Filmer les théâtres d’Outre-Mer pour créer du lien

Entretien de Sylvie Chalaye avec Marie-Pierre Bousquet, productrice, directrice d'Axe Sud

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Depuis quelques années les spectacles programmés à La Chapelle du Verbe Incarné lors du festival d’Avignon (le programme du TOMA : Théâtres d’Outre-Mer en Avignon) font l’objet de captations produites par France Ô pour être diffusées ensuite à la télévision. Cette démarche participe d’une action de diffusion du spectacle vivant issu des imaginaires de la diversité, mais aussi de l’élaboration d’une mémoire de la création théâtrale contemporaine des Outre-Mer.

Comment l’idée vous est-elle venue après avoir œuvré à un travail de diffusion classique dans le cadre de l’accueil des compagnies au Théâtre de la Chapelle du Verbe Incarné en Avignon, d’entreprendre un travail de diffusion vidéo et télévisuelle avec France Ô ?
L’idée nous est venue, à Greg Germain et moi, depuis fort longtemps. Depuis que la Chapelle du Verbe Incarné existe nous sommes allés voir RFO régulièrement pour rappeler qu’il était urgent de garder une mémoire du spectacle vivant des Outre-Mer. Il y a peu encore, RFO n’existait pas en tant que diffuseur dans l’hexagone. L’idée c’était de créer une mémoire du spectacle vivant et des imaginaires scéniques des Outre-Mer et de pouvoir donner aux compagnies des outils d’aide à la diffusion de leurs spectacles. Une fois que la pièce est venue en Avignon ou ailleurs, quoi qu’il se passe, si le programmateur n’est pas venu voir le spectacle, il n’y a par la suite plus aucune possibilité. Et pour un programmateur, c’est bien plus compliqué de faire venir une pièce d’Outre-Mer qu’une pièce d’un département hexagonal, d’abord parce que cela demande un investissement financier beaucoup plus important. De plus ce sont des histoires que l’on ne connaît pas, des références que l’on n’a pas et les programmateurs n’osent pas prendre de risque… Systématiquement et chaque année, RFO a été notre partenaire de communication, et d’ailleurs sans bien connaître le métier à l’époque, sans savoir quelle aventure c’était de filmer les spectacles, on a toujours dit : travaillez avec nous, créez cette mémoire du spectacle vivant, avancez avec nous. Les choses sont devenues possibles en 2005. En 2004 on a été à deux doigts d’y parvenir, mais ce sont des structures financières et techniques très lourdes à mettre à place et on a finalement réussi en 2005.
En 1998 quand vous ouvrez la Chapelle, RFO est seulement un partenaire média ?
C’est en 1999 que commence le partenariat. En 1998 les choses étaient très fragiles. C’est seulement un mois avant le festival que l’on a eu la confirmation de l’ouverture de la Chapelle ; il n’était pas encore question de trouver des partenariats. RFO était venu couvrir l’événement en tant que rédaction, mais le partenariat s’est mis en place plus tard sous la forme classique d’un échange de visibilité. RFO annonçait la programmation du TOMA sur leurs antennes, elle couvrait au niveau de la rédaction et elle était mentionnée dans nos programmes.
Mais en 2005, le saut est important. Vous passez à la captation de l’ensemble de la programmation pour la chaîne.
On ne pouvait pas faire une sélection. Bien sûr certaines compagnies sont plus anciennes, plus implantées, ont plus de notoriété, d’autres ont des spectacles plus lourds, mais on fait attention aussi de toujours accueillir de jeunes compagnies et de ne pas se limiter à des pièces à un ou deux personnages. Dès la première année on a donc enregistré toutes les pièces. Certains avaient des doutes sur le contemporain par exemple et craignaient que le public n’adhère pas. Mais notre position a toujours été très claire vis-à-vis du diffuseur. Notre enjeu est de construire une mémoire et d’accompagner des imaginaires, d’accompagner le spectacle vivant tout en réalisant des produits audiovisuels de qualité au service de cette diffusion. Il était essentiel pour nous de prendre la programmation dans son ensemble avec ses forces et ses éventuelles faiblesses, avec les spectacles garantis de réussite, comme les propositions plus fragiles, plus jeunes ou plus exigeantes. Filmer l’ensemble de la programmation relève donc d’abord d’un choix éditorial, mais la deuxième raison est économique. RFO est notre diffuseur partenaire, financeur de cette opération, avec Axe Sud et le CNC. RFO n’est pas une chaîne richement dotée en ce qui concerne la production et l’opération n’est possible qu’à partir du moment où on réalise une économie d’échelle et de temps suffisante pour enregistrer un nombre de pièces dans un temps assez court, sinon on ne peut pas déplacer les moyens qu’on déplace pour enregistrer une ou deux pièces. C’est pourquoi, nous faisons le pari de la variété des propositions et des genres. Il y a des formes très contemporaines, un répertoire classique, des marionnettes, de la danse, un vrai éventail de genres et de formes.
Mais il y a tout de même une sélection ?
Bien sûr ! La sélection se fait au moment de la programmation. Les critères de sélection sont multiples, ils ne sont pas audiovisuels a priori. C’est d’abord une programmation théâtrale. L’idée est d’avancer ensemble. Soit on y va tous, soit on n’y va pas !
Quelle a été la première captation ?
Le premier film c’est La Noces chez les petits bourgeois… créoles, d’après la pièce de Brecht, par Philippe Adrien et c’est Greg Germain qui a assuré la réalisation audiovisuelle. Un début compliqué parce qu’une dizaine d’artistes sur le plateau, c’est techniquement très difficile. De plus une grande partie du texte était en créole et il était du coup très difficile de transmettre les ordres aux cadreurs qui n’étaient pas créolophones. Dès le départ on mettait les deux pieds dans la question de l’altérite. Et ce fut une très belle expérience. Une belle première fois !
Les réalisations que diffuse la chaîne sont de réels films de télévision. Comment expliquez-vous cette réussite, alors que les contraintes sont grandes ?
Le secret de la réussite de l’audiovisuel, c’est l’extrême préparation. Chaque réalisateur travaille à partir d’un plan large, puis pendant dix jours avec une scripte sur chaque pièce, et chaque pièce est au moins filmée deux fois, avec cinq caméras. Puis il y a encore un travail de préparation entre la première et la seconde prise. On rassemble une équipe très professionnelle et on se donne les moyens de réaliser de vrais films.
Combien de passages TV sont prévus pour ces films ?
France Ô garantit cinq diffusions en cinq ans, après il peut y avoir d’autres diffusions possibles et négociables. Le catalogue que nous mettons en place, il faut le faire vivre par d’autres circuits, d’autres diffuseurs, d’autres chaînes… Pourquoi pas des éditions de DVD par exemple. Pour l’instant, on tire des DVD que l’on donne à des compagnies, à des bibliothèques, mais que l’on ne peut pas encore acheter à la Fnac (Rires). On grave des DVD à la demande et surtout pour toutes les compagnies qui souhaitent utiliser ces supports pour faire connaître leur travail et décrocher des contrats. Notre action s’inscrit dans un accompagnement de la création des Outre-Mer et pas seulement la Caraïbe, mais aussi l’Afrique, l’Océan indien, La Nouvelle Calédonie, la Guyane… Nous souhaitons mettre en place des outils de mémoire qui soient le plus largement partagés possible.
Vous étiez jusqu’en 2007 associés à une société de production audiovisuelle, mais aujourd’hui Axe Sud gère toute la production.
Axe sud est une société de production du spectacle vivant depuis 1996, mais il y a toujours eu une ligne production audiovisuelle dans les statuts. Je devais le savoir sans le savoir ! Je n’ai pas voulu au début passer d’emblée à la vitesse opérationnelle et j’ai travaillé avec une production exécutive pour la mise en œuvre sur le terrain pendant trois ans.
Est-ce que cette décision peut avoir des retombées sur le travail artistique, la conception même de la réalisation ?
L’incidence est liée au choix des équipes. Notre désir n’est pas la mise en boîte, mais la réalisation de vrais objets artistiques. Filmer les spectacles, c’est rentrer dans leur construction et mettre les moyens techniques et l’invention audiovisuelle au service de la pièce. Mais entre l’image et le plateau les codes ne sont pas les mêmes. Pour nous, il est essentiel de mettre le regard artistique du réalisateur au service de la création de quelqu’un d’autre. Il faut que le réalisateur fasse le choix qu’aurait pu faire le spectateur dans la salle. On ne peut pas être en plan large tout le temps, on ne peut pas embrasser l’ensemble du plateau tout le temps et tout voir. Tout l’art du réalisateur, c’est de faire le choix du spectateur et de lui donner à voir par divers plans, en serrant sur un regard, sur le mouvement d’une main, sur un déplacement… une dimension du plateau, une sensation de l’espace et du jeu alors qu’il ne les perçoit pas comme le spectateur assis dans son fauteuil au théâtre. C’est une difficulté. Comment faire ? Les équipes n’arrivent pas juste pour filmer. Le secret c’est que cela se passe dans un lieu qui a une âme.
C’est même une Chapelle !
C’est incontournable… (rires). Le directeur photo qui fait l’adaptation des lumières des spectacles pour les captations passe un mois en Avignon. Il n’est pas venu en se disant je vais pousser trois projecteurs. Il est là dès l’installation des conduites lumières des spectacles. Il doit comprendre pourquoi les metteurs en scène demandent telle ou telle lumière de façon à adapter et respecter la création lumière.
Il faut sans doute s’adapter au lieu en connaître les recoins, les effets, les faiblesses.
Mais aussi s’adapter aux gens. Les réalisateurs et les scriptes voient les pièces plusieurs fois, travaillent sur des images, ils discutent avec les créateurs, les comédiens, ils osent des questions sur les intentions, sur le sens de tel ou tel passage. Le réalisateur crée des procédés, invente des rendus, il peut valider des options de réalisation avec les artistes pour vérifier que cela ne trahit pas leurs intentions, l’esprit de la mise en scène. Les équipes fusionnent. On n’a pas une équipe de télévision qui débarque, qui vient attraper un spectacle au lasso pour le mettre en cage et repartir aussitôt pour finir son montage. C’est un vrai échange. Les équipes s’apprivoisent. Les cadreurs voient aussi les spectacles avant de filmer. C’est ce qui crée la qualité du travail et l’âme du travail. Ce qui est difficile sur une captation, c’est d’éviter que l’image soit plate. Pour qu’elle prenne un certain relief, de la chair… il faut que les spectateurs puissent entrer dans l’âme du spectacle. Et il n’y a guère que le temps partagé qui permette cela.
Mais vous avez aussi choisi de confier la réalisation à des hommes de théâtre ?
On n’hésite pas en effet à engager des créateurs d’abord capables d’apporter leur regard d’artistes respectueux. On ne recherche pas des réalisateurs techniciens, mais des créateurs susceptibles d’entrer dans la création de quelqu’un d’autre. Et ce sont souvent de belles rencontres de ce point de vue. Les artistes qui nous accompagnent sur la partie réalisation, sont des créateurs qui sont des deux côtés de la création : de l’image et du plateau. Des dramaturges comme Julius Amédée Laou ou Koffi Kwahulé ont une approche extrêmement inventive, d’abord parce qu’ils abordent les œuvres avec une autre sensibilité, un autre œil. Filmer la poésie de Gontran Damas par exemple n’était pas un moindre pari !
Avez-vous des retours ? Des indicateurs pour apprécier la réussite de votre travail ?
Aucun retour quantitatif, mais un taux de satisfaction important de la part de la chaîne. En 2008, la chaîne nous a faits confiance pour passer à un autre palier, on a commencé à filmer d’autres pièces en dehors de La Chapelle et on a lancé une case théâtre hebdomadaire sur France Ô : Multiscenik. C’est un rendez-vous du spectacle vivant régulier, tous les vendredis soirs en prime time. Dans l’univers de la télévision le spectacle vivant n’est pas un produit ordinaire, on ne peut le traiter comme une série policière. Toutes les pièces de théâtre qui sont captées font l’objet d’un petit lancement. Pour permettre aux spectateurs d’avoir un regard qui accompagne la pièce, un contexte, une entrée pour apprécier le programme et sa particularité. Les programmes sont faits de telle sorte qu’il se passe quelque chose toutes les sept minutes. Il y a donc un formatage des produits faits pour l’audiovisuel qui n’existe pas au théâtre. Au contraire dans le théâtre les entrées en matière peuvent être lentes, il y a une progression dramatique. Le temps de la scène n’est pas le même que celui de la télévision.
Vous n’avez jamais choisi de faire des captations avec des respirations qui fassent alterner scène et interviews ou commentaires par exemple ?
On respecte l’œuvre dans sa globalité. Notre rôle n’est pas d’apporter un regard analytique sur les pièces, mais de rassembler et de créer une mémoire. D’autres doivent pouvoir s’en emparer. Néanmoins, l’idée n’est pas d’accumuler les captations. Il faut pouvoir profiter de cette structure culturelle pour aller plus loin et aller chercher des sujets que d’autres n’irons pas chercher, et nous passerons sans doute aussi à la production de documentaires pour accompagner cette histoire du spectacle vivant. Ce sont les choix éditoriaux d’une maison de production. On y pense régulièrement, on a des idées. Il y a des perles qu’il faut accompagner…
La Chapelle du verbe incarné en Avignon a été un fer de lance un pont avancé vers l’Europe pour les compagnies de l’Outre-Mer… Avec le choix de la diffusion audiovisuelle vous passez à autre chose ?
Pas du tout. La production audiovisuelle n’est qu’un aspect de l’accompagnement pour traverser les océans. L’idée est d’apporter de la ressource en conservant la mémoire, en soutenant la création, en suscitant aussi des projets. La Chapelle s’est au même titre engagée dans des résidences d’artistes. Nous avons déjà accueilli plusieurs compagnies en résidence, une compagnie de la Martinique en 2005, puis en 2006 un projet entre trois artistiques qui réunissaient Martinique, Nouvelle Calédonie et Réunion. Ces actions pour nous sont les mêmes que les captations, le soutien administratif pendant l’année, l’accueil de spectacles… l’enjeu pour nous c’est toujours de créer du lien.
Comment se passe une résidence ?
Certains sont venus un mois juste avant la création pour répéter leur spectacle, d’autres compagnies préfèrent venir au cours de l’année pour préparer la création, travailler à l’écriture, à la conception. Cela dépend des projets. Ce sont en général d’abord des rencontres amicales entre des porteurs de projet et nous, et nous nous adaptons à leurs besoins. Nous n’avons pas un gros soutien institutionnel, nos résidences ne sont pas comparables à celles du festival des Francophonies ou du TARMAC. Mais la DRAC Martinique et la DRAC Guyane donnent un soutien spécifique à nos actions. Ce ne sont pas des aides forcément fléchées pour une résidence, mais elles accompagnent nos initiatives. Accueillir en résidence, cela consiste à laisser les clés du théâtre à une compagnie (Rires). C’est-à-dire un hébergement et un lieu de travail, mais aussi la possibilité de prendre la mesure de la vie théâtrale de l’hexagone, de rencontrer des directeurs de théâtre et d’autres créateurs, d’aller voir des spectacles, de profiter d’Avignon et de découvrir autant les lieux du spectacle vivant que le patrimoine historique de la ville, c’est aussi créer du réseau, ouvrir notre carnet d’adresses. Nous pensons la résidence comme une étape relais pour permettre aux compagnies d’Outre-Mer d’aller plus loin.
Est-ce que cela se traduit par une meilleure visibilité pour les compagnies, qui parviennent à la suite de ces séjours en Métropole, à construire des tournées pour leur spectacle et à mieux faire connaître leur travail ?
Dans mon expérience de l’accompagnement de ces compagnies pendant le temps du festival, depuis 10 ans, je constate surtout que le regard des programmateurs de l’hexagone a beaucoup évolué. Au début de notre aventure avignonnaise, les programmateurs étaient curieux, et pas forcément acheteurs. Aujourd’hui, ils viennent à la Chapelle voir ce qui se passe et on commence à voir des programmateurs acheteurs. C’est une grande victoire. Bien sûr cela ne se fait pas du jour au lendemain. Mais, comme on conserve une trace de la visite des programmateurs, on voit bien que petit à petit leur attente change et leur intérêt n’est pas le même non plus. Plusieurs spectacles trouvent des dates de tournée, mais aussi d’autres liens se tissent par les rencontres qui se font à la Chapelle même. Le fait d’avoir un rendez-vous régulier a habitué les programmateurs, et créé de nouvelles attentes.
Certaines compagnies redoutent que la diffusion du spectacle sur France Ô dans l’année qui suit Avignon déflore la création et dissuade le public de se rentre au spectacle pendant la tournée, voire décourage les programmateurs.
C’est tout le contraire. On observe en effet que les spectateurs qui ont vu le spectacle à la télévision n’hésitent pas à « le revoir en vrai », comme si les acteurs bénéficiaient de l’aura médiatique que confère la télévision et la diffusion n’interfère pas sur la fréquentation des salles aux Antilles, bien au contraire. Encore une fois cela crée du lien, de la relation dirait Edouard Glissant et c’est la raison d’être des actions que nous menons, créer du lien d’un océan à l’autre, d’une île à l’autre, d’un continent à l’autre.

Avignon, juillet 2008///Article N° : 9375

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