« Il n’y a pas de liberté sans discernement »

Entretien de Charlotte Cosset avec Max Cilla

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Le musicien Max Cilla se produit sur scène à Paris le 11 janvier avec de nombreux artistes pour un concert-spectacle Afrique-Antilles placé sous le signe d’Aimé Césaire. Africultures a rencontré le maître de la flûte des Mornes.

D’où vient l’idée de réaliser cette rencontre Afrique-Antilles ?
J’ai fait des rencontres très riches où j’ai vu les différences mais aussi les affinités entre les Antilles et l’Afrique, notamment sur le ressenti de l’expression musicale. À Paris, j’ai rencontré différentes communautés. J’ai connu l’association Cheikh Anta Diop, différents artistes africains dont Amadou Elimane Kane du Sénégal, le poète Alain Alfred Moutapam, un ami égyptien Khalil Osama responsable du centre culturel L’Harmattan. Cette rencontre avec l’Afrique remonte aussi à 1974, lorsque j’ai enregistré avec Bonga Kuenda, un chanteur angolais. J’ai également joué avec le groupe El Sabor International dirigé par Babacar Sambe. Plus récemment, j’ai rencontré un slameur camerounais, Capitaine Alexandre.

Capitaine Alexandre sera avec vous sur scène ainsi que les musiciens Djeli Moussa Condé, Konkouré ou encore Philippe Nalry. Ce rendez-vous Afrique- Antilles est placée sous le signe d’Aimé Césaire. Pourquoi ?
Je voulais rendre un hommage à Aimé Césaire qui a impulsé la notion de négritude par sa rencontre avec Léopold Sédar Senghor. C’est une manière d’être l’écho de son parcours en perpétuant la chose. Je voulais aussi montrer qu’il y a une démarche venant de l’Afrique et de certains artistes et têtes pensantes africaines. Un effort de concrétisation et de valorisation de l’Afrique de la part de ses enfants. Et également d’une certaine manière, la volonté de libérer ceux qui ont encore des complexes, des séquelles de l’esclavage et de la colonisation. Une manière d’affirmer une identité culturelle.

Qu’entendez-vous par « identité culturelle » ?
C’est une identité qui n’est pas ethnique. C’est une identité de souveraineté d’être. Je ne fais l’apologie d’aucune « race » mais je défends le retour au naturel : apprendre à se connaître, s’accepter et s’apaiser. En tant qu’Antillais nous sommes un peuple de culture syncrétique. Je me retrouve tout aussi bien avec l’Afrique, qu’avec l’Europe et l’Inde. Je porte cela en moi de manière harmonieuse. C’est pour ça que dans ma musique en même temps que le djembé, les tambours bèlè, les tambours diba, il y a la grande harpe.

Estimez-vous que votre musique est engagée ?
Oui, il y a un engagement qui consiste à défendre la qualité de la conscience et des actes au service d’une harmonie intérieure et collective. Le « connais-toi toi même » est très important parce que c’est ce qui permet d’accéder à l’état souverain de notre singularité humaine, qui nous permet d’apprendre à mieux discerner et à avoir des choix qui viennent de nous. Le système de consommation privilégie un tout petit nombre et il y a une masse ignorante et inconsciente qui fait son jeu sans s’en rendre compte parce que sa conscience n’est pas éveillée sur la souveraineté d’être. Ce qui fonde la dignité humaine.
Je veux faire passer ce message à travers ma musique mais aussi au travers du choix des diseurs qui seront sur le plateau lors de la rencontre Afrique-Antilles. Ils apportent des paroles riches, de beaux poèmes qui sont là pour susciter un éveil. Il faut faire prendre conscience qu’il n’y a pas de liberté sans discernement. Et il n’y a pas de liberté sans responsabilité.

Vous pensez-vous comme Africain ?
Oui je me considère comme un enfant de l’Afrique mais pas que ça. C’est une part de ma personnalité mais mon héritage est pluridimensionnel. L’Afrique tient une part importante dans ma vie. Je suis conscient de ses richesses et je les exprime avec ma musique. D’ailleurs, j’ai beaucoup de choses à dire sur les rythmes africains, sur les tourneries que l’on retrouve dans la musique congolaise par exemple. Il y a beaucoup de rengaines dans la musique africaine qui ont une signification beaucoup plus profonde qu’on imagine, ontologique. Elles évoquent l’éternité de la vie cosmique.
L’héritage spirituel de l’Afrique est cette conscience de l’éternité du mouvement et c’est ce qui est rendu dans la danse. J’ai écrit un texte sur ce thème, « tambour totem » qui dit que le tambour a été donné au peuple noir pour louer dieu. Ce rythme, c’est l’expression de l’éternité de la vie et c’est en même temps l’expression du principe suprême que l’on pourrait appeler la pure félicité qui est l’essence même de toutes les joies.

Le thème de la discrimination revient souvent dans vos propos. Vous sentez-vous bien intégré à Paris ?
Je ne me sens pas discriminé personnellement. Davantage par rapport à mon activité. Je suis un professionnel, je fais un travail de qualité et beaucoup de médias rechignent à mettre en évidence ma musique. Dans les années 1980, j’ai beaucoup joué au Québec, et en peu de temps je suis passé sur toutes les télévisions et radios du Québec. Ma musique a été très appréciée. Objectivement quand vous regardez les médias officiels français combien d’Antillais y voyez-vous ? De temps en temps, il y a une présence mais c’est infime. On n’est pas intégré. Je veux croire qu’en toute chose il y a une sélection mais il y a des artistes de talent dans notre culture.

Rentrez-vous régulièrement en Martinique ?
Oui, j’y retourne régulièrement. J’aime surtout y retrouver la nature. J’ai plaisir à repartir mais je ne peux pas dire que cela me manque quand je suis ici. Parce lorsque je vis dans un lieu, je vis tous les avantages d’y être. Pour le moment je vis à Paris, avec le plus d’harmonie possible pour en tirer tous les aspects positifs.

Depuis plusieurs années un glaucome vous fait perdre la vue. Est-ce que cela a une incidence sur votre musique ?
Je crois que la perte de ma vue a accéléré un processus de sagesse. Je trouvais déjà que les gens courraient trop mais quand on n’a pas une bonne vue on ne peut pas courir à droite et à gauche. Je peux dire que cela a accru considérablement ma conscientisation des choses. Mais elle n’a pas affecté ma joie de jouer au contraire, elle a renforcé ma conviction dans ma musique.

Quel moment marquant retenez-vous en près de 50 ans de carrière ?
En décembre 1967, j’étais tout jeune flûtiste en herbe et j’ai joué avec le grand Archie Shepp. J’avais l’impression de vivre un rêve. On s’est rencontré dans la rue de la Huchette, il y avait une boîte de jazz tout au bout de cette rue appelé Le Chat qui pêche. Il a vu que j’avais ma boîte à flûte sous le bras et il m’a invité à jouer avec lui. Mais je ne savais même pas qui c’était. Je lui ai dit avec mon très mauvais anglais « no, no, no I am in the beginnig I stude the flûte ». Il a insisté. Quand je suis rentré dans la boîte, j’ai vu le prix des places, il y avait des journalistes, des photographes. J’ai compris tout de suite. C’était le grand ponte du free-jazz. Il y avait Archie Shepp au saxophone et Jimmy Garrison à la contrebasse. J’ai laissé passer au moins deux thèmes avant de me jeter à l’eau. Et ça a marché si bien qu’après le set des journalistes sont venus m’interviewer. J’étais encore plus embarrassé car ils pensaient que je faisais parti du groupe. Après le concert, la dame qui tenait la boîte est venue me parler. Quand je lui ai dit que je m’intéressais à la musique cubaine, elle m’a invitée à faire des animations. C’est ainsi que ma carrière a commencé.

Quels sont vos prochains projets ?
J’ai des concerts en perspective et un projet de festival de la flûte des Mornes que notre association Arts Musicaux et Expressions porte. Il aura lieu en Martinique et en région parisienne en 2015 probablement. Et bien sûr des projets discographiques. J’ai suffisamment de compositions pour sortir le 3e volume de la flûte des Mornes.

Samedi 11 janvier à 20h00 au Grand Amphithéâtre ASIEM 6 Rue Albert de Lapparent, 75007 Paris. TARIFS : 25 € et 15€ pour les moins de 18 ans et les Adhérents de l’Association Arts Musicaux et Expressions (A.M.E.)
Programme : Max CILLA Flûte traversière en bambou, Flûte traversière à 5 clefs en ébène, guiro (Martinique), Djéli MOUSSA CONDÉ: Griot, Kora, Chant (Guinée), Claire LE FUR: Grande Harpe (Bretagne), KOUNKOURÉ: Djembé (Guinée)
De Martinique : M’LA: Danse, Boris REINE- ADELAÏDE: Tambou Bèlè,
Philippe NALRY: Congas, Ti Bwa, Gabriel AZEROT: Ti-Bwa et Flûte,
David BOURGEOIS: Chant Bèlè, Michel CILLA (sous réserve): Tambou di Bass. Les poètes-diseurs : Alain-Alfred MOUTAPAM (Cameroun), Jean-Paul REYNAUD (Paris), Philippe CANTINOL: Conteur, chacha (Martinique), Capitaine ALEXANDRE: Slameur (Cameroun) Mise en Scène: Valérina VICTOR///Article N° : 11976

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