La chanson maghrébine, un lieu de mémoire

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À l’occasion de la sortie d’une compilation exceptionnelle de 4 cd, Algérie : Musiques Rebelles, commémorant le cinquantenaire de l’indépendance algérienne, Africultures et Afriscope reviennent sur les liens intimes qui unissent le répertoire de la chanson maghrébine à son histoire coloniale et migratoire.

Le Caruso du désert
Dès l’invention du disque au début du XXe siècle, les populations d’Afrique du Nord font l’objet d’enregistrements ethnographiques qui immortalisent pour le Musée de la parole (dont les archives sont disponibles à la Bibliothèque nationale de France) des chorales de femmes des Aurès ou des ensembles arabo-andalous. Les premiers enregistrements sur support cylindre et ensuite 78 Tours concernent en premier lieu des artistes comme le marocain Hadj Belaïd, (Pathé, 1931).
Dans le sillon de la programmation de l’Opéra d’Alger, celui que l’on surnomme le Caruso du désert fut la véritable figure de proue de la vie artistique maghrébine, en recrutant de nombreux artistes pour l’accompagner dans ses tournées des deux côtés de la Méditerranée. Il les fit enregistrer dans les catalogues des principales maisons de disques françaises (Odéon, Columbia, Gramophone, Pathé Marconi). Jusqu’à l’aube de la Seconde Guerre Mondiale, la chanson est à la fois de tonalité traditionnelle (Megari Slimane, El Bar Amar pour le chant sahraoui), comme influencée par les mélodies Jazz et Rumba mariées à la chanson en arabe (Mohamed El Kamel et Cheikh el Hasnaoui à ses débuts).
Ouvriers immigrés et artistes
Ces artistes ne sont pas déconnectés des mobilisations nationalistes portées par le parti politique l’étoile Nord Africaine de Messali Hadj depuis la fin des années 1920. L’immigration nord-africaine, de plus en plus nombreuse en métropole, se rend en nombre dans les meetings de l’étoile puis du Parti du Peuple Algérien (dès 1937) pour entendre les appels à la mobilisation et les chansons d’artistes comme el Kamal les mettant en garde contre les errements de l’exil (l’alcool, etc..). Mais c’est surtout après 1945, que ce thème de l’exil transcende le répertoire de la chanson maghrébine, renouvelant sensiblement la génération d’artistes-chanteurs. Sous l’impulsion de l’auteur-compositeur tunisien Mohamed Jamoussi ou de l’Algérien Amraoui Missoum, des dizaines d’artistes majoritairement ouvriers en France, venus à la chanson comme une évidence, enregistrent leurs premiers succès. Slimane Azem, arrivé en France vers 1937 comme ouvrier à Longwy puis électricien à la RATP va très vite s’engager aux côtés des nationalistes du Parti du Peuple Algérien (PPA) tout en enregistrant ses premiers titres où il interpelle la mémoire du poète kabyle Si Mohand U’ Mhand pour lui décrire la douleur de l’exil (A Moh, A Moh). Aux côtés de son comparse El Hasnaoui et plus tard de la génération de Kamel Hamadi, Chérif Kheddam ou de la chanteuse Hnifa, il offre à la chanson kabyle ses plus belles compositions, bouleversant la tradition orale kabyle par la mise en musique de ses plus beaux poèmes.
Une carrière parisienne
Quand éclate la Guerre d’Algérie, cette famille artistique est très structurée : sous la direction du journaliste Ahmed Hachlaf, directeur du catalogue Pathé Marconi, les plus grands artistes enregistrent dans les studios parisiens les principaux titres du panthéon de la chanson d’Afrique du Nord. Ces belles années de la chanson maghrébine coïncident avec l’émancipation du Maghreb qui se concrétise par l’indépendance du Maroc et de la Tunisie en 1956, puis de l’Algérie en 1962.
En 1954, l’immigration algérienne passe d’un peu plus de 110 000 ressortissants à plus de 300 000 à la fin des hostilités en 1962. Nous savons aujourd’hui que l’immigration algérienne postcoloniale va plus que doubler lors de la décennie suivante pour faire de ces derniers aux côtés des Portugais, la première communauté étrangère de France.
L’entrée en scène des musiciennes
Au début des années 1950, la création musicale qui se développe alors en métropole va se féminiser, avec les pionnières comme Fatma-Zohra, Chérifa, la future Warda El Djazaïria, Aït Farida et Hnifa. Histoires damour contrariées par la mer Méditerranée qui sépare les époux, les premières expériences de lexil au féminin, lamour de la terre natale : les chanteuses viennent enrichir la palette des sentiments qui composent ce répertoire et tempèrent la mémoire dune immigration exclusivement masculine.
La lutte nationaliste en chansons
Dès les années 1955-1956, certains artistes prennent fait et cause pour l’indépendance dans leurs chansons : l’exemple le plus pertinent est sans nul doute celui de Slimane Azem avec Idher Adh Waggur (Quand la lune paraît), 1956- et Aya Ajrad (Criquet, sors de ma terre !) en 1957. D’autres prennent tout bonnement le maquis comme Ahmed Wahby ou Farid Ali, au sein de la Troupe artistique du FLN à Tunis auprès du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne pour, lors d’une tournée dans les pays de l’Est, défendre leur cause et créer les hymnes nationalistes algériens les plus importants.
Algérie, Musiques rebelles, une compilation événement
L’association Sortir du colonialisme vient d’éditer une compilation exceptionnelle de 4 Cds regroupant, à l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, 40 des plus belles chansons algériennes éditées entre 1930 et 1962. Accompagné de son livret d’une vingtaine de pages qui se veut un véritable concentré d’histoire et de musicologie, ce disque vous permettra de retrouver entre autres les principaux hymnes de la guerre d’indépendance de Farid Ali, en passant par Slimane Azem ou Hsissen.
Éditions Sortir du colonialisme : disponible sur [anticolonial.net]

Cet article est également publié dans le magazine Afriscope n °25, paru le 15 mars 2012///Article N° : 10698

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Les images de l'article
Algérie, Musiques rebelles Compilation © Éditions sortir du colonialisme
Collection Emi Music France © DR




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