Gerboise bleue – l’éclair de la honte

De Djamel Ouahab

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Une gerboise est un petit mammifère rongeur à longue queue que l’on rencontre dans les déserts d’Afrique. Ses pattes antérieures étant très courtes et les postérieures très développées, il peut se tenir debout et progresser par bonds. En plein Sahara algérien, au sud de Reggane, les militaires français ont fait exploser en 1960-62, une série de quatre bombes atomiques appelées Gerboise bleue, blanche, rouge, verte, avant de poursuivre par des tirs souterrains à Aïn Eker (Tamanrasset) suite aux protestations des pays limitrophes. De ces essais, il reste des traces : des débris qui attendent encore d’être décontaminés, mais aussi des hommes marqués à vie, du côté algérien comme du côté français, qui demandent reconnaissance et réparation.
Près de 50 ans plus tard, le 27 novembre 2008, le ministre français de la Défense Hervé Morin, suite à un rapport parlementaire réalisé par Mme Taubira, a annoncé le dépôt d’un projet de loi gouvernemental pour l’indemnisation des victimes des essais nucléaires qui devrait être débattu à l’Assemblée nationale au premier semestre 2009. C’est dire si le documentaire de Djamel Ouahab, rendu possible par des financements régionaux français, vient à point nommé pour faire le jour sur un aspect parfaitement méconnu de l’histoire coloniale française.
Il rencontre les vétérans de part et d’autre : les PELOS (Populations Laborieuses des Oasis) comme on les appelait, qui travaillaient sur les sites, et des appelés français largement exposés aux radiations et qui se battent aujourd’hui encore avec de terribles ennuis de santé. Du côté algérien, des enfants naissent encore avec des malformations, les cancers sont légion. Quant aux vétérans français, ils luttent contre le négationnisme de l’armée, incarné dans le film par la langue de bois du porte-parole du ministère. Sans preuves médicales, pas d’indemnisation mais qui peut prouver qu’un cancer vient de la seule exposition aux radiations ? Alors que d’autres pays ont admis le principe de présomption d’origine, la France s’y refuse et risque de minimaliser ainsi son travail de mémoire.
Sans trop entrer dans des détails indigestes au cinéma, c’est l’aspect humain que privilégie à juste titre Djamel Ouahab. Il rencontre longuement les vétérans, facilite le voyage des Français sur place, documente leurs interventions dans des colloques en Algérie. Les témoignages sont accablants et ne manquent pas de faire voler en éclat le discours officiel ainsi mis en perspective par un montage parallèle. C’est clairement l’objectif du film et sa limite démonstrative appuyée par une musique tragique qui vient parfois recouvrir les paroles comme un effet de style, comme si toute parole était inutile face au langage des corps. Mais en évitant tout commentaire et en prenant le temps de donner amplement la parole aux vétérans, Djamel Ouahab impose l’évidence d’êtres meurtris dans leur chair et se sentant de surcroît abandonnés. Au-delà des oppositions du passé, ce sont des hommes qui partagent la solidarité des victimes qui se retrouvent autour d’une cause commune. Et au-delà de ces vies brisées, c’est un pan masqué de l’histoire commune entre l’Algérie et la France que ce film contribue à éclairer.
En se concentrant sur Gerboise bleue, Ouahab omet cependant d’interroger la poursuite des essais nucléaires après l’indépendance algérienne que les accords d’Evian autorisaient jusqu’en 1966. On sait pourtant qu’alors que des fuites radioactives importantes ont été enregistrées à la suite d’accidents dans les essais à Aïn Eker, le contrôle de la radioactivité n’a pas été prévu et les nomades ont continué d’être exposés. Gerboise bleue ne fait ainsi qu’ouvrir un dossier qui demanderait à être développé des deux côtés de la Méditerranée.

///Article N° : 8287

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