J’ai vu tuer Ben Barka

De Serge Le Péron

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Qui est Ben Barka ? Qui sont Franju et Duras ? Qui est Georges Figon ? Tant d’interrogations pour un film qui a la particularité de ne fournir aucune réponse, la règle d’or du cinéma en quelque sorte. Un cinéma qui oriente le spectateur exigeant vers des contrées sombres et dépouillées. Un cinéma qui enveloppe ses acteurs dans des situations délicieusement pessimistes donc romanesques. Un cinéma enlevé, pur et sans fioriture.
Après L’Affaire Marcorelle, Serge Le Péron, ancien critique pour Les Cahiers du Cinéma, s’est intéressé cette fois-ci au militantisme exacerbé d’un dissident de gauche marocain qui a commis l’erreur d’être séduisant, Ben Barka. Nous sommes au milieu des années 60 en pleine ville-lumière. Figon, un talentueux escroc, mi-branché mi-looser, se retrouve embarqué dans les rouages d’un documentaire sur la décolonisation, dirigé par Georges Franju (auteur des Yeux sans visage), scénarisé par Marguerite Duras et dont le conseiller technique serait Ben Barka. Ce qui devait être qu’un simple cinéma politique, va tourner au cauchemar. Plus ou moins manipulé par les services secrets marocains et français, Figon va livrer – sans trop le vouloir – le dignitaire maghrébin.
Pour qu’un film soit réussi, il faut choisir une piste. Le Péron conscient de cette idée, se tourne très logiquement vers son atout principal, Figon, interprété magistralement par un Charles Berling lunatique et burlesque à la fois. J’ai vu tuer Ben Barka n’est pas qu’une fable politique, c’est un condensé poétique d’un esprit torturé, celui d’un homme qui n’a pas voulu croire. Se sentant délaissé par une société en gestation, il a tenté d’en crever les différents abcès (esprit révolutionnaire d’une époque, conciliation de l’art et de la politique, discrétion amoureuse et rêverie d’un promeneur solitaire) allant jusqu’à magnifier tout ce qu’il pouvait effleurer.
Par le biais d’une voix off assez lyrique, le cinéaste épure totalement sa mise en propos en faisant abstraction de l’Histoire, gardant la force grotesque de Figon pour mieux cerner son auto-flagellation. En quelques mots, Le Péron n’alourdit jamais son sujet comme le faisait Costa Gavras dans ses films seventies. Il use et abuse avec délectation d’ellipses, ce qui se traduit par un décalage entre ce qui est dit et ce qui est montré. Le titre du film en est un parfait exemple : le  » je «  devient un élément romanesque suivi d’une suite de deux verbes totalement ironiques  » veux tuer «  Ben Barka devient un personnage secondaire tandis que Figon reste l’auteur principal de cette manipulation.
J’ai vu tuer Ben Barka est un film d’espionnage sans espion, un film politique sans manichéisme, une BD sans bulle gonflante, un burlesque sans tartes à la crème, simplement un objet filmique effrayant voire surréaliste et in fine laisse pantois le spectateur !

Avec Charles Berling, Simon Abkarian, Jean-Pierre Léaud, Josiane Balasko, Fabienne Babe. Durée : 1h40///Article N° : 4093

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