« Jamais on n’entend dire que les femmes partent avec la caisse »

Entretien d'Olivier Barlet avec Naky Sy Savané, actrice ivoirienne

Tunis, octobre 2004
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En l’absence de star system, les comédiens africains sont peu visibles. Le public ne les demande pas. Pourtant, ce ne sont pas les bons acteurs et actrices qui manquent. Entretien avec Naky Sy Savané, légendaire actrice ivoirienne que l’on retrouve dans deux grands films récents : Moolade d’Ousmane Sembène et La Nuit de la vérité de Régina Fanta Nacro.

Les comédiens africains manquent souvent de rôles. Pas vous !
Naky Sy Savané : J’ai eu beaucoup de chance ! J’ai commencé très jeune et ai eu des rôles tout de suite. Je suis un cas !
Dans « La Nuit de la vérité », vous avez un rôle tragique. Est-ce difficile ?
Au théâtre à Abidjan, j’ai joué les classiques et ai l’habitude de la tragédie. Le metteur en scène Saïdou Bokoum m’a écrit de nombreux rôles. Il savait prendre des jeunes qui n’avaient pas été dans les écoles de théâtre comme moi et les formait à la scène pour leur donner les armes nécessaires pour évoluer dans ce métier.
Vous continuez le théâtre ?
Oui, et j’écris et mets en scène mes propres pièces comme « Quiproquo », « N’dalé, paroles de sagesse », « Non à la rue, Non à la drogue », « Couvre-feu » ou « La colère de Kolotchôlô ». Elles traitent des femmes, des enfants, ceux qui ont le plus de mal dans notre société. Les femmes sont les plus grandes gestionnaires mais aucun banquier ne leur fait confiance ! On est encore bourrés de préjugés : cela explique le retard de l’Afrique. On paralyse ce continent de 50 % de son potentiel économique ! Jamais on n’entend dire que les femmes partent avec la caisse : cela changerait beaucoup de choses ! Quant aux enfants, c’est bien sûr très lié à leurs mères.
Dans « Moolade », c’est une femme forte qui lutte contre l’excision.
Oui, j’ai d’ailleurs aussi écrit une pièce sur l’excision. Il faut descendre dans la rue pour aider les femmes à prendre conscience ! Partout où c’est possible. Les campagnes de sensibilisation utilisent des affiches, la radio ou la télévision mais elles ne touchent pas les femmes des campagnes. « Moolade » est l’histoire d’un combat dans un village sans intervention extérieure.
Comment s’est passée la relation avec les femmes du village burkinabè où était tourné le film ?
Très bien. J’aime bien le contact avec les femmes âgées qui ont l’expérience de la vie. J’avais amené un panier de noix de cola sur le plateau pour que nous puissions jouer ensemble sans qu’il y ait un blocage. Je ne voulais pas être prise comme une citadine extérieure. C’est ainsi qu’elles m’ont aidé à préparer mon rôle car c’était leur quotidien : adopter leur langage, marcher comme elles, etc.
Les deux films sont tournés au Burkina, une coïncidence ?
Sembène est Sénégalais mais Fanta est Burkinabè. Il faut de toute façon qu’on s’ouvre aux autres et qu’on arrête de travailler dans notre pays pour notre pays.
Les événements en Côte d’Ivoire bloquent le cinéma. Vous n’êtes pas pessimiste ?
Ça va redémarrer ! Le pays n’est pas fait pour rester comme ça ! Vous allez voir !

///Article N° : 3591

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