Hommage à Ibrahim Njoya, premier auteur de bande dessinée d’Afrique

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On fait souvent remonter les débuts de la bande dessinée en Afrique à l’année 1915 et la première publication d’une revue intitulée Karonga Kronikal parmi les forces armées coloniales britanniques durant la première guerre mondiale. Mais cette initiative restera isolée durant plusieurs décennies, hormis quelques strips publiés dans des journaux du Congo belge, d’Égypte ou de Tanzanie. Jusqu’à la fin de l’époque coloniale, la bande dessinée se fera peu remarquer jusqu’à l’avènement de l’indépendance et d’une certaine presse libre (bientôt remis en cause à partir de la fin des années soixante par l’imposition de dictatures dans la majorité des pays). À ce constat, il n’existe qu’une seule exception : Ibrahim Njoya, que l’on peut considérer comme le véritable premier auteur de BD camerounais et africain de l’histoire.

Né aux alentours de l’année 1890, à Foumbam, capitale du royaume bamun, Ibrahim Njoya mena sa carrière à l’époque du règne du sultan Njoya (né en 1876). Le contexte historique est extrêmement important et mérite que l’on s’y attarde.
Le sultan, dix-septième souverain du royaume entre 1892 – 96 et 1933, est rentré dans l’histoire pour avoir créé une écriture ex-nihilo : le fameux alphabet bamun appelé Shu-mom. Celui-ci était au départ pictographique : quelques personnes, proches du souverain, devaient dessiner une figure ou un objet et lui donner un nom. La première version de cet alphabet comportait cinq cent dix signes, tracés sur des planchettes avec du charbon de bois ou du jus tiré d’une liane. Cet alphabet sera modifié à six reprises au fur et à mesure de son utilisation et finira par atteindre quatre-vingts signes qui seront encore simplifiés par la suite, la dernière version datant de 1918. Des dizaines de textes et d’ouvrages seront rédigées par la suite avec cet alphabet et l’administration royale l’utilisera jusqu’au début des années trente. Le sultan écrivit un livre de médecine traditionnelle ainsi qu’une Histoire et coutume des Bamouns (1). Les artistes – calligraphes ayant collaboré à la création de cet alphabet sont les mêmes qui excelleront dans le domaine du dessin d’art. On peut citer par exemple Nji Mama, Nji Fransawaya et Ibrahim Njoya. Ce dernier participera, en tant que scribe, à la rédaction d’au moins deux ouvrages : le Lerewa Nuu Nguet (1921) et le Sang’aam (1908-1933). En parallèle, le sultan fit ouvrir des écoles où l’on apprenait à écrire en bamun et institua un bureau d’état-civil où l’on enregistrait les naissances, mariages, quelques recensements locaux. Les jugements du tribunal royal étaient également notés. C’était la naissance d’une véritable bureaucratie moderne. L’arrivée des Allemands en 1902 ne modifia guère la situation. Ceux-ci n’implantèrent pas d’administration coloniale à Foumbam, estimant que le territoire était parfaitement administré. Seule une mission protestante s’installera, ouvrant une école que fréquenteront les enfants du souverain et des autres chefs. Le sultan Njoya fit construire un magnifique palais royal, aujourd’hui classé au patrimoine mondial de l’UNESCO et, dès 1912, fait lever la carte du pays (lors d’une expédition qui dura cinquante-deux jours), achevée au début des années vingt (2). En 1915, les Anglais remplacent les Allemands. Cette même année, le sultan crée une religion nationale inspirée par une forme de syncrétisme entre islam, le christianisme et les religions traditionnelles. Les fondements de cette nouvelle religion sont écrits dans le Nkuet kwate (Poursuis pour atteindre), texte qu’il signe et qui reprend la tradition malikite.
En 1916, les Français remplacent les Allemands. Les relations entre le sultan et le nouvel occupant se détériorent à partir de 1919. En 1924, les pouvoirs traditionnels du souverain sont supprimés puis celui-ci est condamné à s’exiler à Yaoundé en 1931 où il est placé en résidence surveillée. Il y meurt deux ans après. Son fils, le sultan Seydou, lui succédera et restera sultan jusqu’en 1992.
C’est dans ce cadre-là, que Johanes Yerima (qui prendra le prénom de Ibrahim Njoya lors de sa conversion à l’islam en 1916), gendre et cousin du sultan, s’est imposé comme le plus important artiste du royaume. Il se fait d’abord remarquer dans les premières années du XXe siècle en dessinant des dessins sur le sable, dessins représentant le roi, avec Mama Kwandu, un des fils du roi, futur Nji Mama.
Par la suite, celui-ci introduira Ibrahim au palais où il va contribuer à transformer l’écriture bamun afin d’en faciliter l’usage. Celui-ci contenant à ce moment-là 286 signes. Ibrahim Njoya participera à sa simplification et était considéré comme le meilleur calligraphe du palais par le sultan.
En 1908, le sultan en fait le moniteur de l’école royale (la « Bamun Schule des Häupling Ndschoya in Fumban ») où l’on enseigne l’écriture du pays puis en 1912, il en fait son trésorier.
Entre-temps, Njoya dessine ses premiers dessins sur papier : une femme bamun de grande taille habillée à l’européenne, des portraits de roi ainsi que des dessins d’hommes, de femmes et de chevaux (3). Malheureusement, ces œuvres seront détruites lors de l’incendie qui ravagera le palais royal en 1913. Ayant également fréquenté l’école de la mission protestante, il décore des textes bibliques avec des motifs géométriques. En 1917, il surveille les travaux de la reconstruction du palais royal et dessine des motifs décoratifs pour orner les tissus de coton.
En 1919, suite au conflit entre l’administration française et le sultan, Ibrahim Njoya, soutien sans faille de son souverain, est envoyé en exil à Campo, à l’extrême – sud du territoire. Il revient à Foumbam en 1922 et dessine les décors des portes, des fenêtres et des balcons du palais achevé en 1923.
À compter de cette époque, et durant plus de vingt ans, Ibrahim Njoya multiplie les dessins et les portraits de roi, ainsi que des scènes de la guerre Gbètngkom (4) (qui entraînera l’islamisation du royaume), que ce soit au crayon comme à la gouache. Il dessine également des danses – en particulier celle de la fête de Nja, dite fête de la beauté, qui marque le retour de la saison sèche – mais aussi des scènes de chasse et de combats, en particulier ceux du XIXe siècle qui ont opposé les cavaliers peuls aux guerriers bamum.
Après la seconde guerre mondiale, Njoya abordera d’autres thèmes, en particulier l’histoire des Bamuns qu’il enrichit de scènes représentant la migration du peuple bamun depuis la Syrie, fidèle en cela aux légendes traditionnelles courant sur la migration des peuples de la savane africaine.
Mais Njoya ne se contente pas de dessiner des tableaux et des dessins. Il a également adapté des contes comme Mofuka et le lion (5) (1932), La Grenouille et le Milan (1932) dans un style conjuguant dessins et textes, proches de la bande dessinée. Dans les années quarante, l’une de ses dernières œuvres, La Rate et les quatre ratons, est incontestablement la première bande dessinée camerounaise. Il meurt en 1960.
Premier « auteur » de BD à part entière d’Afrique, Ibrahim Njoya fut également un artiste exceptionnel pour son époque. Si ses talents de peintre et de dessinateur sont incontestables, il se fait surtout remarquer par ses thèmes. L’ensemble des artistes bamuns de son époque travaillait dans un but précis, lié à l’univers des croyances et de la tradition. Les œuvres de Njoya, au contraire, se veulent la mémoire d’une époque et d’une société aujourd’hui pour partie disparue. En effet, en dehors de ces scènes historiques, de chasse et ses portraits du sultan et des princes de la cour, il a également exécuté des dessins représentant des circoncisions, des mariages, des accouchements. Mémorialiste, historien, artiste, Ibrahim Njoya est sans aucun doute un personnage majeur de l’histoire artistique de son pays.
En ce qui concerne la bande dessinée, l’un des aspects mineurs de l’ensemble de son œuvre toutefois, il constitue sans aucun doute l’un des chaînons manquants entre les premiers essais de BD des années vingt, venant essentiellement de dessinateurs occidentaux et la belle floraison des années soixante.
Malheureusement, la plupart de ses dessins, tableaux et sculptures ne sont visibles qu’en Europe, plus particulièrement à la Bibliothèque nationale de France, le musée ethnographique de la ville de Genève, les rendant, de fait quasi invisible aux yeux de la plupart de ses concitoyens. Seul le musée de Foumbam qui relate l’histoire du royaume possède quelques œuvres. En 1997, ce musée présenta, en partenariat avec le musée d’Arts africains, océaniens, amérindiens de Marseille, une exposition sur les dessins bamun. Un catalogue (Les Dessins bamun) en sortit. C’est, à ce jour, la dernière occasion de présenter à un public non averti les splendides planches et dessins d’Ibrahim Njoya. Peut-être le futur centenaire de la bande dessinée d’Afrique sera-t-elle l’occasion de remettre sous les projecteurs les œuvres et le parcours de cet artiste un peu oublié.

1. Qui fut traduit en 1949 par le pasteur Henri Martin.
2. Cette carte du pays bamoun a l’aspect d’un grand rectangle de 96 cm x 78 cm, et montre le pays bamoun entièrement compris dans ses frontières naturelles entre le massif Mbam et le Mvi au Nord, la rivière Mbam à l’Est, le Noun au Sud et à l’Ouest. Présente dans un ouvrage de médecine traditionnelle, cette carte est une véritable réussite graphique, réussite à laquelle Ibrahim Njoya a participé.
3. C’est à cette époque, entre 1911 et 1915, que la photographe Anna Rein-Wuhrmann tire un premier portrait du jeune homme. Celui-ci est maintenant visible au Service protestant de mission de Bâle.
4. Arrivé sur le trône, le sultan Njoya écarte du palais comme le veut la tradition le premier grand officier du palais, Gbetnkom. Ce dernier se soulève. Le jeune souverain décide de faire appel aux Peul du lamidat de Banyo à quelques 200 km du pays bamoun. Leur soutien et celui de leur cavalerie seront décisifs puisqu’ils permettent à Njoya de gagner la bataille.
5. Cette œuvre est quelquefois attribuée à Tita Mbohou dans certains ouvrages.
Cotonou, le 22 avril 2013
merci à Patrice Nganang et Rémy Sewado pour leur aide.///Article N° : 11493

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© Njoya
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Cérémonie Nguon © Njoya




Un commentaire

  1. Moussa MBOHOU le

    Tres bel article. Juste une contribution.
    Le SHU-MOM n’etait et n’est pas l’alphabet, mais plutot la langue que NJoYA avait cree a l’aide de l’Alphabet A-Ka-Ou-Kou. Cela dit, l’Alphabet A-Ka-Ou-Kou pourrait donc permettre d’ecrire les autres langue du cameroun (Ewondo, Bulu, Douala, Bassa, Foufoulbe, Yemba, Bansoa, etc…) ou d’ailleurs. C’est egalement la meme chose que fait l’alphabet français que nous utilisons pour ecrire le français, l’anglais, l’espagnol, le turk, et bien d’autres……juste la prononciation, la grammaire, le vocabulaire, les sens et la direction qui dependent donc des fondements de chaque langue. Mais tout est ecrit par un alphabet. Le Russe s’ecrit avec l’alphabet russe. Et vous veriez qu’en Russie, il y a plusieurs groupes ethniques ou etats dans l’Union Sovietique qui pratiquent les langues plus ou moins differentes mais la majorite de ces langues s’ecriveraient avec l’alphabet russe. Voila donc ce que l’Alphabet A-Ka-Ou-Kou constituerait pour nous comme ressource rare. C’est important de nationaliser cette ecriture au cameroun et mettre les diplomes (Professeurs, Docteurs, Chercheurs, Etudiants, Politique et finance) et les autres acteurs en route du developpement d’une ecriture nationale au Cameroun. Toutes les langues maternelles peuvent etre ecrites avec une ecriture locale. Et cependant, c’est une source de revenu, de puissance et de grandeur pour le Pays…..İl est tmps de mettre le tribalisme a cote, d’oublier que c’est un tel de tel tribu qui a cree cette ecriture et de le voir sous l’angle national. Vive la culture et vive le Cameroun et l’Afrique, le monde…

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