Hella Feki : « Écrire, c’était aussi geler toutes ces petites coupures de presse que j’avais retrouvées dans un carton »

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Il y a dix ans déjà, la Tunisie s’embrasait faisant écho à l’immolation du jeune Mohamed Bouazizi, jeune marchand de fruits de 26 ans. Dix ans plus tard, Hella Feki, auteure franco-tunisienne, nous offre dans son premier roman Noces de Jasmin, la possibilité d’entrevoir ce qu’aurait pu être la vie, les pensées, les désirs et surtout l’histoire de ces manifestant(e)s, éclatant la foule, compacte, pour mieux lui donner vie. Un entretien de Pascaline Pommier.

Noces de jasmin  est votre premier roman, une fiction historique poignante et engagée, cette révolution vous a fortement inspirée ?

C’est effectivement un roman engagé. Parler de cet évènement était très important pour moi, car je l’ai vécu à la fois de l’intérieur et de l’extérieur. Je suis franco-tunisienne, j’ai grandi à Tunis, et lorsque tout a commencé, j’étais en vacances là-bas. J’ai été témoin de la naissance de cette révolution, je suis partie juste avant le réveillon de fin d’année, et j’ai continué à suivre l’actualité tunisienne depuis la France, où j’enseignais. J’avais envie d’écrire un premier roman, et cette histoire est venue à moi, naturellement. J’ai beaucoup d’histoires à raconter, bien évidemment il y’en aura d’autres, mais ça me travaillait.
J’ai toujours été habitée par la littérature engagée et j’aime la littérature francophone ; Albert Memmi, Aimé Césaire, Confiant, Chamoiseau, Glissant… Je pense que je me suis imprégnée de ces littératures-là, et l’idée de raconter cette révolution, s’est imposée à moi.


Dans votre roman, vous parlez des différentes étapes de cette révolte populaire (des différents facteurs qui l’ont provoquée, les moments clés…), mais au-delà de ça, il y’a cette question identitaire omniprésente, comme si les deux étaient liées.
Identité et Histoire sont forcément liées, c’est le cas de beaucoup de pays francophones, tous ces pays qui ont connu la colonisation, la décolonisation, l’indépendance, très souvent la présidence d’un homme plein de bonnes intentions (Senghor au Sénégal, Bourguiba en Tunisie…), espoirs et puis, malheureusement, récupération par d’autres partis, privations de libertés… Albert Memmi en parle d’ailleurs très bien dans ses écrits
Portrait du colonisé , Portrait du colonisateur . De cette histoire naissent des identités nouvelles, certaines personnes en sont le fruit, j’en fais partie ; je suis née d’un père tunisien et d’une mère française, d’où ce besoin de parler de métissage, de raconter l’identité et l’interculturalité née de cette histoire.


Oui, d’ailleurs cette question est fortement évoquée à travers des personnages tels que Yacine, revenu de France où il était allé faire ses études, et sa fille, métisse franco-tunisienne, Essia par exemple…

J’ai aussi envie d’ajouter Julie [femme de Yacine, et mère d’Essia], car bien qu’elle n’ait pas réellement de voix, dans le sens où elle ne s’exprime pas, elle existe malgré tout. Même s’il est vrai qu’il y’a quatre personnages et quatre points de vue différents dont elle ne fait pas partie, ce n’est pas pour autant un personnage que je dirais « secondaire ». La métamorphose de Julie a une importance : elle part de France pour aller en Tunisie, et elle aussi, tout comme Yacine dans sa jeunesse, son identité et sa culture vont se transformer au contact du peuple tunisien, et de son mariage mixte. Je suis professeure de Lettres à Madagascar, et certains de mes élèves, métisses eux aussi, se sont reconnus dans ces personnages. Ce n’est pas anodin. Ce sont d’ailleurs eux qui ont évoqué l’idée de transformation de l’individu, en la décrivant comme étant une «métamorphose du moi ». J’ai trouvé ça très beau, et c’est exactement ce qu’il y a chez Yacine et Julie : une « métamorphose du moi ».

« Le peuple est rusé, et déploie le fil de sa pensée et de sa parole. Quand on le force, malgré lui, à accepter un compromis insoutenable, il allume lui aussi un bûcher et se jette dedans. » — ESSIA

Une métamorphose, est une « révolution » en soi. Plus personnelle, plus intime, mais une révolution. Dans votre roman, vous ne parlez donc pas seulement de LA révolution, mais DES révolutions.
Ce n’était pas conscient sur le coup, mais parce que j’ai pu sentir autour de moi, et en Tunisie, des envies de briser certains tabous, je me suis autorisée à aller plus loin. Je voulais permettre aux personnages de s’exprimer, de raconter ce qu’ils ressentent. Cette forme narrative ; ce roman choral, cette multiplicité de voix m’a permis de le faire. Cela m’a permis de relater ce moment général à partir d’histoires singulières.

Je ne me suis pas non plus censurée dans la manière d’écrire la sensualité. Je suis une grande lectrice de Marguerite Duras, de Natasha Appanah, et de femmes qui s’autorisent des scènes sensuelles. J’ai été imprégnée par toutes ces voix de femmes, et j’avais envie d’y intégrer une certaine sensualité, sans trop savoir comment cela allait être reçu dans les pays du Maghreb. Après quelques retours de lecteurs en Tunisie, ou encore en Algérie, de femmes et d’hommes, de mon âge ou plus âgés, qui m’ont fait savoir qu’ils avaient apprécié, qu’ils trouvaient ça beau, je me suis finalement dit que c’était une bonne chose.

Parce que vous craigniez que ce soit perçu de manière négative ?
Je ne savais pas comment ça allait être reçu, et finalement… C’était un pas à franchir, et cela permettra aussi à certaines autres plumes de le faire aussi par la suite. J’ai été très touchée par l’accueil du livre.

« Dans ce pays, je n’ai jamais rien connu d’autre que le silence, l’obligation de se taire, de baisser la tête et de faire semblant que tout va bien, que le pays est prospère, que les gens sont éduqués, que les femmes sont émancipées, que nous sommes libres. » — YACINE

Liberté d’expression par la plume, et liberté d’expression dans le roman : Yacine se sent vieux face à cette révolte qui éclate, il se remémore alors le temps où lui aussi avait cette fougue en lui, avant de la perdre et de se terrer dans le silence et l’acceptation. Mehdi, jeune journaliste militant et contraint à la censure, rêve de liberté dans sa cellule, tandis que d’autres jeunes (et moins jeunes). Une révolte, deux générations, et une jeunesse prête à tout pour faire entendre sa voix.

Ce mouvement est parti de la jeunesse, mais tout le monde s’est rallié au mouvement ; les artistes, les intellectuels, les avocats, le peuple… Toutes les couches sociales de la population se sont unies, et ce quel que soit l’âge. Cette révolution est partie d’un cri de la faim, c’est important de le rappeler, et la faim n’a pas d’âge. Bien entendu, la jeunesse voulait s’exprimer, accéder à certaines libertés, à l’économie du pays, et jusqu’à présent, elle joue un rôle important, voire primordiale, mais le changement est un tout, même si je continue à penser que la jeunesse tunisienne a un fort potentiel.

Mais le réveil est un peu amer aujourd’hui. De ces noces, il ne reste plus grand-chose de positif (amertume, colère, déception…) doit-on parler d’une éventuelle mésentente, d’un éventuel divorce ?
Divorce, je ne sais pas. Je dirais que l’on est dans une transition démocratique. La parole circule, c’est déjà un détail très important, et malgré tout, les choses continuent à avancer, tout ne se fait pas du jour au lendemain. Est-ce toujours des « Noces de jasmin » ? C’est vrai qu’il y’a eu de l’espoir pendant et après la révolution, mais tout reste à faire, et le contexte national et international est assez complexe. Je ne vis plus à Tunis, il est donc difficile de maîtriser tous les enjeux sur place. Ce que je souhaitais avant tout dans ce roman, c’était retracer cette métamorphose, le bouillonnement d’un pays inventif, d’une énergie séculaire, d’un pays ouvert au commerce des produits et des idées, où la pensée bat son plein, où a jailli en quelque sorte, une philosophie proche des Lumières. Une transition démocratique n’est jamais acquise. Elle est le fruit de questionnements, d’apprentissages. S’interroger sur toutes ces choses qui alimentent aujourd’hui les débats en Tunisie, ou ailleurs, dans d’autres pays du « printemps arabe », tout cela fait partie de cette transition démocratique. Tout ne peut être linéaire, et tant qu’il y a une discussion, tant que les manifestations sont possibles, tant que le peuple peut s’exprimer, on reste sur quelque chose d’assez libérateur malgré tout. Je ne parlerais pas de divorce… Le divorce est une rupture.

« Dans ces moments de souffrance, je me raccroche à mes convictions politiques, à mon engagement, à ma foi en un avenir plus clément pour mon pays. Je prie surtout pour qu’ils ne touchent pas à ceux que j’aime » — MEHDI

À présent, deux citations de Mehdi, l’un de vos personnages principaux.
1. « Je crois que si je n’écrivais pas, je deviendrais fou. »
2. « L’Histoire, c’est de l’actualité que l’on gèle. »
Une question, de quoi s’agit-il ici ? D’écriture thérapeutique ou d’une volonté de figer ce moment dans le temps ?

Les deux. Les deux. Les deux [rires]. L’écriture s’est imposée à moi comme une nécessité. Il fallait que j’écrive, ça faisait longtemps que j’en rêvais.
J’ai commencé à écrire ce texte en 2018, après avoir vécu une période assez difficile. J’avais envie de me ressourcer, de voir mes proches ; je me sentais loin de mes pays que sont la France et la Tunisie. Je vivais à Madagascar et c’était la première fois où je me sentais seule ; je n’avais aucun écho de ma culture tunisienne. Lorsque j’étais au Sénégal, il m’arrivait de rencontrer des Tunisiens, des Libanais, des Mauritaniens. Ici c’était particulièrement absent, et ça me manquait. C’est à ce moment-là que l’écriture a pris tout son sens ; elle m’a aidée à surmonter cet épisode douloureux, mais elle m’a aussi aidée à avancer, dans ma vie personnelle, dans ma vie de femme, dans ma vie d’être humain, tout simplement.
Et il y a aussi, bien sûr, cette envie de raconter ce moment de l’histoire. J’ai fait un voyage en France en décembre 2018, avant de commencer à écrire. Lors de mon voyage, j’ai rapatrié un classeur dans lequel étaient collés toutes les coupures de presse que j’avais gardées. Pendant la révolution, j’achetais les journaux tous les jours ! Sans m’en rendre compte, tout se qui se passait m’habitait vraiment, je ressentais ce besoin de plus en plus pressant. C’est en parlant à l’une de mes amies, Michèle Rakotoson, elle-même écrivaine, grâce à ses conseils, que j’ai sauté enfin le pas. C’était important.
Écrire, c’était aussi geler toutes ces petites coupures de presse que j’avais retrouvées dans un carton.

Propos recueillis par Pascaline Pommier

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