KHP, dessinateur engagé et talent hors-normes

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En septembre dernier, sortait l’ouvrage Mémoire collective, une histoire plurielle des violences politiques en Guinée, illustré par le dessinateur Brazzavillois KHP. Par cette nouvelle sortie, ce dernier démontrait encore son engagement en faveur des droits de l’homme sur le continent. Actuellement vivant en France, cet artiste se fait de plus en plus connaître, preuve en est de sa participation en début d’année au Festival International d’Angoulême. Le Prix de la Presse panafricaine 2019 que vient de remporter son dernier album, Les dessous de Pointe-Noire, conforte ce sentiment.

Dans un milieu africain de la bande-dessinée parfois très influencé par des courants graphiques extérieurs (mangas, comics, BD franco-belge), le style de Koutawa Hamed Prislay (KHP) détonne quelque peu. Tous ses dessins, ces planches, ces cadrages sont entièrement dessinés au stylo bille (un Bic plus exactement) sur du papier canson et ses couleurs sont l’œuvre de crayons de couleurs basiques, vendus dans le commerce. Cette technique si particulière donne une qualité graphique hors du commun à son travail.

Il ne s’agit pas du résultat d’un choix de l’artiste mais plutôt celui de son isolement. Ignorant tout du matériel professionnel en vigueur dans les premiers temps de sa production, KHP s’est servi du seul outil qu’il avait à sa disposition. Avec les moyens du bord (dont du papier recyclé), il a commencé à dessiner et à se construire en tant qu’artiste se servant d’un simple stylo bille en guise d’appareil photo, animé par le désir de témoigner et de raconter ce qu’il avait vécu. Car son parcours, aussi bien artistique que personnel, fut long et semé d’embuches.

Koutawa Hamed Prislay est né à Brazzaville en 1979. De 1995 à 1997, il suit une formation à l’école de peinture de Poto-Poto à Brazzaville. Cette période correspond à la guerre civile qui a touché le pays et durant laquelle il fut un témoin actif et direct de la destitution de Pascal Lissouba par son prédécesseur et successeur, Denis Sassou Nguesso. En 1998 il débute une chronique en images très réalistes sur la guerre civile au Congo couvrant la période 1992-1997, sous le titre de  La descente aux Enfers. En 2000 ses engagements de l’époque le poussent à s’inscrire à l’Académie militaire Marien N’Gouabi. Son nom aux consonances d’une ethnie opposée au pouvoir le met à l’écart de la vie militaire. Il quitte fin 2000 la capitale pour Pointe-Noire où il vivote d’emplois de vigile et de gardien de nuit sans jamais abandonner le dessin. En 2007, il participe par hasard à un atelier animé par Asimba Bathy au Centre Culturel français (CCF) de Pointe Noire où son talent d’exception est particulièrement remarqué.

Les membres de l’atelier se regroupent en collectif sous le nom de «Ponton BD». En juin 2008 ses participations à l’exposition Dessous de Pointe-Noire en juin 2008 et l’exposition Carte blanche à Ponton BD et Asimba Bathy en septembre de cette même année, toujours organisées au CCF sont particulièrement remarquées. Il y apprend des notions primaires dont il ignorait tout comme la mise en page, le vocabulaire propre à la BD, le lettrage… En 2010, il dessine un album sur le sida, Le chemin de Si je savais, édité localement et prépublié dans la revue Pointe-Noire magazine. 2012 correspond à la sortie de sa première publication en Europe, le collectif Chroniques de Brazzaville, avec Lionnel Boussi et Jussie Lamathd, dans la collection L’harmattan BD. Il y propose une histoire courte racontant les débuts de la guerre civile au Congo et les bouleversements que cela implique pour une famille, s’inspirant de ses propres souvenirs déjà mis en image dans Descente aux enfers.Là également, selon cette technique qui lui est propre, il restitue le déroulement des évènements sur des feuilles de papier recyclées, avec une force graphique supérieure à n’importe quelle photo prise sur le vif.

Chroniques de Brazzaville sera un réel succès public pour L’harmattan BD, puisque ce titre constitue le 3ème titre le plus vendu parmi les 34 déjà édités au sein de la collection. Deux ans après, KHP participera à un nouveau collectif, Nouvelles d’Afrique, en tant que simple dessinateur d’une histoire traitant d’immigration illégale. L’année suivante, il décide de quitter son pays et de venir en France où il s’installe à Meaux. Les dessous de Pointe Noire, son premier album individuel en Europe, lui permet de s’éloigner du thème de la guerre pour parler de la nécessité qu’ont certaines jeunes femmes Congolaises de vendre leurs corps (en particulier à des occidentaux) afin d’émigrer vers l’Europe. Il s’agit d’une histoire directement inspirée de faits réels et issue du témoignage et du parcours d’une jeune femme qui a vécu les évènements relatés dans cet ouvrage. Après la guerre civile (Chroniques de Brazzaville), le SIDA (Le chemin de Si je savais) et l’immigration (Nouvelles d’Afrique), KHP continue donc courageusement à dénoncer les travers de la société dont il est issu en abordant cette fois-ci le thème de la prostitution.

Par ailleurs, il n’a pas hésité non plus à remettre en cause les relations troubles entre la France et le Congo à travers Françafrique et Opération Pélican, deux œuvres d’une quinzaine de planches chacune, restées inédites et dans lesquelles, il retrace l’implication française dans les évènements qui ont endeuillé Brazzaville lors de l’année 1997. Dans un milieu du 9ème art africain où l’engagement politique est surtout réservé aux caricaturistes et dessinateurs de presse, le parcours de KHP sort de l’ordinaire. Cette singularité est renforcée par la discrétion et la modestie d’un artiste qui préfère laisser son travail parler pour lui. Son passé de soldat, sa technique si particulière, son talent graphique original et envoutant en fait définitivement un artiste à part parmi les dessinateurs africains. La parution des dessous de Pointe Noire nous a semblé prendre tout son sens à une époque où la parole des femmes se libère de plus en plus à travers le monde pour dénoncer les atteintes qu’elles subissent à leur dignité et à leur intégrité. Cet album est aussi l’occasion de découvrir un nouvel aspect de l’œuvre de KHP, celui d’un chroniqueur des difficultés de la vie quotidienne dans son pays d’origine.

 

Christophe Cassiau-Haurie

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