Julien Delmaire au verbe insurgé

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Après le magnifique et fulgurant roman Georgia(1), Julien Delmaire tisse avec Bogolan (2) un recueil de poèmes en 40 fragments.

Thiaroye, ma reine d’un soir, frappée d’amnésie sous les paraboles, ta vertu rachetée à vil prix au mont-de-piété. Je rêve de boutiques où s’incendient des étoffes merveilleuses. Je sais que les marmots s’envoient des baisers à travers les persiennes qui protègent leurs songes des assauts contondants de la lune. Je connais des pays où le lait jaillit de la narine des futurs rois, je sais de braves femmes ne négligeant pas leurs chevelures quand elles creusent des latrines dans les cours. Je devine la complainte des vieillards que la mort n’esseule pas. Un cabaret livide se déploie sur la nuit, les clients et les vautours se repaissent d’une marmite d’ombre. Je défends l’innocence à poings
nus.
Extrait de Bogolan

Du nom d’une étoffe d’Afrique de l’Ouest, Bogolan retrace le récit d’un homme qui, après avoir vécu plusieurs années en France, rentre au Sénégal, amer. Il retrouve son quartier. « Comprendre ce quartier, au-delà des/ fulgurances de tôles et de pneus, c’est trier l’étoile/ pubère parmi les détritus. » Dans un décor de rues, de bord de mer, au détour d’un repas, d’une kora, auprès de la mère, des passants, l’intimité d’un homme se dévoile dans ce « périple » du retour. Avec en creux, la relation à l’Europe, passée, présente. « Europe aux ongles/ de pénicilline, chienne par contumace, pourquoi / as-tu exigé de ma vie des épousailles sans fin ? ». À 38 ans, l’éternel « dreadeux » arpente les lignes de fracture de nos sociétés, « pourfendeur des certitudes et du confort » comme le souligne en préface l’auteur et ami Yahia Belaskri. « La poésie permet d’exprimer de manière frontale la colère, la révolte, et en même temps de leur apporter un autre espace pour résonner que le réel qui est saturé de violence. », explique Julien Delmaire qui a découvert la poésie avec Hugo et L’invitation au voyage de Baudelaire, puis prit le crayon après la lecture d’Un cahier du retour au pays natal. Une œuvre qui ne le quitte jamais, « un passeport à travers le monde » où Césaire continue de parler à tous. S’adresser au plus grand nombre, même à ceux (surtout) qui « sont éloignés de la lecture et de l’écriture », Julien Delmaire s’y atèle en animant des ateliers dans les écoles ou les prisons. « La poésie m’a permis de donner un sens à ma vie et de me trouver un équilibre. Je me dois de partager cette passion. » Sur les scènes slam du Nord de la France, il y a plus de 15 ans, il partage ses premiers textes. Aujourd’hui encore, « même mon roman Georgia je le lis en public », insiste-t-il. Poète, romancier, slameur, il décloisonne les genres et son seul credo « avoir envie d’aller vers cet inconnu de l’écriture qu’on n’a pas encore exploré ». Fidèle alors à la maxime de Césaire « gardez vous de croiser les bras en l’attitude stérile du spectateur ». Si la « poésie est un état d’être au monde », « bouleversante mais jamais innocente » Delmaire réaffirme aussi sa continuité avec une poétique nègre. « L’identité nègre est une identité poétique, qui n’est pas figée, pas excluante mais qui est. Je reste fidèle à ce que j’ai écrit dans Nègre(s)(3) ; un gamin qui résiste dans les rues de Jaffa, de Belfast, etc, qui lutte pour sa dignité, est nègre. Un « pédé » qu’on insulte, qui se redresse, qui se bat est nègre. C’est dans la lutte que se fonde la négritude. » Auteur insurgé, Julien Delmaire est toujours en marche à l’instar des mots de Lamine Sall, poète qui lui est cher « … sous les tambours crevés/ de ce pays crevé au soleil crevé / où tuméfié se relève l’espoir toujours têtu… »
Que peut la poésie ?
Détourner légèrement le regard, faire un pas de côté, inventer une langue qui ne soit pas celle des actualités, qui ne soient pas celle du quotidien. Ça ne bouleverse pas nécessairement la face du globe mais ça permet peut-être de l’aborder d’une manière différente.
Un poète à lire ?
Le cahier d’un retour au pays natal de Aimé Césaire.

(1) Grasset. 2013.
(2) Le Temps des cerises. Mars 2015.
(3) Périplans, 2006.
///Article N° : 12796

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