Kadhy Touré : Le cinéma comme business

Dates clef de Kadhy Touré
13 sept. 1988 : Naissance à  Bouake (Côte d’Ivoire)
2008 : Débute dans le cinéma comme actrice
2016 : Création de la société de production Brown Angel Entertainment à Abidjan, et réalisation de son premier long-métrage.

Principaux films produits
Web Emission : Une oreille presqu’attentive (2015)
Long métrage : L’interprète (2016)
Série télévisée : Mimi ou la blonde Africaine (2017)

Kadhy Touré est à la fois actrice, productrice et réalisatrice Ivoirienne. Décidée de faire carrière dans le cinéma depuis son enfance, elle a construit sa vie, à commencer par ses choix de filière à l’université -journalisme et communication-, dans l’intention de mieux pouvoir s’exprimer au cinéma. Considérant le cinéma comme un business elle investit logiquement la production en 2016 pour son premier long métrage, L’interprète, qui connait un succès dans les salles de Côte d’Ivoire, et du sous-continent qu’elle compte bien conquérir.

Qu’est-ce qui vous a fait passer à la production après vos débuts en tant qu’actrice?
C’était une continuité pour moi ; en étant actrice je savais que plus tard je passerai à la production. En Afrique, tu ne vis pas de ton art quand tu es actrice, tu es payée une fois, tu touches ton cachet et après quand le film fait tout le tour, seul le producteur gagne de l’argent. Aujourd’hui pour vivre je suis traductrice (Anglais/Français) et responsable de la communication dans une entreprise, mais je veux vivre du cinéma. Pour cela il faut que je puisse porter la casquette qui me le permette.
J’ai commencé comme actrice dans Le fruit non mûr (Côte d’Ivoire-Nigéria, 2008), et j’ai tourné dans plusieurs séries comme Signature ou Extrême obsession. Je travaillais pour des gens. En tant que réalisatrice puis productrice, j’ai créé ma propre structure, Brown Angel Entertainment à Abidjan, et j’emploie des personnes. Je me suis mise à la production pour mon film L’interprète, qui s’est retrouvé en 2016 en première place au box office en Côte d’Ivoire, et qui a été nominé pour le Fespaco 2017. Il a été apprécié du public.
J’ai aussi fait des web séries comme Une oreille presque attentive. Et je termine des capsules de short films Mimi, Mimi ou la blonde africaine. La production c’est difficile pour tout le monde, ce sont les mêmes soucis, financiers, de décors, etc. mais ça me plait, je suis toujours passionnée.

linterprete
Ce premier succès vous permet-il de rentabiliser votre structure ?
Bien sûr. L’interprète est sorti en salles en Côte d’Ivoire qui ne passaient que des films américains. Alors on m’a encouragée à faire une série, car étant donné qu’il y a des chaines de télévision derrière, cela  paye mieux. Au cinéma on ne connait pas les recettes qu’on obtiendra. C’était donc un risque de me lancer dans un long métrage, mais je veux vraiment redonner aux gens le goût du cinéma.  Le public est là, il suffit juste lui donner ce qu’il veut ! Et comme à Abidjan, à Ouagadougou la réponse du public a été superbe pour L’interprète ; on se dit alors que c’est toute l’Afrique qui peut l’aimer. Parce que si les africains sont ainsi favorables à ce film ça veut dire que c’est ce sujet là qu’ils voulaient voir, c’est ce thème là et ces acteurs-là sûrement. Donc il y a du potentiel.
L’interprète raconte l’histoire d’une jeune dame tranquille dans son foyer, qui ne pense qu’à son boulot,  à sa maison, et quand elle rencontre un américain venu en Afrique pour qui elle doit faire l’interprète, il lui fait découvrir sa vraie féminité, une nouvelle version d’elle-même en la charmant. Donc la dame tombe amoureuse, entretient une relation avec lui au point de lui demander de tuer son époux. Mais il refuse parce que pour lui c’est une relation sans lendemain. La dame ne peut pas supporter, et c’est la descente aux enfers. En Afrique on a rarement vu une héroïne infidèle, ce sont toujours les hommes qui le sont, qui frappent les femmes, qui font ci, qui font ça. C’est souvent le point de vue des hommes. Les femmes existent aussi. Il  fallait que je parle d’un sujet où les gens se sentent concernés en leur for intérieur. Beaucoup de couples m’ont approchée, m’ont dit merci, merci parce qu’ils n’étaient pas encore arrivés là, mais la routine du mariage faisait qu’ils y allaient petit à petit. Donc il faut souvent parler de ce que les gens n’osent pas vraiment dire.

Comment avez- vous monté financièrement le projet ?
Je n’ai pas eu de sponsors, je l’ai fait sur fonds propres. Il est compliqué d’avoir des financements pour des films quand on n’a pas un gros nom dans la réalisation, ou un gros nom d’auteur ; moi je n’étais que l’actrice qui était en train de se mettre à la réalisation et à la production. Alors c’était difficile pour moi d’avoir des partenaires pour m’accompagner parce que même en leur montrant le scénario, ils ne savaient pas ce que ça peut donner en long métrage. Donc j’ai pris sur moi de le faire sur fonds propres parce que j’avais envie de le tourner, pour prouver ce que je peux faire avant que les autres financements arrivent par la suite. Parce qu’il va y avoir une suite pour L’interprète, le 2 et le 3 sûrement.
Mais ce n’était pas évident car la production ça coûte ; j’avais économisé sur deux ans en travaillant en entreprise. Puis j’ai fait appel aux comédiens, je leur ai dit « Voilà je n’ai pas vraiment le budget qu’il faut mais je suis sûre que si ce film là cartonne, après, les conditions de tournage seront différentes ». Et comme je ne pouvais pas laisser mon boulot qui me fait vivre pour simplement tourner, je ne filmais que les weekends, et cela sur plus de deux mois et demi. C’était fatiguant, mais les comédiens ont libéré tous leurs weekends, et ça c’est vraiment la grâce. C’est rare d’avoir ça, à Abidjan, des acteurs connus (Stéphane Zambavy et Guy Kalou[1]) qui vont laisser tous leurs weekends juste pour faire un film. Et en semaine, entre midi et deux heures je partais faire mes repérages, donc l’équipe technique ne savait pas à l’avance où on tournait le weekend suivant. Cela a été vraiment compliqué, mais c’est une expérience à vivre, parce qu’aujourd’hui quand je vois ce qui se passe autour du film, comment tout le monde me dit que la Côte d’Ivoire compte sur moi, c’est une fierté.
Je ne donne pas le budget précis du film, mais approximativement il a coûté près de 20 millions de FCFA. Aujourd’hui je sais qu’il y a des erreurs que je ne ferai plus -ce sont des expériences-. Pour le 2 je vais contacter des organismes qui aident au financement.

Avez-vous pu l’amortir avec la sortie en salles ?
Avec le succès en salles je l’ai déjà amorti sur près de 50% alors qu’il n’est sorti qu’en août 2016, donc on n’a pas encore fini les exploitations. Après le Burkina, il part à Yamoussoukro et on va faire d’autres villes de l’intérieur encore. Je ne l’ai pas encore venduaux chaines de télé. Mais en Afrique pour les longs métrages, quand les salles de cinémas ne marchent pas, tu ne peux pas amortir ; si tu as des partenaires, des préachats alors ça ne te dérange pas, mais quand c’est ton propre argent tu es obligée d’amortir sinon tu ne peux pas continuer. Pour moi c’est vraiment le succès en salles qui m’a sauvée. Depuis, les distributeurs me courent après. Abidjan, la Côte d’Ivoire, c’est comme une plaque tournante : quand quelque chose s’y passe tout le monde est au courant.
Souvent il faut prendre le risque, il faut oser parce qu’on ne peut pas te faire confiance spontanément. Pour le produire, j’ai créé Brown Angel Entertainment, et j’emploie une assistante et un community manager en permanence, ainsi que des personnes avec qui je traite au coup par coup sous contrat, comme les étalonneurs, le coréalisateur, etc., projet par projet. Pareil pour les techniciens ; à chaque fois qu’il y a des améliorations à faire sur le film, ils sont là, disponibles, parce que le film je l’ai encore ré-amélioré après la version qui est passée au cinéma avant d’être sélectionné pour le Fespaco. J’ai refait appel à tout le monde avec de nouveaux cachets pour qu’on refasse encore certaines choses, certaines musiques, pour rendre le film encore plus dynamique, refaire le montage jusqu’à la version définitive présentée au Fespaco. Le film y a été vu par certains occidentaux qui m’ont dit qu’il n’était pas très loin des normes internationales, et qu’il est possible qu’il soit distribué en Occident. Je suis en train d’essayer de voir comment je vais faire, parce que je veux que le film soit le plus vu possible.

Avec cette première expérience à succès, comment définiriez-vous les qualités nécessaires pour un bon producteur ?
La première qualité nécessaire pour un bon producteur c’est de croire en son projet. Aujourd’hui très peu de producteurs terminent un projet en raison de problèmes de moyens, donc il faut vraiment y croire et se battre. Il faut se dire que quelques soient les difficultés, il faut le terminer, et pour cela une certaine rigueur doit être mise en place, parce que les gens ne peuvent pas prendre un projet si on n’est pas rigoureux, notamment sur les questions d’horaires, de disciplines etc. Ca te retarde et augmente tes dépenses. Ensuite l’honnêteté avec les techniciens est essentielle, parce qu’en Afrique on a de gros problèmes : beaucoup de gens se plaignent de producteurs qui leur promettent des cachets mais ne les leur versent pas. Cela crée des difficultés, ensuite le producteur n’arrive pas à faire un deuxième film parce que personne ne veut plus travailler avec lui, parce que il n’a pas payé comme convenu. Ces points sont essentiels.
Mon ambition est que ma structure, Brown Angel Entertainment, soit la plus grande société de production pas seulement de Côte d’Ivoire – je vise plus loin- d’Afrique de l’Ouest!

Comptez-vous le faire de manière indépendante, ou en vous alliant avec d’autres partenaires ?
Pour les productions à venir, je souhaite avoir d’autres coproducteurs car je veux vraiment ouvrir, parce qu’on ne peut rien faire seul. Tant que le nom de ma structure est là, qu’on arrive à employer des personnes extérieures et que tout le monde se retrouve dans les productions de Kadhy, que quelqu’un du Gabon ait la chance de tourner en Côte d’Ivoire ou au Mali, moi ça me va. Ce que je veux, c’est m’ouvrir à d’autres personnes, en fonction des projets. Il y en a qui toucheront certains pays en particulier, avec le quotidien de certaines populations sur des sujets précis. Des producteurs pourront se dire que sur ce projet là, par exemple, le public sénégalais sera le plus concerné, alors il peut nous rejoindre. C’est en fonction des projets, au feeling, ce ne sont pas des producteurs qui seront calés tout le temps ; je préfère au feeling, projet par projet.

Comment cela se passe avec les fonds publics en Côte d’ivoire ?
Aujourd’hui le ministère de la culture en Côte d’Ivoire a un fonds de soutien à l’industrie cinématographique. Il est en train de nous accompagner et c’est aussi une carte. Quand tu as un projet et que le ministère de la culture t’accompagne, les autres fonds viennent aussi plus facilement. Moi déjà j’ai la vision, et je n’ai pas peur d’avoir des visions, je n’ai pas peur de rêver, c’est ce que j’ai fait pour L’interprète et ça a marché! Si on veut attendre les fonds avant de se lancer, on ne va rien faire.

Que conseillerez-vous à celles et ceux qui veulent se lancer dans la production ?
Il faut poursuivre ses rêves et objectifs. Les réalités dans ce monde nous découragent parfois mais quand on emprunte le chemin qui mène vers son rêve, il faut développer toute aptitude possible pouvant nous permettre de mieux vivre ou de mieux l’atteindre.
Le cinéma africain en ce moment est en plein essor, mais on a toujours les mêmes problèmes et ce que je dis là, les autres l’ont dit avant moi. Pourtant les films continuent de se faire, on continue d’avancer. J’espère qu’avec des personnes comme vous qui faites des recherches ça va un peu changer, mais je pense qu’on ne doit pas s’asseoir et attendre forcément l’aide des autres. Nous devons nous-mêmes nous battre, prouver ce que nous pouvons faire, et je suis sûr qu’aujourd’hui l’Afrique est vraiment le continent que tout le monde a envie de voir. Donc s’ils voient qu’on se bat déjà, qu’on fait tout, eh bien ils viendront à nous.

Propos recueillis par Mariam Aït Belhouciné, Claude Forest et Akouvi Founou à Ouagadougou en mars 2017 ; entretien réalisé par Claude Forest.

[1] Débutant au cinéma en 2005, Guy Kalou est l’un des acteurs les plus réputés de Côte d’Ivoire avec une vingtaine de films et séries à son actif.

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