Hocine Ben : Identité nationale banlieusard

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Hocine Ben vient de participer aux films [Rue des cités] et [Rengaine]. Rencontre avec un slameur versatile, qui puise autant dans ses racines algériennes que dans sa ville natale en Île-de-France : Aubervilliers

C’est un gavroche de banlieue et il en est fier ! Il en a les tics, le verbe gouailleur, la tchatche et la gapette de titi, qui lui barre le front. Hocine Ben, 41 ans, se situe quelque part entre Jacques Prévert, Léo Ferré et Kateb Yacine. Son port d’attache ? « Je suis né, j’ai grandi et j’habite toujours à Aubervilliers. » Il lui a même dédié ces mots dans Aubercail, le texte qu’il récite en ouverture du film Rue des cités de Carine May et Hakim Zouhani : « Auber quand sur toi la nuit tombe… Je la ramasse. Je la couche sur le papier ma ville, et je la regarde en face. »
Hocine est l’âme de son quartier de la Maladrerie : la « Mala », qu’il fait visiter au chaland lors d’une balade slamée, organisée avec le comité départemental du 9-3. À tel point qu’il salue à chaque pas une connaissance par un « Salaam ». « Les gens sont amoureux de ce quartier. Sur huit cent cinquante logements, il n’y a pas un appartement identique. La solidarité y existe encore parce que c’est un microcosme préservé ». Issu d’un milieu ouvrier, il est le dernier d’une fratrie de neuf enfants. Les méandres de la guerre d’Algérie ont ramené ses parents, originaires de Sétif, en hexagone. « Mon père combattait pour l’indépendance de l’Algérie, mais pour fuir les militaires français, il n’a rien trouvé de mieux que se réfugier en France ! Ma mère l’a rejoint trois ans après, quelques mois avant les massacres du 17 octobre 1961. Ils ont eu le parcours classique des hommes et femmes de cette génération. Ils n’ont pas vu l’Indépendance de l’Algérie, ont connu les taudis, les bidonvilles, les cités, le mythe du retour au pays… Ma mère a 76 ans. On ne la délogera pas d’ici aujourd’hui. »
Ambassadeur du 9-3
Français ? Algérien ? Hocine refuse de trancher : « Mon identité nationale c’est banlieusard. Depuis quelques années, je sillonne la France et le monde. J’assume complètement d’être un ambassadeur du 9-3. C’est une terre, une vraie patrie. Dans une enquête sur la Seine-Saint-Denis, François Maspéro a dénombré deux cents nationalités, rien qu’à Aubervilliers Quatre chemins ! C’est l’un des endroits les plus cosmopolites du monde ! »
Pour autant, Hocine n’idéalise pas cette ville. « Quand j’étais gamin, la mixité sociale n’était pas un fantasme. On venait de partout. Aujourd’hui, dès qu’on a les moyens on se barre ! Il y a de moins en moins de Français blancs. C’est ça qui fait un ghetto : rester entre nous. C’est le chômage qui nous relie, dans le département le plus pauvre de France. Il y a un nivellement vers le bas. L’avenir passe par un décloisonnement social. Il faut casser les barres et les tours, penser l’architecture autrement. Dans Aubercail je me pose la question du départ. Mais il y en a encore des choses intéressantes à faire. Je m’en rends compte en animant des ateliers d’écriture avec les gamins dans les écoles ! » Hocine ne compte pas non plus sur une solution politique pour changer la donne. « Je suis désillusionné. Ça a été coco pendant soixante-cinq ans, socialiste depuis 2008. Le maire est un vrai gars d’Auber mais il est entouré d’une équipe de bras cassés ! Aux dernières municipales, devant le café du coin, je leur ai balancé : Je suis là tous les jours et je ne vous ai jamais vu ! »
De La Chapelle au slam
Avant de vivre de sa verve, depuis une dizaine d’années, Hocine a, de son propre aveu, vivoté avec des petits boulots, et pointé au chômage. Tout minot, Hocine le cancre à l’école, ne rêve que d’art. Le Hip-hop le happe. Il commence par la danse, au fort d’Aubervilliers, en 1984 : « C’était le premier rassemblement de danseurs Hip-hop en Europe, après les USA ! J’avais onze ans. Je m’entraînais tous les jours, en imitant les grands du quartier. » Dès cette époque, Hocine n’a pas froid aux yeux : « On n’hésitait pas à traverser tout Paris pour aller voir un battle, avec les aînés, Dee Nasty et compagnie, au fameux terrain vague de la Chapelle. La communauté Hip-hop se limitait à deux cent cinquante personnes. Un jour, on a repéré le lieu de tournage de l’émission de Philippe Manoeuvre : « Les enfants du Rock », sur Antenne 2. Une fois par mois, il y avait une spéciale : « Sex machine » axée sur la Black music. Les premiers clips de rap français y sont passés. On assistait aux émissions. On a même dansé pour les vingt-deux ans de Madonna ! C’était mon premier rapport à la scène. »
Devenu MC, Hocine est à l’aise avec le micro, mais son aventure avec le rap ne dure qu’un temps. Une autre forme d’expression colle avec son style de troubadour du bitume et son timbre chaud et grave : le slam. « J’ai pris une tarte dans la gueule en découvrant Slam de Mark Levin ». Quelques semaines plus tard, sa curiosité est aiguillée par un article sur une soirée slam au Luciole, dans le 20e arrondissement de Paris. « J’y suis allé timidement. J’avais l’habitude de monter sur scène avec un rappeur, un DJ. Là j’étais seul avec un texte. Ça a été la révélation. J’étais conscient de vivre deux révolutions culturelles : le Hip-hop, puis le vent frais du début du slam. On sortait de la poésie scolaire, enfermée dans les livres. La poésie devenait vivante. »
Slameur voyageur
S’il fait un carton sur les scènes françaises, Hocine a envie de fouler les terres algériennes. « À cause d’un problème avec l’armée je n’ai pas pu y aller pendant vingt ans. Je me suis nourri de livres de Rachid Mimouni, de cinéma algérien, car j’avais un manque énorme. En octobre dernier, avec le beat boxer Ezra, j’ai fait la tournée Bled Runner. Bled Runner c’est l’itinéraire d’un Algérien de France qui renoue avec ses racines. J’évite les règlements de comptes faciles. Je raconte qui je suis, dans une histoire complexe, sur fond de guerre d’Algérie, où il y a des crapules des deux côtés. Quand j’ai lu le texte Bled Runner, qui raconte mon retour au pays je me suis mis à pleurer. Dans chaque ville, d’Alger à Constantine en passant par Tiemcem, les salles étaient remplies. En Algérie quand tu joues, quelqu’un monte et t’embrasse ! J’ai dit sur scène : « Merci. Ici le spectacle vivant est vraiment vivant ! »
Parmi les autres tournées du poète, qui a aiguisé sa plume au Maroc, au Liban et au Brésil, il ressort bouleversé d’une récente résidence artistique, à Kaboul, en Afghanistan. « Depuis que je suis revenu je n’ai toujours pas changé le répondeur indiquant que je suis à l’étranger ! Je n’ai pas encore atterri. J’ai fait tellement de belles rencontres, notamment avec des rappeurs de quartiers très pauvres. L’humanité, la politique ont pris un autre sens. Quand je suis revenu en France je me suis dit que c’était ici le pays en guerre. Là-bas je n’ai rencontré des gens qui se parlent, se sourient, sont heureux d’accueillir l’autre, malgré la pauvreté. En France on se fait la guerre à coup de publicité, de sur médiatisation, de chaînes d’information en continu ! »
« Caillera » dans la peau d’un flic
Amoureux de la phrase, Hocine le conteur a aussi la diction, la bouille et le charisme d’un acteur de cinéma. Rachid Djaidani ne s’y est pas trompé en lui confiant un rôle de flic intègre dans Rengaine. Le contre-emploi est total et le film, à contre-courant, débarque à l’arraché sur la Croisette. « La veille du festival de Cannes Rachid bossait encore sur le montage. On est parti, le film à la main, sans production, sans chaîne pour le diffuser. On n’avait même pas le numéro d’agrément obligatoire pour chaque film ! On ne savait pas où on allait dormir. Tout était galère ! Mais il y a eu la magie de Rengaine. Et on a raflé tous les prix ! Avec son bagout, Hocine se retrouve vite propulsé porte-parole d’un film pas comme les autres, avec des comédiens sortis d’un moule pour le moins inhabituel. « Quand un journaliste me demande : « Avez-vous fait une école de cinéma ? Je réponds : « Non. J’ai fait des gardes à vue ! »
La roue a tourné depuis les passages au commissariat de quartier. Hocine Ben, sollicité de toutes parts, peut même se permettre le luxe de refuser des projets. Et se consacrer aux siens. Un album doit voir le jour avec son propre collectif Citizen Ben, et des invités qui reflètent son éclectisme musical : la pianiste classique sri lankaise Shani Diluka, un joueur de oud Ihab Radwan, trois musiciens d’Amadou et Mariam, et même le chanteur Pierre Payan de la Tordue. Cet album sera l’histoire d’un citoyen du monde. Parallèlement Hocine, le cinéphile, réfléchit à l’écriture d’une fiction. Il travaille aussi en ce moment sur la voix off d’un documentaire de Samuel Ab sur l’Algérie contemporaine axé sur l’Indépendance et le match Algérie-Égypte, pendant la coupe du monde de 2010. Le film sera suivi d’un ciné-concert. Poète, trouvère, slameur, rappeur, acteur, voix off… Hocine n’a pas fini d’endosser des casquettes !

///Article N° : 11838

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