« Je ne parle pas la langue de mon père »

Entretien de Taina Tervonen avec Leïla Sebbar

Février 2003
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La notion d’exil est centrale dans vos ouvrages, elle construit toute votre œuvre. Est-ce la chose qui vous pousse à écrire ?
Oui. Dans Lettres parisiennes, j’ai examiné à la loupe le déclencheur de l’écriture romanesque et autobiographique : la position de l’exil, dont on peut donner plusieurs définitions.
Et quelle définition en donneriez-vous ?
Je dirais que c’est la séparation. Pour moi, elle est là depuis la naissance, dans le fait que je suis née dans une Algérie coloniale d’un père algérien et d’une mère française. L’amour fait des miracles, mais je crois qu’à cause de la colonisation et plus tard de la guerre d’Algérie, j’ai vécu cette situation comme de la séparation et de la division. D’une certaine manière, pour moi, l’exil est au début, c’est l’origine.
Dans votre dernier ouvrage, cette séparation est également physique : les scènes de la vie quotidienne sont souvent vues de derrière les barreaux et les moustiquaires.
La séparation est en effet géographique. Les quartiers où mon père dirigeait les écoles de garçons indigènes étaient des quartiers pauvres, situés à la périphérie, des quartiers d’Arabes que l’exode rural avait entraînés là. A l’intérieur de ces quartiers, il y avait une autre séparation, celle de l’école située au centre du quartier mais protégée par des murs, des grillages. Mais quelque part, ces séparations étaient intéressantes : on pouvait observer sans être vu, enfin, le moins possible. Alors, le regard s’exerce.
Il y a aussi la séparation linguistique.
Oui, elle est essentielle, la vraie séparation politique. La langue de la rue, la langue des enfants arabes, devient la langue des ennemis pour les uns, et la langue française pour les autres. C’est là, à la frontière de ces deux langues que se dessine le conflit. Et quand on est enfant, on le sent bien, on n’a pas besoin d’explication. C’est plus tard qu’on va chercher les explications.
Votre dernier ouvrage se construit entièrement autour de cette absence d’explication. La langue devient presque le vecteur de l’exil, d’une mémoire qui n’est pas transmise.
C’est un questionnement permanent et c’est cela qui me fait écrire, je pense. Je continuerais de questionner jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de questions ! (rires)
Dans plusieurs de vos ouvrages, l’exil est personnifié par un homme. Mais derrière les hommes se profile une présence féminine très forte : la mère, les sœurs, les tantes. Les femmes sont-elles porteuses de la mémoire que vous chercher à atteindre ?
Je comprends à mesure que j’écris. Quelque chose se dessine et je commence à comprendre, après de longues années et beaucoup de travail d’écriture. Je commence à comprendre que ce que je cherche de mon père, je le trouverai dans les femmes de mon père. Non pas dans l’épouse de mon père, mais dans les femmes derrière mon père, à côté de mon père et dans cette présence ancestrale qui a tenté de maintenir la tradition. Je crois la voir là, du côté des femmes.
De façon générale ou dans votre cas particulier ?
Je parle de mon histoire familiale qui s’élargit à toutes les histoires d’exil. Et dans toutes ces histoires d’exil, les femmes sont les porteuses de la mémoire. Dans un autre livre, Parle mon fils, parle à ta mère, c’est encore la mère qui rappelle son histoire à un fils qui revient après de longues années d’absence. C’est le moment ou jamais de lui rappeler une mémoire et une tradition qu’il est en train d’oublier. Elle le lui dit sous une forme particulière :  » Rappelle-toi que tu as une âme « .
Pourquoi les femmes portent la mémoire et non les hommes ?
Les hommes seraient davantage du côté de l’histoire et de la politique, les femmes plutôt du côté de la mémoire domestique et de la maison. Donc de tout ce qui est intérieur, mais intérieur profondément. La mémoire ancienne, qui doit toujours être là et doit se répéter.
L’idée de la transmission est évoquée dans Lettres parisiennes où vous parlez du  » deuil du pays natal, d’une terre évidente simple dont j’aurais hérité et que j’aurais juste à transmettre « . Vous y évoquez également le deuil d’une identité simple en écrivant :  » Si je parle d’exil, je parle aussi de croisements culturels ; c’est à ces points de jonction et disjonction où je suis que je vis, que j’écris, alors comment décliner une identité simple ? « .
L’identité complexe, ça veut dire qu’on ne naît pas avec une identité de tous les droits. On naît avec une nationalité mais l’identité est toujours à gagner, toujours à construire. Elle n’est pas là depuis toujours. C’est ce travail-là de construction que je fais dans l’écriture. Ecrire me donne une identité qui ne soit pas meurtrière ou dangereuse pour moi. Quand je dis que je suis écrivain, je peux croire que cela me dispense de décliner une identité compliquée – ce qui n’est jamais le cas d’ailleurs ! (rires) Chaque fois, je suis quand même obligée de préciser que je suis un écrivain français, écrivant en France et de langue maternelle française, mais avec un pays natal qui est l’Algérie, une mémoire algérienne que je me fabrique. Et je retrouve la complexité de toute façon…
Cette notion d’identité fabriquée est assez flagrante dans votre dernier livre où faute d’explications de la part du père, vous lui inventez une histoire.
Dans les blancs de l’histoire paternelle, j’imagine quelque chose. Croiser le réel et l’imaginaire n’était pas évident. Quelque fois, je suis dans l’imaginaire comme si c’était du réel. Si bien que ma mère a lu le livre et m’a demandé si je n’avais pas rencontré les enfants de Fatima, une de nos domestiques. Elle s’inquiétait de la façon dont le livre pouvait être reçu par sa famille. Moi, je pense que le livre fera son travail. C’est vrai que je ne me suis pas préoccupée de masquer les noms. Je n’aurais pas pu écrire cette histoire avec d’autres prénoms. Pour moi, c’est Aïcha et Fatima depuis toujours et c’était inconcevable que je les dénomme.
Dans le livre, le réel est tout le temps questionné alors que l’imaginaire ne laisse pas place aux hésitations.
C’est vrai. Même si par moments, se glisse un conditionnel. Et dans les dernières pages, je me sens obligée de dire la vérité. C’est ça qui fait la jouissance de l’imaginaire : cela pourrait être vrai – puisque ma mère a cru que c’était vrai !
Il y a dans le livre une très belle phrase sur la rupture généalogique :  » Peut-être la langue étrangère l’a-t-elle séparé des mots qu’il aurait choisis pour nous, ses enfants.  » La cassure se situe déjà au niveau de la langue. Avez-vous demandé à votre père pourquoi il ne vous a jamais parlé en arabe ?
Je ne lui ai jamais demandé comme ça, brutalement. Je pense qu’il aurait pu le prendre comme un reproche. D’une certaine manière, c’est parce que je n’ai pas su sa langue que j’ai écrit. Et je ne peux pas lui reprocher d’être devenue écrivain ! Il y a des raisons objectives assez simples à imaginer et à analyser. Mais ce qui m’intéresse, c’est la raison profonde. Je crois que mon père n’a jamais cherché à imposer quelque chose qui aurait pu faire du désordre dans la maison d’école de ma mère. D’une certaine manière, j’analyse ce choix comme un respect à l’égard de sa femme. Ma mère n’avait pas les moyens, non pas intellectuels mais physiques, temporels d’apprendre la langue arabe. L’école coloniale de l’époque, c’était parler le français et enseigner le français. Il n’y avait pas d’autre langue possible dans cet espace scolaire. Ma mère n’avait pas besoin d’apprendre l’arabe et je crois que pour elle, tout s’est bien passé dans une langue française qui n’était pas la langue de la haine. Ma mère avait adopté l’Algérie. A un moment de sa vie, elle y avait vécu plus longtemps qu’en France et elle y serait restée.
Etes-vous retournée en Algérie ?
J’y suis retournée, mais toujours d’une manière problématsique. J’y allais invitée pour mes livres. Je restais dans une ville et je ne pouvais pas circuler seule, ce n’était pas possible. Je ne suis jamais allée en Algérie comme je le voulais, là où je voulais être.
Pensez-vous que ce retour est possible ?
Je crois que cette Algérie n’existe plus. Je retrouverais certainement des choses mais cette Algérie n’est plus là. Si je retournais dans ce village dont je parle, je chercherais Fatima et Aïcha, mais je sais que je ne les retrouverais pas. Peut-être parce que je ne ferais pas le nécessaire pour les retrouver non plus.

Je ne parle pas la langue de mon père, de Leïla Sebbar, Julliard, 2003.
Lettres parisiennes. Histoires d’exil, de Leïla Sebbar et Nancy Huston, J’ai lu, 1999.///Article N° : 2817

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