Juste un mouvement de Vincent Meessen

Quand la quête devient forme

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Présenté à la Berlinale de mars 2021, Juste un mouvement propose une expérience, non seulement par sa forme expérimentale d’un entrelac où tout se croise et se répond mais par son pragmatisme, ressuscitant à la lumière des luttes actuelles la figure oubliée d’un militant tenant un rôle dans un film de Godard qui fut probablement « suicidé » dans les geôles de Senghor.

En 1967, Jean-Luc Godard tourne La Chinoise. Cinq jeunes gens passent leurs vacances d’été dans un appartement qu’on leur a prêté : une étudiante en philosophie, un acteur, une paysanne, un scientifique et un peintre. Ce sont des acteurs, notamment Jean-Pierre Léaud, Juliet Berto, Anne Wiazemsky. Deux autres personnages jouent leur propre rôle : l’écrivain Francis Jeanson, qui s’était engagé pour le FLN durant la guerre d’Algérie, et Omar Blondin Diop, un jeune étudiant en philosophie sénégalais, lequel fait notamment dans l’appartement un cours sur les perspectives de la gauche européenne. « Je tenais à ce que ce soit lui qui fasse cours », dira plus tard Godard qui ne l’avait pourtant pas crédité au générique.

Juste un Mouvement se présente comme une « version libre de La Chinoise« , « une méditation sur les rapports entre politique, justice et mémoire », indique Vincent Meessen. Omar Blondin Diop y est central : après avoir étudié la philosophie à l’université de Nanterre et participé au Mouvement du 22 mars en mai 68, il fut expulsé de France et, activiste révolutionnaire au Sénégal, il se serait suicidé dans sa cellule de la prison de Gorée le 11 mai 1973, à l’âge de 27 ans. Un crime politique ?

Le plasticien et cinéaste Vincent Meessen a développé de nombreux liens avec l’Afrique. Sa famille a vécu à Dakar de 1965 à 1968 (dont il utilise des images super 8), avant sa naissance, mais il a lui-même centré son travail sur l’écriture de l’histoire et l’occidentalisation des imaginaires. C’est en préparant son dernier tournage à Kinshasa qu’il est tombé sur la photo d’Omar Blondin Diop. Et s’il revient sur cet épisode troublant du régime Senghor, c’est que le destin tragique de cet intellectuel militant de gauche sénégalais lui semble parlant pour le temps présent.

Il ne s’agit pas d’en dresser le portrait : le film est de facture expérimentale, entremêlant les témoignages de la famille du militant à Dakar avec des images et des textes reposant notamment la question des relations avec la Chine, une question brûlante au Sénégal aujourd’hui. Il se réfère sans cesse au film de Godard autant qu’au parcours d’Omar, c’est-à-dire au refus de l’ordre établi, de la marchandisation du monde. Une grande banderole apparaît plusieurs fois : « Ne vendez pas le futur des Africains ».

Cela ne va pas sans un certain humour ou décalage, comme lorsque le vice-président chinois venu visiter le musée des civilisations noires, vieux projet de Senghor finalement construit avec le soutien financier de la Chine et inauguré en 2018, met en doute la pertinence de son agencement architectural. Après une démonstration de kung fu, Meessen fait aussi référence à La Dialectique peut-elle casser des briques (1973), « le premier film détourné de l’histoire du cinéma chinois » où des prolétaires tentent de venir à bout de bureaucrates violents et corrompus. On voit aussi les prestations d’un maître Shaolin sénégalais et de sa classe, ou la lecture dans un parfait chinois par la Sénégalaise Awa de l’Institut Confucius d’un texte de Rancière sur la mise en scène chez Godard.[1] Awa indique que La Chinoise montre « l’éphémère engouement pour le maoïsme des jeunes bourgeois, avec ses retours à l’ordre et ses issues terroristes ».

C’est exactement ce que nous apprenons sur le jeune Omar Blondin Diop et ses projets d’attentat qui le mèneront en prison : « Il dérapait, il fallait le contrôler ». Ce besoin d’aller à contre-courant parlera aux artistes et écrivains engagés du Laboratoire Agit’Art, lieu d’expérimentations artistiques fondé en 1974 par des figures comme Issa Samb dit Joe Ouakam, Elsy ou Djibril Diop Mambéty. Le portrait d’Omar par Issa Samb orne encore des t-shirts aujourd’hui.

La Chinoise est une tentative pour concilier cinéma et politique, à la recherche d’une forme qui précède la formulation politique et en induit le sens. C’est aussi le projet de Juste un mouvement, qui reprend l’expression de Godard : « Un film en train de se faire », où la politique découle de la forme. Godard rompt avec les conditions de production traditionnelles (qu’il désignera comme de la « prostitution ») pour chercher un art politique. Il écrivait durant le tournage de La Chinoise : « Je me regarde filmer, et on m’entend penser. Bref, ce n’est pas un film, c’est une tentative de film et qui se présente comme telle ».[2]

En écho, mais de façon plus ancrée que la robinsonnade de Godard, Juste un mouvement différencie bien les témoins (toujours dans l’ombre et de profil, dialoguant donc avec le réalisateur dans un dispositif distancié) des autres : les comédiens de La Chinoise, les officiels et les interprètes du film. Ceux-ci se donnent en spectacle pour mieux critiquer ce spectacle comme le film par toutes sortes de décalages (langue, entrelacement, inversions, répétitions, collage, musique improvisée, etc.). Une des rares photos d’Omar Blondin Diop le montre en train de lire un numéro de la revue de l’Internationale situationniste, qui justement mettait en cause la « société du spectacle ».

Vincent Meessen se dit « particulièrement intéressé par la diffusion des thèses situationnistes en Afrique ». Mais c’est plutôt le panafricanisme anti-impérialiste qui motivait Omar et son frère Dialo Diop, alors âgé de 19 ans, qui avait incendié le Centre culturel français de Dakar et le ministère des Travaux publics en janvier 1971 puis lancé des cocktails Molotov sur le cortège officiel du président Pompidou reçu par le président Senghor.

Situer le point de vue, c’est insister non seulement sur « qui parle ? » mais aussi sur « d’où et quand il parle ? », pour faire apparaître les relations de pouvoir. Dans La Chinoise, Omar est un icône. Il délivre un message de citations et slogans, sans gagner en visibilité, bien qu’il soit le seul à être véritablement issu de la réalité de la lutte étudiante, laquelle n’est donc pas plus visible, une altérité qui constitue « l’angle mort du cinéma de Godard », pour reprendre l’expression de Vincent Meessen. Juste un mouvement cherche à lui rendre cette visibilité tout comme sa famille veut aujourd’hui faire la lumière sur les circonstances de sa mort. Il le fait sans démonstration, de manière spiralique, comme dans l’oralité où la poétique imprègne le message. Cela suppose pour le réalisateur de s’effacer au profit de ceux qui ont vécu cette époque et ceux qui réfléchissent sur l’actualité des luttes. On voit ainsi l’essayiste Felwine Sarr échanger dans un train en mouvement avec un leader du mouvement citoyen Y’en a marre : « arrêtons de séparer l’action et la pensée ». Sans doute peut-on voir là l’intention de cet essai cinématographique.

[1] Jacques Rancière, Le rouge de La Chinoise : politique de Godard, in : La Fable cinématographique, Le Seuil 2001, p.187-197.

[2] Article de Jean-Luc Godard dans L’Avant-Scène Cinéma, n°70, 1967.

 


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