Humour des Seychelles

Ou le retour de l'art de la silhouette ?

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Il n’est pas si fréquent de pouvoir découvrir un auteur seychellois de bande dessinée. L’occasion se présente avec la sortie en décembre 2010 de Humour des Seychelles, chez l’éditeur Des Bulles dans l’Océan, distribué en métropole par le groupe Flammarion. Retour sur une aventure éditoriale assez savoureuse.

Il est des destinées étranges, des notoriétés saugrenues et incroyables…. Le maréchal de La Palice et ses évidences, lord Sandwich et ses casse-croûtes, le préfet Poubelle et le tri quotidien des ordures… On pourrait développer à l’infini ce type d’exemples. Etienne de Silhouette en est un parfait.
Contrôleur général des finances sous Louis XIV (l’équivalent de notre ministre des finances), ce Basque d’origine n’officia que durant un an à peine. Bien que court, ce délai lui permit de créer l’impôt sur les signes extérieurs de richesse, dont le fameux impôt sur les portes et fenêtres(1), qui devait toucher tous les sujets du royaume, quelle que soit leur origine. Devenu très impopulaire, il fut révoqué par le roi Louis XV et dut se retirer de la Cour en 1759.
Pourtant Silhouette est aussi le nom d’une île de l’archipel des Seychelles, peuplée d’une centaine d’habitants et située à vingt kilomètres de Mahé, l’île principale du pays. Cette île fut ainsi nommée par le capitaine irlandais Corneille Morphey, alors chargé par le gouverneur de Maurice, René Magon, d’explorer l’ensemble de l’archipel alors inhabité. Il est d’ailleurs probable que lorsque son nom fut attribué à l’île, Silhouette était déjà tombé en disgrâce… Il est vrai que donner des noms de ministres de finance aux îles des Seychelles ne porte pas forcément chance. L’un des prédécesseurs d’Etienne de Silhouette, le vicomte Jean Moreau de Séchelles avait déjà eu l’insigne honneur de voir son nom accordé à cet ensemble d’îles (re)découvertes le 9 novembre 1756, alors qu’il n’était plus en poste depuis le 24 août de cette même année. Un moyen comme un autre d’entrer dans l’histoire…
L’océan indien semble d’ailleurs être le lieu idéal pour honorer la mémoire de nos « glorieux » héros du XVIIIè siècle, aujourd’hui oubliés. C’est le cas du gouverneur de Maurice (à l’époque Île de France), Mahé de la Bourdonnais, qui a donné son nom à un district indien, ancien comptoir français de l’Inde (Mahé), à une île des Seychelles (la plus grande et également la plus peuplée) ainsi qu’à une ville mauricienne (Mahébourg, pourtant créée bien après son décès).
Mais Silhouette est également célèbre pour avoir donné son nom à un art très en vogue à son époque. L’art de la silhouette, auparavant appelé art d’ombres, aura en effet connu son heure de gloire au XVIIIè siècle. Cette forme d’art, l’une des plus simples qui soit, consiste à dessiner une personne à contre-jour pour ne saisir que les contours de son profil. Inventée au Siècle des lumières, cette distraction raffinée fut comme un précurseur du daguerréotype, avant de devenir un genre de portrait respecté du XIXè siècle(2).
On ne sait trop pourquoi le nom de silhouette lui a été attribué. Plusieurs hypothèses sont émises. La première tient à la volonté de certains d’associer ce ministre si parcimonieux à la forme d’art la moins coûteuse de l’époque. La deuxième tient à la brièveté de son ministère qui ne dura que huit mois : une sorte d’ombre fugace en quelque sorte. Dernière raison avancée : le ministre lui-même adorait découper des profils qu’il exposait dans son château.
De nos jours, l’art de la silhouette reste toujours pratiqué. Les exemples sont nombreux, que ce soit à travers le travail de Rob Ryan ou du cinéaste Michel Ocelot avec Princes et Princesses. En matière d’illustrations, c’est un peu moins vrai, hormis quelques exceptions comme le superbe ouvrage de l’Alsacien Tomi Ungerer, Les Trois brigands (L’école des loisirs – 2001) qui deviendra par la suite un très beau dessin animé (2008).
La pratique est encore moins courante en ce qui concerne la bande dessinée.
Il est donc assez savoureux qu’avec son livre Humour des Seychelles, l’auteur seychellois Peter Lalande fasse, sans le vouloir, le lien entre les Seychelles, son pays natal et l’art de la silhouette. Sorti en janvier 2011 à l’occasion du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, ce livre a été publié par Des Bulles dans l’Océan, éditeur réunionnais.
Il ne s’agit pas du premier ouvrage de Peter Lalande à la Réunion. Il avait déjà sorti en 2006, le volume 1 de Humour naturel : poissons, couleuvres et tortues, chez Océan Editions(3).
L’album est une réussite. Des petits personnages sont dessinés par série, avec en contrepoint, leurs propres ombres. Cependant, ces dernières sont loin d’être fidèles à leurs modèles et les scènes qu’elles représentent sont souvent très différentes, voire même opposées, à celles que vivent leurs personnages.
Sans le savoir, Peter Lalande est fidèle à cette pseudo-science, très en vogue au XVIIIè siècle, qu’était la physiognomonie : science selon laquelle l’étude de l’apparence physique de l’homme – et de son visage en particulier – permettait de connaître son caractère ou ses intentions cachées. La physiognomonie permit au simple divertissement de salon qu’était l’art de la silhouette de devenir un moyen d’étude « scientifique ». Lalande est évidemment bien loin de tout cela, bien que dans son livre, telle l’opposition positif / négatif, les personnages symbolisent la présence et leur silhouette l’absence. Ce procédé, original et amusant, a également l’avantage de plaire à tous les publics, faisant de l’ouvrage une belle idée de cadeau. Il permet aussi de (re)découvrir le talent de Peter Lalande qui, malgré son isolement quasi-permanent, est en net progrès d’album en album. Son style très épuré et très linéaire ne peut guère s’appuyer sur un décor extérieur. Mais, Lalande fait une force de ce minimalisme, tout en explorant des horizons humoristiques inédits. Grâce à une absence de textes et un langage par l’image totalement assumés, bien des lecteurs de toutes nationalités s’y retrouveront !
Belle réussite également pour l’éditeur réunionnais DesBullesdansl’Océan(4). Celui-ci est actuellement le seul éditeur de l’outre-mer français spécialisé dans le 9è art. En effet, bien qu’éditant également beaucoup de BD, Caraïbéditions installé aux Antilles, ne le fait pas de façon exclusive(5). Les précédentes productions des Bulles dans l’Océan étaient déjà de belles réussites : L’Afrique de papa de Hippolyte, qui avait fait l’objet d’un article dans Africultures(6) ; un carnet de voyage avec Zoreil dedan de Emmanuel Prost ; un guide sur le sexe pour les enfants, par Tehem et le docteur Luc Chevallier : Zizi, Zézette. Cet éditeur a également publié le superbe Quarter Western, album animalier de Tehem qui retrace la Réunion des années 70 avec un flamboyant sens de la mise en scène et du découpage. Il aime ses auteurs et cela se voit, ce qui n’est pas si fréquent dans le milieu éditorial du 9è art, devenu si consumériste.
Pour toutes ces raisons, souhaitons que Humour des Seychelles trouve son public, car cet ovni éditorial échappe à toutes classifications habituelles et mérite d’être remarqué.
Sortir de l’ombre grâce à un jeu d’ombres, c’est bien tout le mal que l’on souhaite à Peter Lalande !

1. C’est ce fameux impôt (qui survivra au départ de Silhouette) qui explique en partie les nombreuses fenêtres murées dans les maisons antérieures au XVIIIè siècle….
2. Pour en savoir plus, cf. Silhouettes ou l’art de l’ombre de Emma Rutherford, Citadelles & Mazenod, 2009
3. Pour en savoir plus sur cet auteur, cf. son entretien avec l’auteur de l’article dans le N°84 de la revue Africultures
4. [http://www.des-bulles-dans-l-ocean.com/]
5. [http://www.caraibeditions.fr/index.php]
6. cf. [http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=9576]
Erstein, 20 juin 2011.///Article N° : 10264

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© Peter Lalande




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