Hissein Habré, une tragédie tchadienne de Mahamat-Saleh Haroun

Une pierre pour l'avenir

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La condamnation à la prison à vie d’Hissein Habré pour crimes contre l’humanité par le tribunal spécial de Dakar le 30 mai 2016 constitue un événement fondateur pour l’Afrique contemporaine : c’est la première fois qu’un ancien chef d’Etat africain est jugé et condamné pour ses actes et c’est la première fois qu’il l’est par un tribunal africain. Au final de quinze ans de bataille judiciaire des victimes pour arriver à cette victoire, le film de Mahamat-Saleh Haroun, présenté en séance spéciale au festival de Cannes de mai 2016, arrive à point nommé pour mettre l’accent sur l’essentiel.

Quel recul peut-on avoir quand on a soi-même souffert ? Comment aborder le passé dramatique de son pays alors qu’on a soi-même dû s’exiler ? Haroun commence son film avec une page blanche, barre les premiers mots. Arrestations arbitraires, exactions, liquidations : de 1982 à 1990, la DDS, police politique du parti, va torturer et tuer à petit feu 40 000 personnes dans ses geôles, et pas seulement des Tchadiens. Le titre du film l’annonce : la tragédie d’un pays, dont les rescapés portent encore les stigmates. Réfugié au Cameroun, puis au Sénégal, Hissein Habré profite des protections de ses pairs pour échapper à la justice, avant d’être arrêté en 2013, après le départ d’Abdoulaye Wade. Il refusera toute participation à son procès, et ne manifestera aucune empathie envers les victimes qui témoignent des pires atrocités à la barre.
Parfois, Haroun laisse les victimes témoigner comme à la barre, face caméra, face au spectateur qui ne peut en sortir indemne. Mais surtout, c’est un intermédiaire qui discute avec elles, Clément Abaïfouta, président de l’AVCRHH (association des victimes des crimes du régime de Hissein Habré), lui qui les côtoie au quotidien. Ce sont des moments forts, les exactions perpétrées sont terribles, les séquelles physiques et mentales tout autant. Il arrive même à confronter un bourreau à sa victime. « J’étais subordonné et exécutais les ordres » : l’habituelle légitimation du tortionnaire. C’est ainsi la question de la responsabilité qui est posée, et qui dépasse bien sûr le Tchad.
Hissein Habré, nous ne le verrons qu’à la fin, pour son procès. Mais il est là, hors champ mais bien présent, dans toutes les mémoires, responsable, lui, des atrocités commises par la mise en place d’une tyrannie sanguinaire. En contact avec l’avocate qui s’est entièrement donnée à cette cause, Maître Jacqueline Moudeïna, Haroun a organisé son film en phase avec la lutte des victimes pour la justice, le tout convergeant vers le procès de Dakar. Hissein Habré s’y est tu, mais ses victimes parlent. Elles sont le centre du film et leur digne parole nous importe car elle lève le voile de l’oubli sur une période trop méconnue de l’Afrique contemporaine.
« Je l’ai projeté à quelques autorités qui m’ont demandé de le montrer partout dans le pays, pour que personne ne dise plus jamais : « Je ne savais pas », indique Haroun. Avec Hissein Habré, une tragédie tchadienne, seconde incursion documentaire dans sa filmographie après Kalala (2005), hommage à l’un de ses collaborateurs décédé trop vite, mais aussi en continuité avec les thématiques de toutes ses fictions, Mahamat-Saleh Haroun livre à la fois un document indispensable pour la mémoire mais aussi une pierre pour la réconciliation et l’unité d’un pays qui fut tant meurtri par la guerre civile car ce n’est qu’en regardant son passé en face qu’on évite les bégaiements de l’Histoire.

///Article N° : 13638

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