« Il faut travailler pour la postérité »

Entretien d'Olivier Barlet avec Cheick Fantamady Camara à propos de Il va pleuvoir sur Conakry

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Il va pleuvoir sur Conakry est un film qui n’y va pas de main morte. La première scène est osée, provoque des réactions dans la salle, rend le public dynamique !
Oui, cette scène je l’aime bien car, c’est finalement l’annonce de cette soif de liberté de soi, de son corps, de son être. Nous en avons besoin dans nos sociétés. Le poids religieux, économique, politique et traditionnel est trop fort et lourd : il faut casser la baraque ! J’ai l’habitude d’utiliser ce langage des rues mais il faut bien dire que les règles sont faites pour être transcendées. Elles empêchent la jeunesse d’évoluer et le pays de se développer. Entre le trop de tabous et le pas assez, nous avons besoin du milieu ! L’être humain est venu nu au monde. C’est vrai que cette scène provoque des remous dans la salle mais cela me fait plaisir.
Cette scène annonce effectivement une liberté de ton qui va être conservée dans l’ensemble du film et prend ainsi tout son sens.
Oui, on commence par l’envie d’être libre. Le début et la fin se rejoignent : après avoir surmonté les obstacles, on peut disposer de sa liberté.
Il fait chaud à Conakry pour les jeunes : il leur faut aller à la plage puisque la piscine est fermée. Ils étouffent face aux différents pouvoirs.
Oui, mais ce couple est battant. Quand on leur dit que l’eau de la piscine est trop chaude et qu’il a fallu la fermer, la jeune réplique : « On ne peut pas fermer la mer ! » La mer, c’est tout un univers, la vie, on ne peut pas la fermer et le combat continue.
Ces jeunes s’opposent à leurs parents mais ne les rejettent pas. Ils leur portent toujours un profond respect.
Effectivement. Les parents et la tradition sont les repères de tout être humain. Une société qui rejette son origine est déséquilibrée. Ces jeunes veulent amener leurs parents à leur donner la liberté d’évoluer eux aussi. Dans notre culture mandingue, on dit qu’on souhaite que Dieu nous donne un enfant qui nous dépasse. Limiter l’enfant à ce qu’on est, empêche de faire évoluer la société. Bangali reste digne dans sa révolte car rejeter son père, c’est se renier soi-même. Sa révolte reste dans la famille. Elle n’est pas un éclat populaire. C’est l’éducation qui amène les enfants à ne pas rejeter leurs parents.
La société africaine est déséquilibrée : notre histoire a été victime de l’histoire sous le couvert des religions importées, les négriers, les colons etc. Nous sommes encore accrochés à nos valeurs, bloquées à l’arrivée de cet extérieur. L’Afrique noire a un problème d’identité, spiritualité et langue, car elle s’identifie toujours aux autres. Nous sommes la race humiliée de la planète car rien de nous, ne s’impose, mais il n’est pas trop tard pour bien faire ! Il faut travailler pour la postérité.
On n’est pas dans le meurtre du père puisque Bangali ne commettra pas de parricide. Il s’agit davantage d’une recherche de dialogue avec les anciens pour bâtir ensemble.
Oui, on recherche ce dialogue mais ce n’est pas pour rien lorsqu’on dit que la religion est de l’opium. Le père est bloqué, il ne peut pas lâcher. Il pense qu’il ne peut pas faire une semence et qu’un caïman en sorte. La raison empêche Bangali de tuer son père mais il lui montre qu’il est allé trop loin. Il ne faut pas trop tirer sur la corde ! A un moment du conflit avec son fils, quand Bangali lui pose la question : « est ce que tu m’aimes vraiment ? », le père affirme : « Je suis prêt à sacrifier ma vie pour ta mission ». Il oublie que le conflit concerne le fils de Bangali qui, à son tour lui dit : « (…) Je suis ton pur sang. Je te ressemble à tel point que je suis prêt à donner ma vie pour mon enfant qui va naître, que tu le veuilles ou non »
Et le film se termine sur un épilogue happy end !
Oui, je ne voulais pas finir sur une note négative. J’avais des problèmes d’images qui m’empêchaient de faire mieux artistiquement mais je voulais de toute façon exprimer mon optimisme pour l’Afrique. La vie continue. La vraie lutte est aujourd’hui de réaliser l’indépendance que l’on ne nous a pas donnée, et même de l’arracher car la liberté ne se donne pas…
On sent une volonté d’accompagner le spectateur par un cinéma de type populaire où l’identification avec les personnages est aisée et où les dialogues gagnent en importance.
C’est ainsi que je vois vivre ma société. L’Africain rit même dans la souffrance, ce qui le fait désigner de naïf par l’Occident. On rit même à l’enterrement. C’est la vie qui domine et la mort est normale. Les dialogues de mon film sont issus de ce qu’on dit, de ce que j’ai entendu dire. On se raconte ça entre amis et on meure de rire. Cela fait tabac dans le film quand les gens l’entendent. Ce sont des réalités. J’aime le cinéma populaire : on atteint bien mieux le public. J’aime cette liberté.
Et la relation s’établit ! Le film est-il sorti en Afrique ?
Pour le moment, il a seulement été projeté au Fespaco de Ouagadougou. En Guinée, on manque de salles. Les salles sont vendues au plus offrant et deviennent des magasins ou autre chose. Le Centre culturel français de Conakry est en travaux mais va l’accueillir. Le prix du public RFI permet de le diffuser dans six pays africains : Mali, Gabon, Cameroun, Sénégal, Burkina Faso… Il sera distribué dans le circuit du ministère français des Affaires étrangères.
Cela reste donc dans le circuit des centres culturels français.
Oui, l’éternel circuit français car, jusqu’à présent, le circuit africain n’existe pas. Le cinéma, comme la culture en général, ne rentre pas dans la préoccupation de nos chers politiques. Leur priorité en ce moment est : « Consolider à tout prix mon pouvoir jusqu’à ma mort et le reste, on verra ». Ce slogan est connu, que l’Occident soutient. C’est sa seule manière cohérente d’aider l’Afrique aujourd’hui : soutenir les dictateurs, assassiner nos héros, pour agoniser le continent…
Le vrai circuit du cinéma africain viendra des jeunes qui sont en train d’émerger en vidéo. Ce sont eux qui vont installer une vraie politique du cinéma qui va aboutir à une industrie cinématographique dans notre continent. Cela prendra du temps, bien sûr, mais ça viendra.
Le cinéma peut-il changer les choses ?
Un film n’a jamais changé le monde, il aide à réfléchir, mais un cinéma soutenu en Afrique pourrait aider à la réflexion tout en aidant l’économie et la culture. Il y a au moins trente grandes villes en Guinée. S’il y avait deux ou trois salles dans chaque ville avec des circuits de distribution, cela ferait de la main d’œuvre et permettrait à nos films d’exister.
Le passage au premier long métrage après deux courts est-il difficile ?
C’est resté assez naturel. Les difficultés étaient de détail, de professionnalisme avec les techniciens, d’une attitude trop sentimentale de ma part parfois. L’expérience a été magnifique, avec une belle ambiance. Mais il y a eu des petits coups durs auxquels je n’étais pas préparé. A chaque film ses problèmes.
Qu’as-tu à disposition en Guinée pour faire un film ?
Il n’est pas difficile de trouver des acteurs mais ce sont les techniciens qui manquent. Ils n’ont pas la profession. Ceux qui ont été formés depuis le temps de Sékou Touré ont désappris le métier, à force de ne pas pratiquer. Sur le film, on était habitué à deux heures de retard ! On ne demandait même plus !
Ce n’est plus la même lumière !
Bien sûr. J’ai dû faire venir des techniciens à la dernière minute du Sénégal, du Mali car les Burkinabés ne sont pas venus. Cela a un peu explosé le budget mais on a fini à la date prévue et j’ai été très heureux de travailler avec eux. Avec les techniciens guinéens, la volonté existe mais ce qui leur manque, c’est la maîtrise du métier. Cela ne peut venir qu’avec un travail régulier. Conakry n’est pas une capitale facile mais l’ambiance est restée bonne. Depuis la mort de Sékou Touré, on n’a jamais connu un courant stable ! Quand la lumière revient, on entend tout le quartier s’exclamer. Celui qui fait venir des étrangers pour travailler est confronté à deux problèmes : la frustration de mettre des gens dans de mauvaises conditions élémentaires (coupures intempestives de courant, manque d’eau potable, dont ils n’ont pas l’habitude chez eux), manque d’éclairage public pour les tournages extérieurs de nuits, bruits assourdissants des groupes électrogènes dans les quartiers, interdiction de tourner dans tel ou tel décor parce que c’est tel ou tel du pouvoir qui habite dans le quartier… C’est impressionnant !
Et comment fait-on sur un tournage ?
Les ingénieurs du son deviennent fous : il y a partout des groupes électrogènes qui font un bruit dingue. On ne peut pas leur demander de couper ! C’est difficile à vivre. Les groupes sont vieux et rafistolés. Les scènes de nuit ont été supprimées : il n’y a pas d’éclairage public !
Le film est-il tourné en numérique ?
Oui, en DVC pro50, et je ne le regrette pas : c’est ainsi que nous pouvons faire des films en Afrique !
Est-ce que cela réduit le champ des possibilités ?
Tu sais, jusqu’à présent, je suis débutant ! Je concentre mon attention sur l’histoire que je raconte, avec le minimum de technique. Je penserai à l’esthétique plus tard. En écrivant mon histoire, je ne pense pas au format. Je mets le paquet dans l’écriture et comment les acteurs me rendent cela pour que ce soit accessible. Si j’avais voulu tourner en pellicule, ce film ne serait pas encore fini. L’Union européenne nous donne de l’argent mais il faut l’utiliser dans l’année. C’était une pression terrible : il fallait tourner en catastrophe pour ne pas perdre les 100 000 euros correspondants !
C’est une tension !
Oui, ça te vieillit ! J’ai blanchi ! Tu fournis tellement d’énergie, ça vaut trois longs métrages ! S’il y avait un cadre de travail chez nous, les souffrances diminueraient. Mais il n’y a pas d’oreille pour écouter. Une seule voiture volée dans le budget des Etats, ça nous vaudrait un long métrage !
Dans quelle direction aller maintenant ?
Je n’ai pas de direction. Je fais au fur et à mesure que ça me vient en tête. Ma seule direction est que j’ai envie de faire des films. Mes prochains n’ont rien à voir avec celui-là. Je suis presque en train de finir d’écrire le prochain. Autre direction si s’en est une, je veux filmer l’Afrique autrement pour effacer le cliché que l’Occident lui affiche. Même en filmant le malheur, on peut le faire dans la dignité.
Comment gères-tu le fait d’être à la fois dans l’écriture et dans la promotion d’un film encore à sortir ?
Cela fait vingt-sept ans que je suis dans ce métier. Je suis autodidacte. J’ai tellement souffert et rêvé de faire des films ! Beaucoup sont déjà écrits. Je ne fais que reprendre ça avec un scénariste professionnel : on revoit la dramaturgie ensemble. Tout le temps que je voulais faire des films, j’écrivais. Les choses sont déjà là. J’ai donné ma vie au cinéma. Si je n’avais pas choisi le cinéma, je serais peut-être moins pauvre, mais je le voulais. Aussi, le fait d’avoir différentes casquettes : réalisateur, producteur, etc. Je n’ai pas le choix comme tant d’autres réalisateurs africains. Avant, on courait tous vers des producteurs français ou européens « quand on avait le financement » mais, je ne t’apprends rien, on sait comment cela se passait, à quelques exceptions près. Ce n’est pas le film qui intéressait mais plutôt l’argent pour faire le film, et alors c’était trop de déprimes…
Qu’est-ce qui t’avais poussé à te lancer dans le cinéma ?
L’attirance. Du temps de Sékou Touré, on faisait du théâtre en tous sens. Sa force était dans l’art. Chaque famille avait au moins un chanteur, un footballeur et un acteur. Chanter la révolution et le culte de la personnalité : cela a donné beaucoup de performances pour les artistes ! Je l’ai beaucoup fait à l’école. Je voulais être écrivain. Mon premier récit était sur Aboubacar Demba du Bembaya Jazz National, mort en 73. Ils étaient allé donner un concert à Dakar et ont eu un accident de voiture entre l’aéroport et l’hôtel. Mais c’est resté sur papier. J’en ferai peut-être quelque chose un jour. Quand j’étais à Ouaga, je voulais en faire un film !
Mais il faut dire aussi que les films de cow-boys et de barbares m’ont beaucoup donné l’envie de faire du cinéma…!

///Article N° : 7308

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Les images de l'article
Cheick Fantamady Camara au festival FEMI 2008 de Guadeloupe où "Il va pleuvoir sur Conakry" a obtenu la mention spéciale du jury © O.B.




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