Jacques Rabémananjara

Une biographie signée Dominique Ranaivoson

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Un regard historique du plus haut intérêt posé sur ce poète encore mal connu, Jacques Rabemananjara, dans l’ouvrage de Dominique Ranaivoson, Jacques Rabemananjara, poésie et politique à Madagascar dans une coédition Sépia et Tsipika.

Déjà les opuscules de Eliane Bousquey (Seghers) et Kadina Nzuji (Présence Africaine) nous avaient bien présenté l’œuvre littéraire. Mais le travail de Mme Ranaivoson entreprend de mettre à jour non seulement la vie de l’homme, mais également tout le contexte de l’époque ; depuis le cadre colonial et catholique qui modela l’éducation du jeune Rabemananjara, jusqu’à la période si troublée qui aboutit aux événements de 1947 (émeutes et massacres qui scandaliseront Césaire, Senghor, et quelques autres députés de l’Assemblée Nationale Française), pour terminer par sa carrière de ministre de l’économie puis de l’agriculture avant la chute du gouvernement de Tsiranana en 1972. Travail minutieux où furent consultées en plus de toute la bibliographie actuelle sur Madagascar, les archives nationales et celle d’outremer (Asom), ainsi que celles conservées à Tananarive, et à l’Institut Français de Madagascar. Armée de cette documentation, elle éclaire singulièrement l’histoire des rapports entre la grande Île et la France, et, à l’intérieur, les hauts et les bas de la carrière de Jacques Rabemananjara. Se dessinent des traits précis d’une personnalité dont on n’avait perçu jusqu’ici que le talent poétique et la souffrance d’un ex-prisonnier politique protégé par Alioune Diop dans son exil parisien. Ceux qui l’ont croisé à la librairie de Présence Africaine n’ont pu deviner l’être complexe et contradictoire qui se cachait derrière son sourire, ni le rôle aussi complexe et contradictoire qu’il joua dans les événements politiques de son pays. Son oscillation perpétuelle entre son attachement à la culture française et sa fidélité aux traditions malgaches, ses choix alternatifs entre l’assimilation, la collaboration à la politique française d’après-guerre, et la revendication de l’indépendance, ses hésitations et prises de positions diverses même lorsqu’il fut membre du MDRM(1), troublèrent aussi bien les autorités françaises que les nationalistes malgaches. Comme Raseta, Ravohangy, Rakotovao, Tata Max, Joël Sylvain et autres condamnés à mort en 1947, alors que Rabe échappait à la peine capitale tout en étant inculpé de son implication dans l’insurrection populaire. On a oublié tout cela vu qu’en 1956 une loi d’amnistie libéra presque tout le monde. Et que Rabe revint auréolé de ses 9 années de prison, comme victime d’un nationalisme militant. Aux deux congrès des écrivains noirs, on est très loin de soupçonner son rôle ambigu ; rôle qu’il aura également à l’intérieur du mouvement de la Négritude où il se démarquera du marxisme exigeant de Fanon, Césaire et autres, et même de l’Afrique dont il récuse l’origine des Malgaches. (Il est vrai aussi que bien que d’ethnie Betsimisaraka il finira par se trouver une ascendance royale Hova). Cela le conduira à contredire (poliment) la conception de la Négritude chère à Senghor et Alioune Diop, comme référant aux « valeurs culturelles africaines » ; et de préférer celle de Sartre, pour qui la Négritude n’exprime que la réaction des Noirs à une situation temporaire, l’exploitation coloniale. Mais ni Senghor, ni Alioune ne semblent lui en avoir voulu, par amitié sûrement, mais aussi par principe, Présence Africaine étant surtout soucieuse de rassembler les intellectuels, plutôt que de les diviser. Rabe étant par ailleurs si peu agressif, si convivial, si dévoué. Sachant tout cela nous nous étonnerons moins de le voir rejoindre le gouvernement de Tsiranana au moment de l’Indépendance, alors que Raseta et les députés du MDRM seront dans l’opposition. Rabe sera d’ailleurs semble-t-il un bon ministre, ce qui n’est pas rien. L’auteure décrit par ailleurs l’action de Rabe très positive au sein de l’Université de Tananarive, et ses excellentes relations et échanges avec ses collègues africains de la francophonie. Et notamment sa participation en Festival des Arts Nègres à Dakar. Remarquons pour terminer que le ton de Mme R. demeure tellement neutre et universitaire qu’on est tenté de croire à son objectivité. Ce que nous ferons jusqu’à ce que les informations que contient cet ouvrage soient contestées par des voix et textes autorisés. Nous souhaitons par conséquent que les collègues qui s’intéressent à la littérature africaine d’avant 60 prennent connaissance de ce travail afin de mieux situer le poète malgache à l’intérieur du Mouvement de la Négritude.

(1) Mouvement démocratique de la rénovation malgacheLilyan Kesteloot
IFAN – Dakar///Article N° : 13412

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