’amnésie, pour se fondre dans le temps d’antan, le temps du matriarcat accepté par tous. Le temps d’avant Carraweelo. Laissons à l’auteur, ou plutôt à un des personnages dont il a le secret, le mot de la fin : « Toutes les histoires, conclut Abshir, célèbrent en des termes élégiaques les sources d’énergie non encore employées, celle de la pleine humanité des hommes et des femmes » (355è et dernière page de Dons). 

Collaborateur régulier d’Africultures, l’écrivain Abdourahman A. Waberi est originaire de Djibouti. Il a publié aux éditions du Serpent à Plumes Balbala (1997), Cahier nomade (1999) et Le Pays sans ombre (2000), ainsi que L’œil nomade, voyage à travers le pays de Djibouti aux éditions L’Harmattan (1997), Les Nomades, mes frères, vont boire à la Grande ours aux éditions Pierron (2000) et tout récemment Rift, routes, rail – variations romanesques chez Gallimard dans la collection Continent noir.
On trouvera dans Africultures 34 un entretien sur Moisson de crânes publié au Serpent à Plumes dans le cadre de « Rwanda 2000 : écrire par devoir de mémoire ».///Article N° : 1727

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