« Je fais du cinéma politique »

Entretien avec Djingarey Maïga à propos de Au plus loin dans le noir

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Bien que son dernier film n’ait pas été sélectionné au Fespaco 2015, même pas montré en panorama, Djingarey Maïga, un des derniers pionniers du cinéma nigérien, est venu à Ouagadougou pour le faire connaître. Son film a la grâce de tous ses autres films, à la fois humainement ancré et politiquement subversif (cf. critique dans notre compte-rendu du Fespaco : [article n°12843]). Nous l’avons rencontré au bar du cinéma Burkina, avons visionné son film sur dvd le soir même et lui avons proposé cet interview dès le lendemain.

Est-ce la première fois que le Fespaco ne sélectionne pas vos films ?
Non, ça ne date pas d’aujourd’hui. En 2001, j’avais présenté Vendredi noir avec tous les dossiers à temps mais quand je suis arrivé à Ouaga, le film avait été éliminé de la sélection. Baba Hama, le délégué général de l’époque, m’avait même fait éjecter de ma chambre car je n’avais pas droit à l’accréditation. Le film a quand même été présenté hors compétition mais on m’a supprimé mon billet d’avion retour. La deuxième fois, c’était avec Quatrième nuit noire : j’étais avec Gaston Kaboré à Paris, qui était président du jury, qui a vu le film, l’a aimé et l’a emporté avec lui ainsi que le dossier. Je n’étais pas dans les délais mais le film était prêt. Je suis venu à Ouaga à mes frais, logé à mes frais, mais à ma grande surprise, mon film n’était nulle part. J’ai repris la copie et suis parti. Le Fespaco est le seul endroit où on peut montrer nos films. Son délégué disait : « si vous voulez voir la réalité de l’Afrique, venez au Fespaco », ce qui est encourageant. Cette année, le Conseil de l’entente m’a proposé d’être membre du jury, ce qui m’a permis de venir. Mon film n’a pas été retenu : j’ai demandé à récupérer les éléments, dvds et affiches. On m’a répondu que cela restait pour la cinémathèque africaine. J’ai dit que j’allais faire sit-in et qu’on ne me sortirait que par la police. Quand on m’a finalement dit qu’on me rendait mes éléments, j’ai dit que je donnais un dvd et une affiche, et on a pu discuter. Cela ne me dérange pas de ne pas être en compétition mais je regrette que mon film ne soit pas visible : je parle de la réalité de l’Afrique, de ce que nous vivons au Niger. Quand je vois les films sélectionnés, j’ai du mal à comprendre. Est-ce parce que je suis cinéaste indépendant, sans le gouvernement derrière moi ? Ou bien est-ce le Niger lui-même qui a demandé à ce que mon film ne soit pas retenu ?
Peut-on dire que le film est politiquement très marqué ?
Bien sûr, cela trace la vie d’une personne que le public identifie tout de suite. Pour la grande première au Palais des Congrès, nous avons fait salle comble, une salle de 2000 places. Même chose pour la deuxième. Pour la troisième, il n’y avait que trois cent personnes. Une télévision avait annoncé son annulation. Des messages avaient été lancés dans le même sens sur les téléphones. Je n’étais pas au courant. La télévision m’a indiqué qu’ils avaient eu des ordres en ce sens. Cela ne m’a pas découragé : j’ai écrit un nouveau scénario, Le Cerveau noir, que je suis en train de tourner. J’ai 76 ans : je n’ai pas peur ! Pourquoi aurais-je peur de la mort ? Je suis à côté. Le cinéma, c’est pour l’éternité, il faut que les gens le comprennent.
Nous avions déjà évoqué lors de notre dernier entretien l’envahissement des vidéos nigérianes produites en haoussa à Kano. Comment pouvez-vous continuer votre travail dans ce contexte ?
Les films sont effectivement en haoussa. On les voit sur les télévisions privées et on les trouve à 500 Fcfa. Mais ils ne répondent pas aux besoins de ceux qui recherchent la réalité du pays : ils sont calqués sur les films hindous, chantés et dansés. Ce que je fais n’a rien à voir. Nos histoires sont différentes. Si je faisais une comédie musicale, je la ferais à la façon de Jacques Demy !
Vous avez toujours travaillé en indépendant ?
J’ai toujours travaillé seul avec les Films du village. On avait une table de montage à Niamey que nous avions reçu de Jean Rouch : c’est ainsi que Moustapha Alassane et moi avons pu faire nos premiers films. C’est ainsi que j’ai pu faire mon premier : L’Etoile noire. Quand Debry, qui dirigeait la cellule technique du ministère de la Coopération, est venu à Niamey sur invitation de Jean Rouch, il m’a regardé travailler au montage de mon film, a visionné le film. Il était étonné que ce soit moi qui ait fait la caméra, la réalisation et le montage. J’avais fait un stage chez Moustapha Alassane qui avait lui-même appris cela à Paris. Debry m’a invité à venir finir de monter mon film à Paris. C’est là que j’ai connu Andrée Davanture, au bureau du 20 rue de la Boétie. Je n’avais pas amené de rushs car j’estimais le film fini, mais avais deux boîtes tournées à Niamey que je voulais intégrer au film. En quinze jours, le film était prêt. Mais ensuite, je n’ai pas été aidé. J’ai pu acheter de la pellicule en faisant tourner mon film au Niger, séance après séance, c’est ainsi que j’ai fait Nuages noirs. Je n’avais pas de quoi payer les acteurs : ils le savaient et venaient bénévolement. Je ne pouvais leur payer que leur déplacement. Déjà, ce film était sur la corruption qui mine la société. Il y a des défauts techniques et des longueurs, mais le film a marqué. Puis, j’ai fait Aube noire. André Davanture m’a aidé à finir mon quatrième film en me faisant venir à Paris à Atria. Atria était un lieu de convivialité où nous nous sommes tous rencontrés entre cinéastes et avec les techniciens, c’était formidable.
Dans Au plus loin dans le noir, le film est centré sur Adi, une femme à la fois bonne et mauvaise, finalement assez touchante, déterminée mais aussi engoncée dans le système et qui se laisse prendre dans un engrenage. Elle semble la clef du film.
Oui, c’est l’actrice principale. Je ne voyais pas d’actrice pouvant le faire à Niamey. J’ai eu finalement la chance d’avoir trouvé quelqu’un qui n’a jamais fait de cinéma mais a cette force. Elle est sportive, fait de l’athlétisme. Je voulais quelqu’un qui soit émancipée dans sa tête. Mes assistants m’ont proposé trois femmes : il était clair que c’était elle. Les premiers essais étaient concluants. Je me suis même aperçu plus tard que c’était une parente par alliance. Elle joue aussi dans mon prochain film. Sa présence est fantastique.
Gorel, c’est la puissance, le tyran potentiel.
Oui, c’est un homme de pouvoir. Tout le monde a cru que le président m’avait donné de l’argent pour que je fasse ce film car c’est quelqu’un qu’on a connu : on l’identifie aisément. Mais je ne n’ai jamais dit bonjour au président pour faire ce film : j’ai écrit le scénario en 2008, l’ai tourné en 2012 et le film est sorti en 2013. J’avais juré de faire ce film vu ce que ce personnage a fait dans le pays. Et finalement, c’est mon acteur Boubacar qui est mort à ma place. Je ne peux pas l’oublier. Il était syndicaliste et avait des réunions en ville. En rentrant à moto, on lui a coupé la route et il est tombé. Une moto l’a écrasé. Les deux qui ont fait cela ont pris la fuite. On m’a réveillé à 4 heures du matin pour me prévenir. Je sais qui l’a fait, Dieu jugera.
Le commissaire dit qu’il reviendra encore plus puissant.
Oui, on est en Afrique ! On a même peur que Blaise Compaoré revienne avec force ! La révolution burkinabée a été puissante mais on ne peut augurer de l’avenir. Depuis que Mamadou Tandja est parti du Niger, après avoir tenté un coup qui n’a pas marché, les gens qu’il avait pourtant humilié vont vers lui car il a une fortune immense. On n’a pas fini de faire du cinéma ! Il faut faire comprendre à nos enfants ce qui s’est passé avant ! C’est dans ce sens que je fais du cinéma politique.
Qu’est-ce qui vous pousse à tourner les films en français ?
Les sous-titrages sont trop chers. Au plus loin dans le noir n’a pas coûté dix millions de cfa. Ce qui manque est un bon mixage. Si j’avais les moyens de le mixer à Paris, ce serait bien car on ne peut pas bien mixer à Niamey. Le premier montage faisait 2 h 20, et je l’ai remonté pour arriver à 2 h 03, version actuelle qui me semble correcte car l’histoire est prenante.
Ce qui me frappe, c’est que les personnages secondaires ont une véritable existence et que vous construisez vos scénarios dans cette volonté de donner une épaisseur à chacun.
Merci : je n’ai rien à ajouter. C’est exactement cela.
Le film joue sur deux tableaux, sentimental et politique : on retrouve cela dans tous vos films.
Oui, c’est mon style. J’observe d’abord la vie des gens, les comportements de tous les jours. J’ai fait bientôt huit longs métrages avec des moyens réduits, avec des acteurs qui me sont fidèles malgré le peu que je peux leur donner. Je n’ai rien : j’ai juste une maison que j’ai pu construire peu à peu avec les sept longs métrages. La télévision nationale achète les films de 4 à 7 millions, cela me permet de continuer. J’ai démarré dans les années 60 en voulant devenir acteur : j’admirais Sydney Poitier. Je jouais dans les films de Moustapha Alassane gratuitement pour pouvoir incarner Sydney Poitier ! Je pensais que les autres cinéastes me prendraient mais ce n’est pas venu. Du coup, j’ai commencé à réaliser mon premier film et y ai joué moi-même. Pour le deuxième, je ne pouvais pas car je n’avais pas de caméraman. C’était pour m’exprimer, pas pour être riche ou les honneurs !

///Article N° : 12854

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Les images de l'article
Djingarey Maïga avec le critique burkinabè Sid-Lamine Salouka © Olivier Barlet




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