Femmes noires sur papier glacé

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Sociologue des médias, Virginie Sassoon vient de publier Femmes noires sur papier glacé. Une étude de la presse féminine noire et une réflexion sur la société française. Entretien.

Afriscope: Quelle est la genèse de Femmes noires sur papier glacé ?
Virginie Sassoon: Je travaillais à l’Institut Panos (1) qui s’intéresse à ces thématiques. Mon projet de thèse portait sur les médias des minorités. Puis j’ai décidé de resserrer mes recherches sur la presse féminine pour les femmes noires car c’est un secteur avec une diversité éditoriale et un marché dynamique.

Vous analysez le contenu de trois médias de presse féminine noire. Pourquoi ce choix ?
Ces trois médias sont complémentaires. Amina, le média « historique » est né au Sénégal, il est populaire, trans-générationnel et reste très ancré en Afrique francophone. Brune s’adresse à un public plus restreint : des femmes, éduquées, mobiles et qui font partie d’une « bourgeoisie noire ». Miss Ébène s’adresse aux afro-européennes. Trois cibles distinctes qui reflètent la diversité de la population noire en France. Ces médias concilient une idée du « vivre ensemble » et celle d’un « entre soi ».

Vous expliquez que « le développement […] des médias des minorités doit être analysé au prisme du modèle républicain français ». C’est-à-dire
Aux États-Unis, la communauté noire est historiquement structurée. En France, il y a un filtre égalitariste et le fait communautaire est souvent interprété comme une menace. La France se base sur une forme d’universalisme républicain, une belle promesse qui conduit à un certain déni des discriminations. Or niveau de pigmentation et hiérarchisation sociale se confondent. Si l’historien Pape Ndiaye a analysé (2) les discriminations liées à la couleur de peau, la « question raciale » reste sous analysée en France. Concernant la presse féminine noire, on peut constater qu’il y a une forme de « ligne de couleur ». Par exemple, aux États-Unis, les magazines féminins ethniques ont accès à tous les types d’annonceurs. En France, la presse féminine noire est réduite à évoluer avec le marché de la cosmétique ethnique. La situation actuelle conduit à une sorte de ghettoïsation.

Votre recherche s’arrête à 2011. Depuis, l’image de la femme noire a-t-elle changé dans la presse et la société ?
Oui, d’une certaine manière. Des icônes comme Lupita Nyong’o ont émergé, le mouvement « Nappy » (3) est plus visible. Des femmes noires influentes mobilisent l’opinion publique, telles que Rokhaya Diallo, Audrey Pulvar, Sonia Rolland… Dans le même temps, on peut déplorer qu’une parole raciste décomplexée s’affirme. La presse féminine noire évolue aussi. Elle tient compte des évolutions socioculturelles et des attentes de son lectorat, même s’il n’existe pas en France un féminisme noir structuré à l’échelle nationale. Et même si cette presse est imparfaite, elle a le mérite d’exister : elle répond à des attentes, à un besoin de visibilité et à une demande de reconnaissance. De manière générale, les médias des minorités répondent à des attentes sociales fortes, à ne pas confondre avec un repli communautaire.

(1) Institut Panos : ONG internationale spécialisée dans l’appui au pluralisme de l’information.
(2) Pap N’Diaye, La condition noire, ED. calmann-levy, 2008.
(3) mouvement prônant le cheveu naturel.
Virginie Sassoon en 5 dates
1978 : Naissance à Marseille.
2008 : Coordination de l’ouvrage Médias et diversité. De la visibilité aux contenus, avec Claire Frachon, Institut Panos, Editions Karthala.
2012 : Présidente de Txiki Productions, association d’éducation à l’image.
2013 : Publication du Précis à l’usage des journalistes qui veulent écrire sur les Noirs, les musulmans, les Asiatiques, les Roms, les homos, la banlieue, les juifs, les femmes…Le Cavalier bleu.
2015 : Publication de Femmes noires sur papier glacé, Ina Éditions (janvier).
– Publication de Moi Raciste ? Jamais ! Scènes de racisme ordinaire, ouvrage co-signé avec Rokhaya Diallo, Éditions Flammarion (mars).///Article N° : 12812

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