Il mio corpo, de Michele Pennetta

Le peuple des fragiles

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Dans le grand foisonnement des sorties après la fermeture des salles, Il mio corpo, inclassable et fulgurant, en sélection à l’ACID au fantôme festival de Cannes 2020, qui sort le 26 mai 2021 dans les salles françaises, offre un regard d’une grande richesse sur les destins de jeunes ballotés par la vie.

Où nous emmène-t-il donc ? C’est la question qu’on se pose lorsqu’Il mio corpo, très ancré dans le réel au départ, débouche sur un imaginaire difficile à percer et pourtant fascinant car le reste du film nous y a préparé. Voici donc deux jeunes qui ont a priori peu de chances de se rencontrer, que le film traite en parallèle, mais qui résonnent pour nous en écho car ils ont en commun d’être ballotés, sans avenir, coincés dans leur vulnérabilité.

Oscar, un enfant de ferrailleur qui doit aider son père à survivre, et Stanley, un immigré nigérian en attente de papiers, qui fait des petits boulots. Ils ne valent que par leur corps et leur corps est leur dernier refuge, leur seule puissance, où se jouent les enjeux de leur survie. Michelle Pennetta les filme donc à fleur de peau. Il multiplie dans le titre et dans le récit des références religieuses jusqu’au magnifique Stabat Mater de Pergolèse qui évoque le corps mourant du Christ. Car leur existence à la dérive est un fragile sacrifice sur l’hôtel de la pauvreté et de l’invisibilité.

Nous ne sommes pas dans la fiction : Oscar et Stanley existent et Michelle Pennetta a passé beaucoup de temps avec ces laissés pour compte pour pouvoir les filmer dans leur quotidien, jusqu’à saisir des scènes d’une fulgurante émotion. La richesse des mines de souffre a déserté cette Sicile brûlée de soleil auquel le réalisateur consacre son œuvre documentaire. Elles ont fermé depuis longtemps et ne restent que les friches, notamment pour les migrants.

Le malaise domine, qu’impose l’immuabilité du cycle de silence, de solitude et de fatigue. Le film en serait vite désespérant s’il ne tentait un autre territoire sans s’éloigner de cette réalité. Il serait cependant inopérant si ne se manifestait auparavant le courage que déploient tous ces marginaux.

Nombreux sont les films qui documentent la résilience, la résistance, face à des destinées sans perspectives. Ils peinent souvent à ouvrir ces portes qui se referment. En transcendant cette réalité par un mystérieux développement onirique, Il mio corpo s’éloigne du réel pour en renforcer la conscience. Sur les traces de Chris Marker, il restaure la part imaginaire que construisent les hommes pour dépasser la réalité. Nous ne sommes dès lors plus seulement spectateurs du réel mais invités à le recomposer.

Entre ombres et lumières se joue une expérience bien ancrée où les sensations sont situées. Ce n’est pas un rêve abstrait, c’est une façon d’appréhender le vivant. Et même si les corps demeurent à distance, leur rencontre devient pour nous palpable, et avec elle la possible solidarité.

 

 

 

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