Karmen censuré

Entretien de Catherine Ruelle avec Jo Gaye Ramaka

Print Friendly, PDF & Email

Comme Africultures l’a déjà rapporté (n°41) par une correspondance de Dakar, le film Karmen du Sénégalais Jo Gaye Ramaka a été interdit à l’arme blanche, par l’intervention musclée dans la salle de cinéma de Mourides outrés de voir ce film reprendre des versets de leur chef spirituel Cheikh Ahmadou Bamba alors même qu’il comporte des scènes osées.

Quel conflit a secoué Dakar à propos de Karmen ?
Tout a commencé la veille de mon départ pour le festival de Toronto : la salle a été envahie par 200 à 300 personnes armées de gourdins et de couteaux, et qui se réclamaient des Baye Fall, avec l’intention proclamée d’intenter à ma vie et de brûler la salle, où l’on projetait pourtant depuis près de 3 mois le film « Karmen ».
Sous quel prétexte ?
De leur point de vue, j’ai utilisé dans le film pour accompagner la sortie de la dépouille de la directrice de la prison une sourate chantée, écrite par Ahmadou Bamba. Pour eux, comme l’a expliqué notamment un député de l’Assemblée Nationale responsable de mouvement intégriste ici à Dakar, il n’est pas possible d’enterrer une personne de religion chrétienne avec un chant religieux musulman, si cette personne est socialement reconnue comme étant homosexuelle, ce qui était le cas dans le film.
Pourquoi cette violente attaque s’est-elle déroulée à ce moment précis, alors que le film était diffusé depuis déjà longtemps ?
Je ne sais vraiment pas pourquoi ils ont attendu si longtemps. Il y a eu une avant-première, il y a eu une vaste préparation de la sortie nationale du film. Je me suis rapproché du ministère de l’Intérieur en leur indiquant que je ne comprenais pas comment 300 personnes armées avec l’intention proclamée d’intenter à la vie d’autrui et de brûler une salle de cinéma peuvent venir et repartir sans qu’au moins on confisque leurs armes. Je n’ai bien sûr pas eu de réponse, et ça fait déjà sept mois qu’ils se rejettent cette responsabilité mutuellement entre l’Intérieur et la Culture.

Un député a pris position contre le film. Appartient-il à une confrérie comme les Mourides, les Tidianes ?
Non, je pense que c’est plutôt une attitude politicienne qu’autre chose. Au Sénégal, beaucoup de gens plus ou moins bien ou mal intentionnés, ont l’habitude de s’adosser ou d’user de la religion à d’autre fins ; il n’y a que comme çà que je peux comprendre que cette personne ait interféré dans un secteur qu’il ne connaît pas, sur un film qu’il n’a pas vu, pour inciter les gens à la violence parce que ça ne s’appelle pas autrement.
Ce n’est même pas dans les traditions de ce pays. Même si on voulait discuter l’argumentaire mis en place d’un point de vue religieux, il ne tient pas la route. Moi-même, mon père est musulman, ma mère est catholique, et c’est la même chose pour beaucoup de Sénégalais. Il y a une tradition de tolérance dans ce pays qui fait que quand quelqu’un meurt, on prie pour lui quelle que soit sa croyance. C’est ce qu’on à toujours connu au Sénégal, il y a jamais eu d’intolérance religieuse. Je considère donc cet acte comme un acte minoritaire et marginal. Mon problème, c’est que justement il faudrait que les autorités le sachent et en tirent les conséquences. Sinon, c’est grave pour la liberté publique, pour la démocratie.
Pourquoi avoir utilisé ces versets d’Ahmadou Bamba ?
J’ai fait un film qui se passe en partie dans une prison. Dans la prison, les gens sont de croyances diverses. Les prisonnières ont accompagné l’enterrement de la directrice, il n’y a rien de plus naturel. J’ai utilisé un requiem magnifique écrit par Njounga, pour l’enterrement proprement dit. On pourrait même se dire que c’est eux, les catholiques, qui auraient dû protester ; cette femme étant catholique, elle a été enterrée à l’église, c’est tout.
C’est tellement paradoxal qu’on en soit aujourd’hui en 2002 à vouloir s’en prendre à un film parce que dans la continuité de l’histoire, il y a une personne qui meurt, qui va être enterrée, et que hors de toutes considérations morales ou religieuses, on refuse que cela ce passe comme ça.
Heureusement, ce n’est pas l’avis de tout le monde, je reçois des coups de téléphone, des personnes qui interviennent dans la rue quand je passe, pour me dire qu’elles ne comprennent pas. Du reste, ce film à été visionné par des personnes lettrées dans les différentes croyances, notamment et y compris au niveau des Mourides, qui elles-mêmes ne comprenaient pas ce qui s’est passé. Le problème, c’est que le film a été confisqué dans la foulée. Je n’ai donc pas pu assurer la sortie malienne, ivoirienne, etc. En fait tout le travail qui a été fait est ruiné. Le film ne sort pas en Afrique.

///Article N° : 2171

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire