Porter haut et fort la voix des femmes dans les cinémas d’Afrique

Table-ronde au Pavillon des cinémas d'Afrique au marché du film de Cannes 2020

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Premier panel du Pavillon des cinémas d’Afrique le 22 juin organisé par l’Agence culturelle africaine au marché du film virtuel du festival de Cannes 2020, cette conférence en « zoom », animée par la journaliste Hortense Assaga, réunissait Nadia Rais, réalisatrice tunisienne de films d’animation, Maïmouna Ndiaye, comédienne et réalisatrice sénégalaise, Naky Sy Savané, comédienne ivoirienne, Marie-Clémence Andriamonta-Paes, productrice et cinéaste malgache et Fatou Kiné Sène, critique et journaliste sénégalaise. On en trouvera ci-après la transcription résumée, et on la retrouve aussi en vidéo sur youtube ici.

Hortense Assaga, journaliste, reporter

Hortense Assaga : En Afrique comme partout l’égalité, la parité font défaut dans le 7e art. Voici des femmes qui ont à cœur de partager leur combat pour faire entendre leur voix et être reconnues comme des professionnelles à part entière. Qu’en est-il en Afrique ? Qu’en est-il sur d’autres continents ? Comment celles qui font, font pour bien faire ? Comment agissent-elles au quotidien ? Comment marquent-elles de leur empreinte, leur présence ? Comment vivent-elles leur genre ? Est-ce qu’elles se servent du genre, ou est-ce que c’est une qualité de plus ? Commençons par Fatou Kiné Sène qui se trouve à Dakar et a été en mars 2019 élue présidente de la Fédération africaine des critiques cinématographiques (FACC). Comment appréhendez-vous le métier de critique de cinéma ?

Fatou Kiné Sène : Ce n’est pas un métier qu’on apprend à l’école. Ça vient avec la passion, au contact des films. L’appréciation doit être basée sur des arguments clairs, précis. La critique est subjective, mais doit être basée sur des arguments solides. Il ne s’agit pas de dénigrer un film. La critique permet aussi de donner une petite visibilité au film, d’inviter d’autres à aller le voir et de rendre visible le travail des réalisateurs et tous les techniciens du cinéma.

Hortense Assaga : Est-ce que c’est facile de donner un avis parfois négatif et est-ce qu’il vous est déjà arrivé de recevoir les foudres des personnes concernées ?

Fatou Kiné Sène : Critique de cinéma, journaliste, présidente de la Fédération africaine de la critique cinématographique, Sénégal

Fatou Kiné Sène : Depuis que j’ai commencé à faire des critiques en 2007, il est arrivé que des personnes ne soient pas contentes. Elles sont venues me voir, nous nous sommes expliqués et à la fin elles ont reconnu l’argumentation. Il importe de ne pas descendre le film mais au contraire d’insister sur ce qui fait son excellence ou ce qui pourrait l’améliorer. Mais nous ne sommes pas des réalisateurs : notre rôle est d’éclairer les lecteurs, les téléspectateurs.

Hortense Assaga : Marie-Clémence Andriamonta-Paes, comment réagissez-vous à ce que dit Fatou ?

Marie-Clémence Andriamonta-Paes : Avec beaucoup d’intérêt. C’est un plaisir d’avoir avec nous des critiques comme Fatou et Olivier Barlet : il y a peu de critiques avec qui on puisse avoir un échange à égalité. Très justement, Fatou dit que la perception et la critique d’un film sont forcément subjectives. Parfois on a envie de répondre par une lettre incendiaire ! Mieux vaut ne rien lire à la sortie quand c’est nos films à nous, nos bébés ! Avec le temps, on apprend à faire le tri. Un jour en Belgique, quelqu’un m’avait dit que les oiseaux se fichent de ce que pensent les ornithologues. Cela ne doit pas empêcher d’avancer et de continuer, une mauvaise critique n’est pas la fin du monde. Les mauvais critiques existent, autant que les mauvais films ! On trouve par exemple ceux qui affirment toujours que c’est nul : ça n’est pas de la critique !

Hortense Assaga : Y a-t-il une compréhension culturelle ou multiculturelle de la critique ? Dans nos habitudes africaines, lorsque quelqu’un vous critique, on se dit qu’il ne nous aime pas, ou que c’est parce qu’on est différents… Est-ce que la culture intervient dans la critique ?

Marie-Clémence Andriamonta–Paes : Productrice et distributrice – Madagascar

Marie-Clémence Andriamonta-Paes : La critique aujourd’hui est internationale et c’est ça qui est fascinant. Autrefois, et même il y a 15 ans, on sortait un film en France et on ne s’occupait que de la critique française, et quand on sortait le film à Madagascar, on regardait ce que disaient les journalistes. Aujourd’hui les films sortent mondialement en même temps. Du coup, on peut juxtaposer. C’était mon cas pour Fahavalo d’avoir côte à côte une critique du Soleil de Dakar avec El Pais en Espagne. Cela amène à voir le film de façon universelle.

Hortense Assaga : Comment avez-vous réussi à vous faire votre place dans cette industrie si peu égalitaire et paritaire ?

Marie-Clémence Andriamonta-Paes : Je n’ai jamais eu vraiment la sensation que c’était plus difficile parce que j’étais une femme. J’ai plutôt senti que c’était plus difficile parce que je n’étais pas une Française ou que je parlais de réalités qui semblaient être moins importantes, comme s’il y avait une hiérarchie et que les sociétés européennes étaient plus importantes que nos sociétés. Ceci dit, j’ai le privilège de travailler avec mon mari, sachant que la question d’inégalité hommes-femmes, c’est un combat au quotidien avec chaque homme.

Hortense Assaga : Quand vous choisissez de devenir réalisatrice, productrice, vous ne vous posez pas de questions particulières sur le genre ?

Marie-Clémence Andriamonta-Paes : C’est vrai que je viens d’une culture où la liberté des femmes est comme le vélo : si vous ne pédalez pas, le vélo tombe ! C’est un combat au quotidien. Bien sûr, les lois sont extrêmement importantes pour aider les plus vulnérables, mais c’est un travail actif. Donc j’ai la sensation de devoir tous les jours le dire, comme j’ai l’impression de devoir tous les jours dire : « je suis une cinéaste d’un pays du Sud et les histoires que je raconte sont aussi importantes que les vôtres ».

Hortense Assaga : Aujourd’hui, comment vous vous inscrivez dans les luttes et combats menés par des consœurs pour davantage d’égalité dans la profession ?

Marie-Clémence Andriamonta-Paes : C’est important parce que c’est effectivement un milieu où le pouvoir est très patriarcal. Il est très concentré. Les gens qui décident des films qui se font ou pas sont très peu nombreux. En tout cas en Europe, il y a peu de gens qui ont le droit de vie ou de mort sur un projet, surtout pour les gros films avec beaucoup d’argent. Est-ce que ce sont plutôt des hommes ? Je crois que oui. Du coup, les femmes sont souvent en position de devoir gérer cette soumission. C’est une conscience à avoir celles qui sont vraiment à la merci d’un seul homme, d’un seul directeur ou réalisateur. C’est pour aider aussi ces femmes-là qu’on doit faire plus de bruit encore, pour faire prendre conscience qu’il n’est pas normal, qu’il n’est pas naturel d’obéir et de devoir servir.

Hortense Assaga : Naky Sy Savané, la pagneuse la plus célèbre du cinéma mondial, comment vous êtes-vous imposée et avez-vous vu évoluer la place des femmes ?

Naky Sy Savané : Comédienne et Actrice – Côte d’Ivoire

Naky Sy Savané : Nous avons de très grandes comédiennes en Afrique qui ont fait un travail formidable, mais on a vu que les choses n’avançaient pas. C’est toujours compliqué de se faire un chemin dans ce milieu du cinéma. En dehors de Sembène Ousmane, les cinéastes attribuent en général les rôles importants aux hommes !

Hortense Assaga : Le livre Noire n’est pas mon métier avait montré les difficultés rencontrées.

Naky Sy Savané : Oui, c’est l’occasion de saluer le travail d’Aïssa Maïga ! J’ai fait ma carrière en Afrique avant de venir en Occident. Souvent, j’ai refusé de jouer des rôles trop stéréotypés. C’est un choix qu’il faut assumer.

Hortense Assaga : Est-ce que de bâtir une carrière africaine vous a rendue plus forte, plus exigeante ?

Naky Sy Savané : Tout à fait, ça m’a rendue plus forte. Et cela me permet d’avoir la chance, au cinéma comme au théâtre, d’avoir des gens qui écrivent des rôles pour moi. Je n’accepte pas tous les rôles : chacun va avec son âme. Et cela forge une image : l’image d’une comédienne est importante, c’est son fonds de commerce ! Il y a des comédiennes qui se construisent par les réseaux sociaux : alors qu’elles n’ont fait qu’un film, elles sont partout ! Moi, j’ai voulu construire mon image de comédienne sur un travail, et comme dans la vie de tous les jours je suis une activiste au niveau féministe, je n’ai pas voulu que mon image soit associée à tout.

Hortense Assaga : Mouna Ndiaye, merci de nous rejoindre. Naky nous dit que faire du cinéma, c’est un engagement, une manière de combattre. Est-ce que ça vous parle ?

Maïmouna N’Diaye : Comédienne et réalisatrice – Burkina Faso / Guinée

Mouna Ndiaye : Ça me parle beaucoup, d’autant plus qu’avec Naky, la dernière fois qu’on s’est vues, on a pas mal discuté sur nos engagements respectifs. Faire du cinéma, c’est prendre la parole pour dire haut et fort ce que plein de gens pensent mais n’osent pas dire, en particulier les femmes, les enfants et les personnes vulnérables. Je pense qu’il est de notre devoir, justement, de se servir de cet outil pour essayer de porter une parole et de faire en sorte que les lignes bougent, de faire changer les choses pour qu’on puisse avancer ensemble.

Hortense Assaga : Comment avez-vous réussi à vous imposer dans cet univers « masculin » au sens large ?

Mouna Ndiaye : Il a fallu beaucoup de temps et de travail. Comme Naky je viens du théâtre et il n’y a pas meilleure école que le théâtre pour poser des bases. Un comédien de théâtre peut jouer au cinéma sans problème, il n’est pas dit qu’un acteur de cinéma puisse facilement jouer au théâtre. Le théâtre est, pour moi, le passage incontournable pour se construire, se fabriquer et avoir des bases. Et je pense que c’est bien d’avoir plusieurs cordes à son arc !

Hortense Assaga : L’année dernière, vous étiez membre du jury du festival de Cannes, un grand symbole, femme panafricaine ! Comment avez-vous ressenti le fait de porter cette parole ?

Mouna Ndiaye : C’est lourd, c’est énorme ! Cannes, ça fait tout de suite penser à paillettes et fête : on est content. Après, on se pose et on réfléchit ! C’est une énorme responsabilité et la peur monte de trouver les bons mots, d’être à la hauteur, de ne pas trébucher sur le tapis !

Hortense Assaga : Ça c’est le côté paillettes vestimentaire !

Mouna Ndiaye : Justement, c’est ce qu’on voit d’abord, avant d’essayer de savoir ce qu’il y a derrière. Heureusement, j’ai des grandes sœurs à qui j’ai demandé conseil. J’ai fait appel à des amis stylistes, couturiers, qui sont au Burkina. Ils ont suivi. Je me suis dit, de par mes origines diverses et variées, qu’il fallait que je porte l’Afrique dans toute sa diversité. Ce n’était pas évident mais j’ai essayé de me battre et d’imposer cette diversité, d’abord par le visuel parce que culturellement, on a beaucoup de choses à montrer sans avoir souvent l’occasion de les mettre en valeur. Je me suis dit que c’était l’opportunité d’une vitrine. Ça sert aussi à ça le cinéma et les tapis rouges : porter des messages, porter une culture, porter une parole et, tant qu’à faire, autant s’en servir, en user, voire en abuser !

Hortense Assaga : Est-ce que vous avez été le petit oiseau de curiosité ?

Mouna Ndiaye : Sur ce tapis rouge, je me sentais un peu seule, mais cette solitude m’a menée à penser à toutes mes sœurs, de toute l’Afrique, et ça me donnait de la force. Je me suis dit que je portais ça pour toutes ces femmes. J’en étais fière et cela me donnait la force de le faire.

Hortense Assaga : Est-ce que ça marque une étape dans votre carrière ?

Mouna Ndiaye : Seule on peut aller vite, mais ensemble on va loin. C’est à ce niveau que c’était une grande étape. Je ne suis pas arrivée seule, c’est toutes celles qui étaient autour de moi, que j’ai vu avant moi, qui m’ont permises d’arriver là. Je pense que c’est ensemble qu’on peut faire que l’image de la femme dans le cinéma change. Comme disait Naky, on n’accepte pas un rôle à tout prix, c’est un choix. À partir du moment où on fait ce choix, on l’assume. Peu importe si c’est un nom qui vous propose un rôle, s’il y a quelque chose que vous ne voulez pas faire dans le film, ne le faites pas. Cela ne vous empêchera pas d’avancer ailleurs. J’adhère complètement aux mouvements contre la persécution, le harcèlement, etc. mais je pense qu’on ne peut pas passer son temps à piétiner sur ce qui ne fonctionne pas. Arrive un moment où se pose la question de comment faire pour changer les choses.

Hortense Assaga : Nadia Rais, vous êtes réalisatrice de films d’animation. Qu’est-ce qui vous y a amené ?

Nadia Rais : L’école des beaux-arts. Le dessin, ça démarre avec une idée, une esquisse, des personnages. Souvent, je démarre avec des tableaux. Ma recherche est basée sur mes peintures. Le dessin animé, que ce soit en Tunisie ou ce que j’ai vu dans le monde entier, reste lui-même assez marginalisé. Et une femme dans le dessin animé, c’est très rare. En Tunisie, en Afrique, en Europe. Les gens confondent souvent dessin animé et bande dessinée. Un court métrage, ça met deux ans, donc beaucoup de temps, mais dans les festivals, on me demande parfois quand est-ce que je vais faire un vrai film !

Hortense Assaga : Est-ce qu’on vous demande aussi quand vous aurez un vrai métier ?

Nadia Raïs : Réalisatrice de films d’animation – Tunisie

Nadia Rais : C’est déjà une question en tant qu’artiste et là cela s’ajoute comme forme d’art ! Il n’y a pas beaucoup de festivals de films d’animation. On est donc souvent au milieu des films de fiction, mais sans acteurs par exemple. L’approche n’est pas la même. L’identification ne se fait pas de la même manière. On fait partie d’un autre groupe, et on a parfois l’impression qu’on n’existe pas vraiment. Notre problème n’est donc pas une histoire de femme. En tout cas, en Tunisie, nous sommes très solidaires entre nous. Nous essayons de lutter contre notre marginalisation, à faire exister le film d’animation en Afrique, à créer un festival. On n’a pas non plus d’école. Les deux écoles existantes sont techniques : elles font de la 3D, de la modélisation. Mais on ne s’arrête pas sur les problèmes. Personne ne nous oblige à faire ça, on aime ça. On crée des univers, on est un peu dans notre bulle imaginaire !

Hortense Assaga : Dans Briska, qui reçoit l’étalon d’or au Fespaco, vous adaptez un conte égyptien sur un nouveau monde. Comment ancrez-vous votre travail dans votre Afrique ?

Nadia Rais : La Tunisie a son identité africaine, maghrébine, berbère, arabe, donc parfois on peut se sentir un peu à part parce qu’on n’est pas à 100% mais on est un peu de tout ça. Parfois, dans des festivals de films arabes, les participants sont frappés que je parle un arabe littéraire. Cela reste un contexte où on essaie de faire partie d’une certaine identité. Mais moi je vois aussi que c’est une richesse. Je ne fais pas du graphisme un univers identitaire. Que ce soit au niveau musical, les dessins, les personnages, c’est mon inspiration, les choses que j’aime. Je m’identifie dans toute cette richesse, peut-être plus à un monde africain qu’arabe mais l’adaptation, en elle-même, est arabe. C’était un peu voulu aussi. J’ai fait une adaptation de Tawfiq al-Hakim, un Egyptien. C’est devenu une oeuvre à moitié berbère-africaine. Et le projet que j’ai en cours c’est pareil, je travaille sur une technique de collage dont la récupération est davantage de culture africaine. On peut créer de la poésie à partir de rien. On donne quelque chose de nous et on donne une dimension poétique et ça, c’est quelque chose que je rencontre beaucoup dans notre culture africaine.

Hortense Assaga :. Le point commun que vous avez toutes, c’est que vous ne demandez pas pardon avant de faire, vous faites. Est-ce que ça vous arrive par moments de vous servir de votre genre, de vous dire parce que vous êtes des femmes vous faites plutôt ça ? Est-ce que le genre est un frein ou un moteur ?

Naky Sy Savané : Moi je ne m’en sers beaucoup. En tant que féministe, on ne peut pas laisser les choses continuer comme ça parce qu’il y a des générations qui nous suivent. Si j’ai le choix, je prends les scénarios qui font avancer la cause des femmes.

Mouna Ndiaye : On s’en sert de manière positive, il faut faire attention aux mots ! Comme Naky, même venant d’un grand des grands, s’il y a quelque chose qui ne me convient pas, je ne vais pas accepter de tenir le rôle. Et je ne vais pas user d’atouts de charme ou autre pour avoir un rôle. Je mets en avant ce que je sais faire, ce que je peux apporter au film et c’est tout. Ce n’est pas parce que je suis grande, que je porte des lunettes ou que j’ai les yeux bridés que je peux avoir un rôle. C’est par rapport au contexte du scénario, à ce que je peux apporter au film. La personne doit pouvoir correspondre au personnage. Ce n’est pas une histoire d’apparence. Le rôle du comédien n’est pas seulement d’interpréter, c’est d’incarner. Le comédien c’est de la pâte à modeler, il se transforme, il comprend le personnage et il l’incarne. Ce n’est pas juste une apparence physique. Il faut qu’on arrive à comprendre ça dans notre cinéma. Ce n’est pas juste quelqu’un qui correspond à un rôle qu’on a écrit, c’est tout un univers. C’est pour ça que j’adore ce métier.

Marie-Clémence Andriamonta-Paes : Juste une petite parenthèse. Mouna parlait de la responsabilité d’être dans le jury à Cannes. Quand j’ai entendu le palmarès, j’ai crié : « Ah ! c’est Mouna ! » Nous avons ressenti de la fierté. L’effet d’avoir Mouna sur ce tapis rouge et dans ces délibérations, pour moi ça a eu l’effet de Black Panther ! Ça m’a tiré, ça m’a fait un bien fou. J’étais contente de voir Mati Diop sur scène. C’était beau. Ces auteurs, ces films ont été dans un écrin et à égalité. On parle beaucoup d’égalité hommes-femmes, moi j’aimerais qu’on parle plus d’égalité des cultures. Cela ne veut pas dire de courir pour être un jour l’Europe, non. Il y a effectivement, dans l’animation aussi, une puissance de création en Afrique dont le reste du monde a besoin. Il n’y a que nous qui pouvons le dire. Il faut inverser la vapeur là-dessus.

Fatou Kiné Sène : Penser que le palmarès de 2019 était dû à Mouna serait réduire les films. De même, mettre le genre en avant défigure un peu le mérite. C’est le mérite et non notre statut de femme qui nous permet de « boxer » dans la même catégorie que les hommes.

Débat avec la “salle”

Aimé Besson : Je m’occupe du cinéma au ministère des Affaires étrangères à Paris. Avez-vous des projets concrets à mettre en oeuvre à l’échelle peut-être du continent comme un festival ou quelque chose qui puisse mettre en avant et participer à toute la dynamique évoquée ?

Olga Tiyon : Je représente l’opération 7 jours pour 1 film, un atelier de cinéma, une opération itinérante et gratuite en Afrique de découverte et de promotion des talents cinématographiques et audiovisuels de demain. Comme le disait Marie-Clémence, il y a en Afrique une énergie de créativité qui a besoin d’être exposée. Dans les appels à scénario, les hommes postulaient beaucoup plus une parité était difficile. Sur 100 scénarios, il y en a 10 de femmes et 90 d’hommes. Du coup, en mettant plus l’accent sur le genre, il est plus facile pour ces femmes d’entrer dans des secteurs dans lesquels elles n’avaient pas facilement accès. Donc je rejoins la question d’Aimé pour vous demander quels sont vos projets.

Catherine Ruelle : Je voudrais poser la question des productrices. Marie-Clémence peut-elle parler de son expérience ?

Naky Sy Savané : En Côte d’Ivoire, nous avons le FESTILAG, le festival International du Film des Lacs et Lagunes, lequel a vu la création de l’Association des Comédiennes Africaines de l’Image (ACAI). Une manière de s’organiser et de structurer notre métier.

Marie-Clémence Andriamonta-Paes : Je suis devenue productrice par nécessité. Par passion pour une idée, un désir de film, et ensuite c’est mettre toute son énergie pour que ce film voie le jour. En Afrique, c’est particulièrement compliqué parce qu’il n’y a pas de formation à la production. On apprend toujours sur le tas. Il m’arrive d’appeler d’autres productrices pour un conseil, le réseau fonctionne assez bien. Je ne produis pas que des femmes et je ne produis pas que des cinéastes africains non plus. Pourtant, mes films parlent toujours de nos réalités. Nous venons par exemple de sortir Haingosoa qui n’est ni fait par une femme ni par un Africain, et pourtant il parle d’une histoire de femme africaine très sincère et très forte et la comédienne est formidable. La difficulté, pour moi aujourd’hui, c’est l’accès aux salles et au public. Il y a tellement de films ! Il sort parfois jusqu’à 30 films par semaine en France ! Quand vous êtes le distributeur d’un film qui a mis parfois trois ou quatre ans à se faire, comment arriver à rencontrer le public ? Comment faire que ce film ait sa chance comme n’importe quel autre film ?

Hortense Assaga : L’Afrique, c’est un milliard et demi d’habitants. Est-ce que l’enjeu n’est pas de développer davantage les publics africains en rouvrant des salles ?

Marie-Clémence Andriamonta-Paes : Il y a beaucoup de projets en Afrique pour ouvrir des multiplexes, mais quelle sera leur programmation ? À Madagascar, à Tananarive, vient d’ouvrir un CanalOlympia, comme il y en a beaucoup ailleurs, mais ils programment 99,9 % d’Universal ou de films hollywoodiens. Nos films ont très difficilement accès à ces salles, et malgré tout le travail formidable des festivals, on ne peut pas résumer la vie des films dans nos pays à une journée ou une semaine de festival dans ces multiplexes !

Naky Sy Savané : On dit de construire un public, mais le public cinéphile existe déjà en Afrique. En Côte d’Ivoire, il y a plus de 80 salles de cinéma. Je suis venue dans le cinéma parce qu’un cinéma populaire existait dans nos quartiers. Des femmes qui n’ont jamais été à l’école allaient aux séances de 10h, 14h, 16h, 18h, 20h et elles partaient même du marché pour aller à une séance et elles retournaient au marché ! Le problème c’est qu’après, les églises ont récupéré ces salles. Aujourd’hui, avec le FESTILAG, nous essayons de redynamiser le secteur du cinéma et de travailler à la réouverture des salles. J’ai fait du porte à porte, je suis allée voir les propriétaires de salles, parce que ce sont nos papas qui ont construit les salles, mais on n’a pas été suivis. A 5000 francs la place, le peuple n’y va pas. Le taxi, la collation… les jeunes ne peuvent pas amener leur copine. Ce n’est pas conçu pour eux. L’Afrique gagnerait à réouvrir nos salles populaires. Il y a des têtes d’affiche, il y a un public, mais on ne lui donne pas les films qu’il a envie de voir. Il faudrait que nos dirigeants s’impliquent.

Marie-Clémence Andriamonta-Paes : Il faudrait aussi qu’ils prennent conscience. On a tellement entendu : « Quand est-ce que tu vas faire un vrai film ? » Dans le documentaire, ça fait des siècles qu’on nous le dit, mes propres enfants me le disent ! Nous avons des films extraordinaires, des films qui méritent d’être vus partout. J’ai décidé cette année que Laterit Productions serait le distributeur en salle de En route pour le milliard de Dieudo Hamadi, et on vient d’apprendre qu’il était en sélection à Cannes. Et ça, c’est important ! Pour nous tous cinéastes d’Afrique, ça veut dire que c’est aussi bon que Wes Anderson !

Marie-Clémence Andriamonta-Paes : J’ai choisi ce film exprès parce que quand je vais à Madagascar et que je demande à ce que mon film soit programmé, on me répond : « On ne montre pas ce genre de film ici ». Il y a donc un vrai travail de programmation à faire. Et il faut restaurer la magie du cinéma, sur grand écran. Il faut qu’on soit plus petit que cette image immense ! Ce n’est pas parce que vous avez une image qui bouge dans votre main que c’est du cinéma !

Mouna Ndiaye : C’est vrai qu’on ne trouve pas les bonnes personnes pour nous accompagner et qu’on devient producteur à défaut. Du coup, les réalisateurs perdent leur créativité, c’est un danger. J’ai fait des documentaires où je me suis retrouvée par défaut productrice. Comme c’était des sujets délicats, personne n’a voulu m’accompagner. Mais je ne veux pas être productrice : je veux raconter des histoires, rester dans l’artistique, la créativité et avoir un producteur qui puisse m’accompagner. Mais, la situation étant ce qu’elle est en Afrique, on ne va pas laisser tomber : je suis devenue productrice par défaut, j’ai injecté de l’argent personnel pour pouvoir faire mes documentaires. Le producteur n’est pas forcément celui qui met de l’argent, c’est celui qui accompagne le projet, celui qui fait en sorte que le projet puisse aller dans des circuits de financement, de production et ensuite de diffusion. C’est vraiment quelqu’un comme le papa ou la maman qui prend son enfant par la main et qui l’accompagne à l’école. Donc je ne veux pas être productrice, je l’ai été par défaut.

Maintenant, c’est vrai que quand on fait un film, on veut qu’il soit vu. Avant de penser à ce qu’il rapporte. Il y a une chose qu’il faut qu’on comprenne en Afrique, c’est que le cinéma est une industrie. Faire un film, c’est faire travailler énormément de gens, cela participe au développement d’un pays. Des projets on en a beaucoup. Le covid nous a bloqués, mais je sais qu’il y a plein de gens qui ont écrit. Au lieu de créer de nouveaux espaces, moi je pense qu’il faut renforcer ce qui existe déjà : les festivals, les salles de cinéma. A Ouagadougou au Burkina Faso ici, une salle a été démolie pour construire un centre commercial. Il ne faut pas oublier la culture. Il ne faut pas dire qu’il n’y a pas de public en Afrique !

Fatou Kiné Sène : Nos Etats devraient inscrire dans les cahiers de charge qu’ils font signer aux multiplexes que les Occidentaux viennent construire en Afrique de montrer un quota de films africains et des pays du Sud. C’est vrai que le public existe. Quand il y a des projections ponctuelles, les salles sont pleines. A la FACC, nous donnons plus de visibilité à tous les films sur notre site africine.org. Ici au Sénégal, le festival Films Femmes Afrique met en avant le travail que font les femmes en Afrique. L’association des critiques de cinéma du Sénégal a depuis 2013 créé le mois du cinéma au féminin. Nous essayons aussi de valoriser tous les métiers du cinéma et pas seulement la réalisation.

Houda El Amri : Je crois que la présence de Mouna au jury était importante car elle a pu expliquer ce qui n’était pas forcément accessible au reste du jury. Le président du Jury avait dit dès le début que pour lui, le cinéma était politique d’abord et surtout social. Il est donc normal que nos films africains ont percé l’année dernière. Je trouve qu’il ne faut pas minimiser notre présence et au contraire renforcer nos réseaux dans ces grands festivals pour faire connaître nos cinématographies africaines.

Mouna Ndiaye : Je voudrais demander à Aimé Besson qui parlait de projets quels sont les projets du ministère des Affaires étrangères et inversement que pouvons-nous faire pour arriver à vous ?

Aimé Besson : Les attachés audiovisuels mais aussi les Instituts français sont encouragés à mener des actions dans le domaine de l’égalité entre les femmes et les hommes, et pas uniquement diffuser des films français mais à faire tout ce qu’ils peuvent pour renforcer le cinéma, les créateurs, les artistes. La cinémathèque Afrique est en outre un partenaire que vous connaissez tous. J’imaginais en vous écoutant un programme plus patrimonial autour des femmes. Les attachés audiovisuels en poste peuvent monter des projets structurants avec des crédits spécifiques, les Fonds de Solidarité pour les Projets Innovants (FSPI), et on peut tout à fait imaginer un projet de ce type autour de l’égalité entre les femmes et les hommes dans le milieu du cinéma.

Naky Sy Savané : Le FESTILAG n’a pas intéressé l’Institut français… Il faudrait aussi accompagner les initiatives et pas seulement les festivals institutionnels.

Aimé Besson : C’est ce qu’on fait à Dakar par exemple avec Dakar Court mais vous avez raison : ça peut être démultiplié ailleurs dans d’autres endroits.

Hortense Assaga : Merci à nos intervenants et merci à tous qui êtes virtuellement connectés pour cette première table-ronde au Pavillon des cinémas d’Afrique. Continuez à nous nourrir et à éclairer nos imaginaires en racontant nos vies d’Africains et d’Africaines !

 

Merci à Lorrie Catel pour son aide à la transcription. Sa traduction en anglais de la table-ronde est disponible sur le site d’Afrimages ici.

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