Joël Andrianomearisoa : les vibrations d’une œuvre

Exposé au Studio Museum Harlem (New York) dans le cadre de l’exposition Flow (1) et à Bruxelles dans l’exposition Black Paris, l’artiste malgache Joël Andrianomearisoa impose une œuvre combinatoire et polyphonique ouverte à tous les modes de perception.

Au cœur du 14ème arrondissement de Paris, son atelier est un peu à son image et à celle de son œuvre : épuré, raffiné, ne montrant que la partie émergée des choses qui ne se laissent aborder que si on prend la peine de s’y poser. Au premier abord, son œuvre peut paraître insaisissable dans son ouverture à la mode, l’architecture, la photographie, la vidéo. C’est pourtant au croisement de ces différents champs artistiques que se construit le travail de Joël Andrianomearisoa.
Ondulant sur ce qui pourrait être l’air du temps, il repose sur cette complexité que l’on tente de décrypter, de saisir, essayant vainement de définir ce qui ne se définit pas. Il ne se donne pas à voir, il se donne à ressentir, à éprouver, à toucher, à habiter. À l’image du titre de sa vidéo Iry (2006), qui dans la mythologie égyptienne signifie « celui qui fait » (3), Joël Andrianomearisoa se positionne dans le faire. Il envahit le corps de la matière qui le drape, l’habille, le dénude, le lacère ou le couvre.
Dans la vidéo L’étrange (2007), l’artiste filme les frémissements de la nature dont il révèle l’étrange étrangeté qui investit le champ de l’image où survient un corps. Il va peu à peu prendre sa place, faire corps avec la nature dont il sonde les parcelles fragment par fragment. La caméra s’en saisit la sculptant comme un matériau qu’elle dévoile sans en révéler le mystère. Dans le respect de ce mystère, le corps pénètre, s’empare de ce qui l’entoure tout en se laissant happer sans résistance par l’environnement végétal dans lequel il baigne. Dans l’obscurité tombante, sa présence s’affirme. Le feu qu’il dessine retient l’instant qui lui aussi devient matière dans le noir. Les flammes révèlent les marques du temps sur les murs lézardés faisant écho aux veinures du bois que sa main caresse. Le corps de l’homme se fond – autant qu’il s’en détache – dans la matière qui l’enveloppe jusqu’à instaurer un silencieux dialogue entre le grain de sa peau filmée en gros plan et les matériaux qui l’entourent.
Dans la démarche créative de l’artiste s’inscrivent les échappés poétiques du temps et du corps auxquels il revient toujours. « La seule chose qui m’importe c’est de faire avec le temps. Et ce qui m’angoisse le plus, c’est de n’être jamais dans le temps, d’être dépassé. Ma manière de répondre à ce défi et à cette angoisse, c’est d’être en permanence à contre-courant ». Parce qu’elle semble construite à contre temps tout en donnant l’impression de s’inscrire dans une tendance, l’œuvre de Joël Andrianomearisoa peut déconcerter. Dans la mouvance de ce temps où elle prend sens, elle joue avec le faire et le défaire, l’habillage et le déshabillage, le plein et le vide, l’obscurité et la lumière à partir desquels s’élaborent une infinité de propositions et de perceptions.
Les mille et une couleurs du noir
Élément chromatique omniprésent dans sa démarche, le noir habite l’œuvre.
Quel que soit le matériau ou le médium utilisé, il prédomine dans la teinture des textiles, dans les films ou les photographies, dans les tapisseries, dans la réécriture des objets détournés. Ce parti pris du tout noir, qui pourrait, au premier abord, passer pour une facilité, relève pourtant d’un défi permanent qui le pousse à réinventer, réinterpréter, réécrire la couleur, l’inscrire dans une démarche sans cesse renouvelée. « Pour moi c’est un vrai défi. Dans chaque voyage, chaque pièce, il faut que je trouve différentes couleurs du noir, différentes postures. Quand j’utilise le noir, ce n’est pas seulement la couleur. C’est une attitude, une posture qui n’exclut pas le reste. Cette récurrence dans mon travail peut paraître fermée mais elle ne l’est pas. Au contraire, elle tend vers l’universel. Le noir intrigue, dérange parfois, mais il est présent et fait sens partout ».
C’est dans le noir que l’artiste donne court à sa créativité, libéré du superflu et de la trop tentante flamboyance. « Je ne me considère pas comme un artiste minimaliste ni comme un artiste sobre. Je me sens plutôt exubérant. J’aime ce qui est conçu très vite mais qui met du temps à être fabriqué. C’est peut-être un peu contradictoire mais j’y crois car c’est là où les choses se manifestent ».
Les fils de la matière
Parce que – dès ses débuts – il a fait du textile un élément récurrent de son œuvre dont il habillait ou déshabillait des corps en mouvement, Joël Andrianomearisoa a trop vite été réduit à un créateur de mode. Certes présent dans les défilés qu’il a pu mener, le textile habite pourtant tous les médiums dont il s’est depuis emparé. Tapisseries, performances, photographies, films, tous se structurent – implicitement ou non – autour de l’étoffe-matière. Et quand elle n’est pas présente, comme dans L’étrange où le corps est nu, sa nudité même donne une résonance à l’absence du vêtement. Chez lui, le textile est langage. Il est vecteur du dire et du ressentir. Le corps le fait exister dans ses mouvements, la lumière éclaire ou en atténue les fibres. Nous sommes dans le langage de la matière, malléable, qui se laisse construire, moduler, fragmenter, plier, froisser, détourner, mélanger à d’autres matériaux. « J’aime la malléabilité du tissu qui permet toutes les combinaisons à travers le nouage, le tissage, le découpage, l’assemblage. Il est porteur d’un langage qui peut aller très loin ».
Le matériau textile omniprésent dans l’œuvre de Joël Andrianomearisoa pourrait appeler les résurgences du lamba, tissu utilisé quotidiennement à Madagascar. Porté autant par les hommes que par les femmes, il est accessoire, ornement, vêtement, couverture. Ritualisé dans les cérémonies qui marquent les grandes étapes de la vie, il accompagne les morts dans leur dernière demeure et sera changé quelques années après lors du famadihna, cérémonie du retournement des morts qui donne l’occasion aux familles de nettoyer l’intérieur des sépultures.
Le lamba parle. Selon sa texture, la composition de ses bandes et la façon dont il est porté, il informe sur le statut social, l’âge, l’origine, de celui ou de celle qui l’arbore. « Tu es le feuillage, tu es le parfum, tu es la pulpe du vieil arbre qu’est ma race, ô lamba (…) ô lamba que j’ai délaissé mais qui m’enveloppera à la fin, dans le silence de la terre d’où jaillira l’élan des herbes (4) », écrivait le poète malgache Jean-Joseph Rabearivelo dont les ombres fascinent l’artiste. S’il en accepte les échos, l’artiste ne cherche en aucun cas à intégrer dans son travail des références malgaches de manière consciente « Je ne communique jamais ça. Je vis à Paris, ai un nom malgache, je mène des projets à Madagascar mais ma démarche s’arrête là, même si dans mon inconscient, des choses malgaches peuvent ressortir ».
Vibrations urbaines
Parce que son œuvre se situe sur une ligne combinatoire, Joël Andrianomearisoa est ouvert aux diverses interprétations que son travail peut susciter même s’il regrette les « regards fermés » qui lui renvoient le plus souvent l’image d’une création « minimaliste, dense et dramatique ».
S’il ne revendique pas de thème de prédilection récurrent, l’espace urbain est celui qui l’inspire le plus. Les vibrations, les sons, les odeurs, les postures, les lumières, les mouvements des villes résonnent dans son œuvre où les lieux ne sont pourtant pas identifiés ni circonscrits. Rien n’indique dans la composition de ses images où elles ont été tournées ou photographiées. « J’ai besoin d’être surpris par les images. Il faut que la situation soit très décalée. Ces derniers temps, j’ai beaucoup travaillé sur la photo, mais je ne me considère pas pour autant comme un photographe. Je suis quelqu’un qui fait des images. Pour moi c’est très différent. Je sais faire des compositions qui sont les miennes mais je ne sais pas photographier. Mes photos ne sont pas uniquement destinées au tirage papier. Je les tire sur des matériaux différents, comme le textile et je ne cherche pas à les exposer comme des photographies ».
L’œuvre prend son envol à partir d’un cadre spatial initial qui donne lieu à des expérimentations à travers lesquelles elle va peu à peu prendre sens. « Quand je travaille, l’œuvre se construit dans un temps donné où je suis habité par certaines choses. Je vais assez vite. Je ne prends pas énormément de temps pour réfléchir mais j’expérimente beaucoup. Je ne suis pas quelqu’un qui travaille sur six mois. Je peux tourner un film pendant deux mois, mais sa fabrication dure une semaine. J’ai tourné L’étrange en une semaine parce que le film était déjà dans ma tête. Parfois j’éprouve le besoin de dessiner au préalable. D’autres fois non. Je manipule directement et l’œuvre naît de ces diverses manipulations qui me conduisent au résultat final. Quand je monte une installation, je n’imagine pas du tout la finalité de l’œuvre. Je connais les éléments qui la composent mais c’est dans l’instant où je les mets en place que je redécouvre quelque chose. Et c’est là où elle prend du sens ». De cet instant saisit, d’où surgit l’essence même de la création, Joël Andrianomearisoa restitue la fulgurance et la profondeur. C’est sans doute en cela qu’elle vibre et fait vibrer.

1 Exposition Flow présente une vingtaine d’artistes en grande majorité issus de la diaspora africaine et nés après 1970, du 5 avril au 29 juin, Studio Museum in Harlem, 144 West 125th Street; (212) 864-4500, studiomuseum.org.
2. Exposition Black Paris, Art et Histoire d’une diaspora de 19006 à nos jours, Musée d’Ixelles, du 28 février au 27 avril 2008, 71, rue Jean Van Volsen, 1050 Bruxelles, Belgique, tel. 32 (0) 2 515 6421
3. En malgache, iry peut signifier « celui-là au loin », mais s’il vient du verbe « maniry », il exprime le souhait
4. Lamba, extrait du recueil Presque-Songes / Ary-Nofy, Jean-Joseph Rabearivelo, édition bilingue, Sepia, 2006
///Article N° : 7515

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