Les plans de relance culture/cinéma face à la crise du Covid-19 et après ?

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Co-organisée dans le cadre du Pavillon des cinémas d’Afrique le 24 juin par l’Agence culturelle africaine au marché du film virtuel du festival de Cannes 2020, cette conférence en « zoom », modérée par la journaliste Catherine Ruelle, réunissait Dr Chiraz Latiri (ministre des Affaires culturelles, République Tunisienne), Emile Zida (Chef de Division Culturelle de la Commission de la CEDEAO), Aminata Lo Paye (Directrice de la Culture et du Tourisme de la Commission de l’UEMOA), Olympe Kombile (Experte en charge de la Culture au Secrétariat général de la CEEAC) et M. Hugues Diaz (Directeur de la Cinématographie, République du Sénégal). On en trouvera ci-après le résumé. Il est possible de la suivre intégralement de visu sur youtube ici.

Catherine Ruelle : Nous nous intéressons aux plans de relance culture/cinéma adoptés par les pays Africains en réponse à la crise du Covid-19. Certains pays, comme la Tunisie ou le Sénégal, appellent à développer des collaborations régionales et internationales pour répondre de manière efficace et concertée à cette crise en lançant des fonds de relance pour la culture. Le monde de demain sera-t-il différent ? On peut l’espérer à la vue des jeunes qui manifestent leur soutien à la communauté afro-américaine après le meurtre de George Floyd, mais aussi des déboulonnages de statues de négriers un petit peu partout dans les anciennes colonies. Le projet Sentoo témoigne d’un désir d’indépendance des cinémas du Continent. Nous serons ainsi amenés à envisager les perspectives pour le monde d’après. Dans un premier temps je voudrais qu’on revienne sur l’impact de la crise sanitaire sur le cinéma. Mme la ministre, qu’en est-il de la Tunisie ?

Chiraz Latiri (Ministre des Affaires culturelles, République Tunisienne) : Ce n’est que quelques jours après mon arrivée au ministère de la Culture de Tunisie que la crise du covid-19 a éclaté, avec un arrêt total de toute activité culturelle, notamment la fermeture des salles de cinéma. Les réponses devaient être rapides et surtout résilientes sur plusieurs niveaux : social, économique et artistique. J’étais auparavant à la tête du Centre national du cinéma tunisien pendant 2 ans et 8 mois et j’ai eu la chance de pouvoir accompagner un cinéma d’auteur de qualité qui a voyagé dans tous les festivals du monde. Nous sommes conscients de la nécessité de collaborer avec les pays du Continent avec qui nous partageons une vision et des problématiques communes. Nous avons des traditions de collaborations sud-sud, et nous avons cherché à nous positionner sur ce réseau panafricain, à tisser des liens, à nous rencontrer. Cannes a toujours été une opportunité de networking, de dialogue, et la naissance du projet Sentoo a confirmé les choses. Il nous faudra poursuivre malgré les dégâts dus à la crise.

Catherine Ruelle : Au Sénégal comme en Tunisie, on est à la fin de la première phase du plan de relance. Vient ensuite une phase de redémarrage de l’industrie cinématographique. Hugues Diaz, vous avez moins de salles même si on commence à les reconstruire. Quelle était la situation au début de cette crise ?

Hugues Diaz (Directeur de la Cinématographie, République du Sénégal) : Depuis près d’une décennie, le Sénégal est dans une phase de relance de son industrie cinématographique qui avait subi les conséquences des politiques d’ajustement structurel. L’Etat s’est plus ou moins désengagé dans les années 80-90 jusqu’en 2000, et depuis 2012 nous avons entrepris de grands chantiers avec un engagement de l’Etat. Il appuie les initiatives privées et s’engage, notamment en activant le fonds de promotion de l’industrie cinématographique qui a permis d’enclencher une restructuration de notre cinématographie en appuyant le secteur privé. L’Etat crée l’environnement juridique, économique, socio-professionnel et réglementaire mais pour appuyer le secteur il faut soutenir la production, la distribution, l’exploitation, la formation, l’archivage, etc. Des institutions de formation portées par des privés sont en train de voir le jour sur place mais le Sénégal soutient aussi des jeunes dans leurs études en écoles de cinéma au Maroc, au Burkina Faso, aux Etats-Unis et en France. Nous avons également consenti beaucoup d’efforts pour soutenir les sociétés de production qui le plus souvent étaient dépendantes de l’extérieur.

Catherine Ruelle : Ecoutons aussi les experts des institutions panafricaines et régionales. Quel est l’état des lieux pré-covid, pour parler ensuite de ce que vous avez envie de faire post-Covid.

Aminata Lo Paye (Directrice de la Culture et du Tourisme de la Commission de l’UEMOA) : L’Union économique et monétaire ouest-africaine est avant tout en espace d’intégration économique et n’agit pas directement sur le cinéma. Mais nous avons compris que les secteurs de la culture contribuent considérablement à la croissance économique. Nous agissons en principe de subsidiarité, là où les Etats ne peuvent plus intervenir pour développer un marché régional attractif des biens et services culturels, et en même temps améliorer la visibilité des expressions culturelles. Le cinéma et l’audiovisuel demeurent au cœur de notre action puisque le premier programme au sein de l’espace UEMOA concernait la production, la circulation et la conservation de l’image. Cependant, notre cœur de métier est d’agir sur la réglementation de manière à faire émerger un marché des biens et services culturels. Nous venons ainsi de prendre trois directives qui essayent d’organiser le secteur de l’image.

Catherine Ruelle : La Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC) est un organisme régional de l’Afrique centrale, et nous avons avec nous Olympe Kombile.

Olympe Kombile (Experte en charge de la Culture au Secrétariat général de la CEEAC) : La Communauté a été créée en 1983, le traité est entré en vigueur en 1984 à Libreville. Ce n’est qu’en 2013 que la communauté s’est dotée d’une stratégie de promotion et de développement de la culture en Afrique centrale. Certains Etats n’ont pas encore une politique culturelle, ce qui rend difficile la mise en œuvre de cette stratégie. Tout part de là. Notre stratégie s’appuie beaucoup sur les industries culturelles et créatives, le cinéma en fait partie, et c’est un secteur en plein essor. Il faut que les Etats les plus avancés aident les autres. Au Cameroun nous avons Écrans Noirs qui a fait un long chemin déjà et que nous encourageons. On se dit qu’il ne sert à rien de créer des festivals : on s’appuie sur ce qui existe.

Émile Zida (Chef de Division Culturelle de la Commission de la CEDEAO) : La Communauté d’une feuille de route : l’accord culturel cadre. Cet outil vient d’être remplacé par une politique culturelle qui vient d’être approuvée par le Conseil des ministres en décembre 2019. Cette politique culturelle a un objectif beaucoup plus globalisant : contribuer au développement socio-économique durable, et à l’intégration régionale par la promotion de la diversité culturelle et des industries culturelles. Le cinéma en est une composante essentielle avec le FESPACO et le phénomène Nollywood au Nigéria. La CEDEAO soutient les Etats dans la promotion de leurs événements et s’essaie souvent à la coproduction quand une thématique l’intéresse.

Catherine Ruelle : Peut-on vous adresser directement des dossiers de demande d’aide ou bien faut-il passer par les Etats ?

Émile Zida : Le soutien est au niveau des Etats mais ça peut être aussi des initiatives privées. Généralement cela se fait sous forme de requêtes, que les cinéastes envoient à la CEDEAO. Dans l’exemple du FESPACO, la CEDEAO soutient les initiatives privées à travers des prix. Nous avons par exemple le prix de l’intégration qui est donné aux cinéastes ouest-africains qui ont produit en Afrique de l’Ouest et traitent de l’intégration. Nous avons aussi le prix de la meilleure femme cinéaste de l’Afrique de l’Ouest. À travers la nouvelle politique qui vient d’être adoptée, la mise en place de mécanismes financiers est prévue pour mieux structurer les différentes aides que la CEDEDAO accorde aux secteurs de la culture de façon globale.

Chiraz Latiri : Au niveau de la Tunisie, le Fonds de relance culture était une réponse sectorielle à la crise du covid-19. Elle a donc été prise très rapidement avec mon collègue le ministre des Finances. C’est un fonds basé sur des contributions du secteur privé, les principaux sponsors des festivals, avec une gouvernance très transparente. Le plan de relance comportait d’abord une phase de sauvetage visant à maintenir l’existence des intervenants, récepteurs, artistes, techniciens, financeurs et acteurs économiques afin de préserver le secteur culturel. Nous avons procédé à des soumissions en ligne avec une plate-forme adaptée. Nous avons tenu compte de l’appartenance au secteur mais aussi de la précarité des situations familiales (nombre d’enfants, etc.) et avons répondu à 66 % des demandes déposées. Le ministère a utilisé un mécanisme d’aide sociale circonstancielle de soutien aux artistes en difficulté, géré par l’organisme de droits d’auteur et qui fonctionne toute l’année, qui n’est pas spécifique à la crise du covid-19. Le fonds de relance a permis de soutenir autour de 1600 familles et personnes physiques, et avec le mécanisme de l’organisme des droits d’auteur, ce sont environ 3000 familles qui ont été aidées. Tout le mécanisme a été transparent, avec des commissions sectorielles : cinéma, musique, théâtre, art plastique, édition. Les raisons d’une telle précarité étaient importantes à analyser : dans le secteur culturel, les intervenants sont plus dans le secteur informel, sans adhésion à la sécurité sociale ni à l’organisme des droits d’auteur, ni même à la mutuelle des artistes. Nous travaillons donc à reformer ce régime qui n’est pas à la hauteur d’un artiste ou d’un créateur. Et pour encourager à passer au secteur formel, nous avons conditionné la troisième tranche de l’aide à une adhésion à la mutuelle des artistes et à l’organisme des droits d’auteur.

Catherine Ruelle : Donc un travail de structuration

Chiraz Latiri : Oui, on essaye de faire du structurel en même temps qu’on trouve des solutions conjoncturelles.

Catherine Ruelle : Quel a été le montant dégagé pour cette action ?

Chiraz Latiri : Nous sommes encore à collecter des fonds, puisqu’on entame la deuxième phase qui est la phase de relance. Pour le moment nous avons réussi à avoir 1 500 000 dinars donc autour de 500 000 € et nous avons donné l’équivalent de 200 € par mois sur trois mois, une aide directe pour les personnes physiques. Pour les personnes morales, nous avons agi par subventions sur les charges fixes des opérateurs culturels sur mars, avril et mai. Il fallait les aider à éviter la fermeture et préserver les emplois. En Tunisie, ce sont surtout de petites structures, à part quelques espaces culturels : il était urgent de protéger cette économie fragile et la renforcer. Cette crise est aussi l’occasion d’insister sur le fait que le secteur culturel doit être une priorité, notamment le secteur cinématographique. Il nous faut progresser le statut de l’artiste, du cinéaste et ses droits, notamment le droit d’avoir une couverture de sécurité sociale décente. Le ministère s’occupe à la fois de la réglementation et de la régulation du secteur. Le fonds de relance était aussi un message pour tous nos partenaires : nous avons besoin d’une solidarité culturelle où on met à plat toutes les problématiques communes au continent africain.

Hugues Diaz : Le Sénégal a adopté un schéma très proche de celui de la Tunisie. Dès le mois de mars, à la deuxième semaine de la pandémie, nous avons lancé une large étude auprès de 50 entreprises qui nous ont fait remonter des données sur les personnes impactées et sur le manque-à-gagner. Le chef de l’État et de son gouvernement ont très vite travaillé sur un programme de résilience pour l’ensemble des secteurs socio-économiques du pays. Dans le domaine de la culture, lors du conseil des ministres du 3 juin dernier, le président de la République a dégagé une enveloppe de 3 milliards de francs CFA, environ 4 574 000 €, destinée à un appui spécifique pour le secteur de la culture dans sa globalité. Les arbitrages ont dédié 500 millions de FCFA soit 762 196 € au cinéma et à l’audiovisuel créatif : les séries par exemple, qui ont un marché très florissant.

Catherine Ruelle : Quand Madame la ministre parle de la restructuration du statut des cinéastes, est-ce que cela a aussi été un point de réflexion pour vous pendant cette crise ?

Hugues Diaz : Oui, le même problème se pose pour nous. Nos textes précisent la qualité de l’ensemble des métiers du cinéma sénégalais à travers la carte professionnelle. Le registre public est aussi un mécanisme qui nous permet de contrôler tous les actes contractuels dans la production et l’exploitation, mais tout cela mérite encore d’être affiné. La crise a renforcé cette réflexion sur la fragilité de nos textes et de notre environnement réglementaire et économique. Les professionnels ont pris conscience de la nécessité de davantage s’organiser pour créer des organisations fortes et des propositions d’entraide et de solidarité. L’aide de 500 millions de FCFA a été répartie. Les professionnels vont recevoir leur pécule dans quelques jours, avec une répartition basée sur l’équité car on ne pouvait pas mettre tout le monde sur le même pied d’égalité. Il nous faut aider 357 intermittents : techniciens, réalisateurs, scénaristes, et quelques acteurs.

Catherine Ruelle : vous nous avez transmis un mémorandum qui a été rédigé avec tous les professionnels de cinéma sénégalais. Il y a donc eu une jonction entre les institutions officielles comme celle que vous dirigez et les professionnels du cinéma au Sénégal ?

Hugues Diaz : Oui c’était une approche très inclusive. On ne pouvait rien faire sans eux car ce sont les premiers concernés. Il fallait concevoir ensemble les conditions d’éligibilité pour l’octroi de ces aides et les répartir équitablement. Il n’y a pas eu de friction dans ce qui a été décidé. Nous avons salué cet élan de générosité. Il faut poursuivre cette réorganisation pour gérer les prochaines crises. Avec les professionnels et la direction de la cinématographie nous avons lancé un concept : cinéma sénégalais chez vous à travers la télévision. La télévision sénégalaise a diffusé des films sénégalais, et des réalisateurs qui n’étaient pas connus le sont devenus ! Et ont touché les droits d’auteur légaux.

Chiraz Latiri : Durant la première phase, nous avons essayé d’intégrer toutes les solutions en essayant de garantir une certaine pérennité. Pour les producteurs nous avons signé une convention cadre avec la télévision nationale. Nous avons pris un espace de diffusion tous les soirs de 21h à minuit, où on projette des films et on paye ces droits de diffusion au CNC. Notre objectif est d’avoir notre télévision culturelle à partir de 2021. C’est une action qui rentre dans cette phase de sauvetage pour soutenir les producteurs avec les droits de production pour les films retenus mais c’est également pour construire dans une logique de concertation ce projet culturel tunisien.

Catherine Ruelle : Les Journées cinématographiques de Carthage (JCC) vont porter cette année sur le patrimoine, ce qui permettra de voir tous les films primés ?

Chiraz Latiri : Absolument, et même ceux qui n’ont pas été primés, mais qui ont marqué une édition. La deuxième phase du fonds de relance de la culture est destinée à reconstruire le dialogue et la confiance entre le ministère et les acteurs culturels. Son programme s’appelle le Bassamet (empreinte en arabe), en accord avec la toute la nouvelle vision du ministère qui est basée sur la décentralisation. La relance va donc se passer à travers les régions en collaboration avec tous les espaces culturels, la société civile et les associations porteuses de projets culturels, mais aussi les artistes et les créateurs. Le cinéma et les cinéastes des régions y seront bien sûr associés, et les jeunes porteurs de projets qui voudraient suivre une résidence artistique d’écriture, ou travailler sur leur projet de court-métrage ou long-métrage. Nous commencerons par des expériences pilotes, avec la partie administration et développement des compétences régionales du ministère, vers le 15 juillet où les institutions liées au ministère telles que le CNC vont lancer des appels à projets pour récolter des idées. C’est donc une commande publique axée sur une vision. Un des acquis de la Tunisie indépendante est ce réseau d’institutions culturelles dans toute la Tunisie : plus de 470 bibliothèques nationales, plus de 260 maisons de culture, 24 centres d’art dramatique, 24 conservatoires de musique, des bibliothèques itinérantes. Nous voudrions que ces espaces se transforment en incubateurs de projets culturels, en collaboration avec les bailleurs de fond. Donc un tissu à la fois de création et économique. L’État ne peut pas subventionner tous les projets culturels : il nous faut des coopérations intelligentes basées sur la concertation et sur la conviction de l’impact positif. Nous l’avons prouvé dans le cadre du Sentoo. L’enjeu est la mutualisation et l’intégration des moyens et des idées. Cela peut paraître très ambitieux, mais cela commence par de petits projets, dans une logique de décentralisation. Le ministère doit jouer son rôle pour travailler sur des réformes législatives importantes : on ne peut plus se contenter de ce cadre législatif qui devient quasiment obsolète.

Aminata Lo Paye : Nous suivons de près les initiatives de nos pays. La commission de l’UEMOA a adopté sa politique de développement culturel en 2013 et le programme en 2014, mais dès la création de la commission en 94 elle a toujours été auprès du FESPACO. Développer un marché régional attractif, c’est penser à la structuration mais aussi à la productivité de ce marché. Nous avons un mécanisme de promotion des entreprises et industries culturelles en préparation, pour soutenir de manière plus efficace le secteur du cinéma et de manière générale l’industrie créative et culturelle. La BOAD (banque ouest africaine de développement) évalue sur le montant que l’industrie cinématographique peut intégrer sur le marché financier régional. Nous avons aussi en chantier le déploiement de la rémunération pour copie privée, laquelle n’est appliquée qu’au Burkina Faso parmi nos huit états membres. Nous avons vu qu’en Allemagne, les fonds des sociétés d’auteurs ont représenté presque 50 % des moyens déployés dans le secteur de la culture.

Hugues Diaz : Le FOPICA a ce rôle de relancer l’activité économique professionnelle du secteur. L’État du Sénégal va octroyer 1 milliard supplémentaire au FOPICA, ce qui permettra de passer à 2 milliards FCFA. Cela a été acté la semaine dernière dans le cadre de la loi de finances rectificative. Il faudra donc qu’on produise nous-mêmes nos films, qu’on tourne et qu’on les fabrique entièrement au Sénégal. Des entreprises sont compétentes. Nous allons développer des projets endogènes et pour pouvoir distribuer nos productions au niveau local, constituer une chaîne de distribution pour que les producteurs sénégalais puissent trouver un débouché pour leurs films, c’est-à-dire la rentabilité de leur cinéma. L’autre aspect c’est une territorialisation est un maillage des activités cinématographiques à travers le Sénégal car on a constaté que la capitale du Sénégal Dakar est polarisée et a pris 82 % des activités de la cinématographie de production et de distribution. Nous anticipons aussi sur un programme de sauvegarde, de restauration, et de numérisation des archives cinématographiques et audiovisuelles, avec des partenaires italiens qui sont depuis novembre avec nous pour procéder à ce travail de sauvegarde. L’UEMOA a mis en place des mécanismes financiers. Nous souhaitons aussi que l’UEMOA agisse sur la fiscalité, sur les entreprises culturelles dans leur ensemble. Il nous faut revoir la TVA appliquée dans les industries culturelles de nos pays. Au mois de décembre-janvier je souhaiterais qu’on fasse un état des lieux pour voir ce qui a été fait et est-ce que cela a servi.

Chiraz Latiri : Il nous faut penser ensemble d’une manière concrète et concertée l’après-covid et surtout autour de coopérations à la fois bilatérales et multilatérales afin de réfléchir aux changements structurels dont on a besoin pour faire en sorte que les industries culturelles créatives soient encore plus ancrées dans nos économies fragiles. La Tunisie a déjà commencé et initié la mise en place d’un fonds d’investissement, dont le lancement sera en octobre ou novembre 2020.

Débat avec la « salle »

Fatou Kiné Sène (Présidente de la Fédération africaine de la critique cinématographique – FACC) : Le milliard injecté pour la relance du Fopica est-il celui que le président avait promis en 2018 ou est-ce que c’est un autre milliard, ce qui ferait en tout 3 milliards ? Une question aussi à Mme Paye : l’enveloppe destinée aux Etats est-elle déjà effective ? Des prix de l’UEMOA au FESPACO c’est bien, mais le volet accompagnement de ces films manque. Un travail critique et informatif comme le fait notre site africine.org peut-il être accompagné sur le continent ?

Hugues Diaz : La loi de la semaine dernière n’a rien à voir avec le Covid : c’est un fonds promis qui vient s’ajouter au milliard initial et ces 2 milliards seront considérés pour la gestion 2020.

Aminata Lo Paye : J’évoquais un appui direct de la commission de l’UEMOA aux Etats membres, géré au niveau des politiques économiques par les Etats qui tranchent sur leurs urgences. Par contre, la circulation de l’image et donc des films fait partie d’un des axes de notre programme. Nous avons discuté avec le cinéma ambulant pour que nos films circulent, mais c’est un projet qui est resté en l’état pour l’instant.

William Baye (cinéaste sénégalais) : Je suis d’accord avec Hugues Diaz pour que l’espace culturel soit en règle avec la fiscalité, mais je pense que le monde de demain va se situer sur le droit d’auteur. En Afrique, aucun producteur ne reçoit de l’argent d’aucune télévision, aucun réalisateur ne reçoit des droits d’auteur. C’est pourquoi au Sénégal nous avons mis en place une commission pour la copie privée, mais on n’arrive pas à harmoniser avec le ministère de la Culture. C’est pour ça que je demanderais bien l’appui de la direction de la cinématographie, et l’appui de l’UEMOA qui parle de copie privée, pour imposer à nos pays la copie privée. La copie privée c’est l’avenir. Des droits d’auteur sont récupérés et reversés aux musiciens.

Aminata Lo Paye : Nous sommes en train de travailler la mise en place de l’instrument normatif, et au vu de la difficulté qu’ont nos Etats à les mettre en place de manière séparée, nous pensons à prendre un règlement qui sera direct dans l’ensemble de nos Etats pour le déploiement de la rémunération de la copie privée. En septembre 2018, nous avions proposé l’harmonisation des dispositions relatives au droit d’auteur et aux droits voisins dans le secteur de l’image, qui a permis à certains pays de régler leur problème sur le reversement des rémunérations des auteurs. Certains pays l’ont déjà appliqué. Nous travaillons avec les sociétés d’auteurs main dans la main.

Olympe Kombile : C’est une question cruciale mais nous ne sommes pas encore sortis de l’auberge. Beaucoup d’Etats n’ont pas encore de législation sur les droits d’auteur. Nous voulons donc adopter un texte régional. En République démocratique du Congo, des mécanismes associent même les maisons de téléphonie mobile pour faire des concerts gratuits : cela renforce l’artiste et l’encourage car il y a une forme de compétition entre les téléphonies mobiles pour prendre en charge les concerts gratuits.

Émile Zida : La réflexion régionale qu’a évoquée l’UEMOA est pour l’Afrique de l’Ouest, au niveau de la CDAO nous y réfléchissons également. Il n’y a que deux pays qui l’appliquent : le Burkina Faso et le Ghana. Il y a eu concertation entre L’UEMOA et la CDAO, et la CDAO va faire la même étude pour les autres pays que l’étude que fait l’UEMOA sur ses pays. Une harmonisation pourra alors se faire pour les 15 États membres de la région Afrique de l’Ouest. Avec la crise du Covid-19, il est important d’accélérer la mise en œuvre des actions que nous avons évoquées en ce qui concerne la politique culturelle, les systèmes de mécanismes financiers de renforcement des capacités d’appui à la production, à l’entrepreneuriat et à la promotion. À ce niveau, nous pensons qu’il est important d’intensifier les coopérations régionales, et nous avons avec l’UEMOA un secteur technique commun. La CDAO vient d’adopter la politique qui prévoit le mécanisme financier. En dehors de la rémunération pour copie privée, il faut aussi que nous menions la réflexion sur le numérique comme logique économique, d’abord pour changer les habitudes d’accès à la culture de façon générale et du cinéma en particulier, mais aussi pour repenser les habitudes de consommation.

Hugues Diaz : Pour la copie privée, des négociations ont été menées avec des parties prenantes : l’administration des Douanes, le ministère de la Culture, le ministère de l’Economie et des Finances. Les choses sont très avancées et les questions techniques portent sur le mode d’imposition et le matériel à taxer, les supports pour pouvoir enregistrer du son ou de l’audiovisuel. Il faut qu’on se mette d’accord sur les secteurs de taxation, et ça va se faire avec le domaine commercial. Nous devons être vigilants pour que cela aille vite. Je suis d’accord avec les pays comme la Côte d’Ivoire qui dernièrement a pris la décision de taxer les GAFA : Google, Apple, Facebook et Amazon. Je pense que ça aussi ça peut aider à la production artistique, pas seulement audiovisuelle mais aussi culturelle et cinématographique.

Adja Soro (directrice d’une maison d’édition jeunesse en Côte d’Ivoire, et productrice de films d’animation) : Nous ne sommes pas écoutés. Les décisions sont prises au-dessus de nous, et nous n’avons pas accès à l’information des fonds existants.

Hugues Diaz : L’Etat est là pour la communauté mais les acteurs sont dispersés. Il manque les cadres formels de discussion et de partage. Au Nigeria par exemple, les producteurs s’adressent à leurs chambres de producteurs. Les fonds créés en Côte d’Ivoire ou au Sénégal sont à destination de la jeune création : il faudrait aussi que ces jeunes artistes viennent à l’information. Sur le portail du cinéma sénégalais vous avez une foule d’informations et tous les festivals qui font des appels à films. Les jeunes sont plus à l’aise avec les réseaux sociaux, nous essayons de nous adapter.

Émile Zida : Le déficit d’information concerne tous les créateurs de façon globale. Il nous faut structurer tous les secteurs, profession par profession. Cela est pris en compte dans les différentes politiques régionales.

Myriam Arab : L’information existe mais il faut former pour savoir où trouver l’information. Les festivals et ateliers devraient créer des outils spécifiques pour nos professionnels.

Alex Moussa Sawadogo (Ouaga Film Lab) : Adja Soro est bénéficiaire du fonds Jeune création francophone géré par nos soins avec le CNC et d’autres partenaires francophones, et elle a développé son projet dans un des grands laboratoires européens. Je pense que si on veut avoir des films dans de grands festivals comme le FESPACO, Cannes et les JCC, c’est maintenant qu’il faut agir pour créer des dispositifs concrets qui vont soutenir tous ceux qui veulent faire des films. La situation sanitaire demande à tous d’aller à l’action

Aminata Lo Paye : Nous ne sommes pas un organisme de financement, mais nous créons l’environnement pour que le financement puisse arriver à nos acteurs. Je vois aussi que l’information n’est pas assez divulguée. La directive de l’UEMOA a permis à la Côte d’Ivoire de rattraper des fonds qui lui étaient dus au titre des droits d’auteur et des droits voisins, et qui n’étaient pas reversés jusqu’ici. On pense à partir de 2021 lancer le mécanisme de promotion et d’appui à l’entreprise culturelle. Ce ne seront pas des subventions gratuites mais ça va créer l’ambiance pour que nos créateurs puissent trouver les fonds nécessaires à leur production artistique

Émile Zida : Au niveau institutionnel nous sommes en train de voir comment créer et améliorer l’accès à l’information pour les acteurs de façon globale.

Olympe Kombile : Les artistes disent souvent qu’ils n’ont pas accès à certains fonds et certains avantages. Il y a un travail de fond à faire. Il manque une base de données. Quand on appelle les artistes et les acteurs culturels à se faire enregistrer, ils ne viennent pas, puis quand ils apprennent qu’il y a un appel ils surgissent car il faut profiter de cet appel. J’appelle tous les acteurs culturels à aller vers l’information, et à se faire connaître.

Catherine Ruelle : Le covid est une excellente occasion de remettre en cause tous les manquements. On compte sur vous ! Merci à tous !

Merci à Amal El Moutaouakil pour son aide à la transcription

et sa traduction de ce résumé en anglais (sur le site d’Afrimages

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